Paul Kingsnorth, La vérité sur l’écofascisme, 2022

L’environnementalisme a été
détourné par les technocrates

Vous avez sans doute déjà entendu parler de la menace croissante que représente l’« éco fascisme ». Dans le cas contraire, cela ne tardera pas, car le nombre de personnes qui dénoncent ce nouveau danger pour la civilisation croît exponentiellement. Dans des publications de droite, de gauche, ou sans étiquette, vous pourrez lire de longs exposés sur les origines et les intentions de cet inquiétant mouvement qui semble s’enraciner dans le monde entier.

On pourrait assez aisément réunir tous ces essais et tous ces articles en un seul, et il semble parfois que ce soit déjà fait. La méthode est toujours la même et elle peut avantageusement s’appliquer à tout le spectre politique. Commencez par évoquer une « vague montante d’autoritarisme » dans le monde entier, telle qu’elle se manifeste dans le « populisme », le Brexit, Gorgia Meloni, Viktor Orbán, Justin Trudeau, Donald Trump, Joe Biden ou n’importe quel autre dirigeant qui vous déplaît. Analysez ensuite jusqu’à quel point on retrouve cet « autoritarisme montant » dans la défense de l’environnement, comme le prouvent Just Stop Oil, Extinction Rebellion, The Green New Deal, The Great Reset [1], Bill Gates, Greta Thunberg ou … inscrivez ici le nom de votre bête noire. Lire la suite »

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Fabian Scheidler, L’ombre de l’hydre, 2020

pandémies, crise de la biosphère
et limites de l’expansion

La crise du coronavirus a révélé une ambivalence fondamentale de notre civilisation : tandis que tous les moyens ou presque sont bons pour endiguer le Covid-19 – même une paralysie temporaire de l’économie –, les gouvernements n’ont en quarante ans presque rien fait pour désamorcer la crise climatique. Il aurait fallu pour cela remettre en question l’expansion et l’accumulation sans fin. Nous voilà donc face à un moment charnière : à quand la fin de la mégamachine ?

 

Une dizaine d’années seulement après le krach financier de 2008-2009, la crise du coronavirus a de nouveau violemment ébranlé l’économie globale. Bien que ces deux crises aient des causes très différentes, elles ont pourtant en commun de mettre en lumière la vulnérabilité et l’instabilité croissante de l’ordre mondial actuel. Un aspect de cette perturbation n’a pas encore suscité l’attention qu’il mérite : le lien entre les pandémies et la destruction de la biosphère, qui progresse à toute vitesse. Lire la suite »

Radio : A. Berlan et F. Scheidler, Déboulonner la Mégamachine, 2021

Nous ressentons toutes et tous un sentiment d’impuissance face à la « mégamachine », le complexe capitaliste et industriel dans laquelle nos sociétés sont engluées, ainsi qu’à la difficulté à imaginer une alternative à ce système. Fabian Scheidler et Aurélien Berlan donnent à travers leurs ouvrages des pistes pour déboulonner cette « mégamachine ».

Aurélien Berlan, docteur en philosophie, auteur de Terre et liberté. La quête d’autonomie contre le fantasme de délivrance (La Lenteur, 2021, 220 pages). Lire un extrait sur le site de la revue Terrestre.

Fabian Scheidler, philosophe et dramaturge allemand, auteur de La Fin de la mégamachine. Sur les traces d’une civilisation en voie d’effondrement (Seuil, 2020, 620 pages). Lire la présentation de l’ouvrage par son traducteur Aurélien Berlan.

Une conférence organisée par l’Atelier d’écologie politique (Atecopol) de Toulouse le 22 octobre 2021.

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Racine de moins un
Une émission
de critique des sciences, des technologies
et de la société industrielle.

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Émission Racine de Moins Un n°72,
diffusée sur Radio Zinzine en décembre 2021.

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Radio Zinzine
2021: 40 ans de Radio Zinzine

Olivier Lefebvre, Chouiner l’anticapitalisme, 2021

Les penseurs du vivant, Lordon, et la question de la technique

Il y a quelques semaines, Frédéric Lordon écrivait « Pleurnicher le vivant », une critique aussi drôle que caricaturale des « penseurs du vivant » : s’opposant à l’écologie qui prônerait le rapprochement avec le vivant, il se rapportait au bon vieux marxisme simplifié, dans lequel c’est le capital et le capitalisme qui doivent attirer l’attention et être les cibles de la critique. Aussi désuet que puisse être le néo-léninisme de Lordon, le latourisme de gauche auquel il s’attaque pose néanmoins de vrais problèmes. L’impensé, dans la vogue actuelle du vivant, se loge très certainement dans le problème de la technique.

 

Le dernier billet de Lordon propose une critique des « penseurs du vivant » [1] mordante et pleine d’ironie, conformément à son style. Certaines personnes ont pu se sentir blessées par ce ton sarcastique, et y ont vu le signe d’un intellectualisme narcissique plus intéressé à se payer de mots qu’à faire avancer les choses. D’autres ont reproché à Lordon d’effectuer une énième reductio ad capitalisum, faisant du capitalisme la cause ultime et unique de la catastrophe écologique [2]. On peut aussi regretter le fait que Lordon se soit saisi telle quelle de cette catégorie des « penseurs du vivant », comme si elle était effectivement représentative d’un courant de pensée homogène. Une critique de cette catégorie donnerait certainement à voir de profondes divergences d’analyses et d’orientations politiques entre celles et ceux qu’elle est censée regrouper. Lire la suite »

Fabian Scheidler, La fin de la mégamachine, 2020

Fabian Scheidler,
La fin de la mégamachine.
Sur les traces d’une civilisation en voie d’effondrement,
éd. Seuil, coll. Anthropocène, 2020
(620 p., 23 euros).

« La mégamachine se précipite dans le mur et ses pilotes jouent à l’aveuglette sur divers régulateurs, ce qui ne fait finalement qu’empirer la situation.
Car les seuls outils qui pourraient maintenant nous être d’une aide quelconque n’ont jamais été prévus :
un frein et une marche arrière. »

La Fin de la mégamachine, p. 439.

 

Contrairement à ce que le titre peut suggérer, il ne s’agit pas d’un livre de « collapsologie » (science de l’effondrement incarnée en France par Pablo Servigne, auteur du best-seller Comment tout peut s’effondrer, 2015). Les collapsologues agrègent des études dites scientifiques montrant que notre système économique et notre mode de vie ne sont pas soutenables (en raison de leurs impacts sur le tissu de la vie sur Terre, ainsi que de la finitude des ressources). En bref, ils font de la prospective catastrophique, sans toujours s’intéresser aux causes sociales et politiques structurelles de cette dynamique désastreuse qui est en cours depuis longtemps (au moins depuis la Seconde Guerre mondiale, qui constitue le début de la « grande accélération » dans les déprédations écologiques, voire depuis la Révolution industrielle ou l’apparition des premiers Empires) [1]. Scheidler fait exactement l’inverse : il revient sur l’histoire longue du système économique et politique dans lequel nous vivons (qu’on l’appelle société industrielle, capitalisme, modernité ou civilisation occidentale) pour mettre en lumière les causes sociopolitiques de l’effondrement en cours, causes qui sont ultimement liées à la quête de puissance, de pouvoir et de domination – qui se traduisent aujourd’hui par l’accumulation du capital, la croissance économique et l’innovation technologique – qui gouverne nos sociétés inégalitaires et hiérarchisées. Lire la suite »

Annie Gouilleux, Lewis Mumford et Le Mythe de la machine, 2019

Présentation d’une nouvelle traduction

Entretien avec Annie Gouilleux, qui nous procure, avec Gregory Cingal, une nouvelle traduction de l’ouvrage Le Mythe de la machine de Lewis Mumford (1895-1990), aux Editions de l’Encyclopédie des Nuisances (420 p., 28€).

 

PMO : Pourrais-tu nous retracer ton chemin politico-intellectuel ? D’où pars-tu ? Que faisais-tu ? Comment en es-tu arrivée finalement au courant anti-industriel ? puis à Lewis Mumford ?

Annie Gouilleux : Je suis née dans les Vosges il y a 71 ans, mais mes parents ont dû rapidement chercher du travail ailleurs et j’ai été élevée dans la banlieue grenobloise où sont nés mes frères et sœurs. J’ai eu une enfance des plus ordinaires. Je ne sais plus comment j’ai appris que mon père avait été déporté en camp de concentration pendant la guerre (Neuengamme), car c’était un sujet tabou à la maison, à tel point qu’en classe de troisième, seule fille de déporté, j’ai été la seule à ne pas être autorisée à assister à une projection de Nuits et brouillards. Je suis convaincue que mon père voulait nous protéger. Mais ma mère lisait L’École émancipée (publication destinée aux instituteurs) et elle avait laissé traîner un numéro que je me suis empressée de lire en cachette, et ainsi de suite avec toute la « littérature concentrationnaire » sur laquelle j’ai pu mettre la main à l’époque (pas grand-chose, en vérité). Je signale cela parce que ce genre de découverte ne donne pas vraiment confiance dans l’humanité, dans les institutions, et peut être source d’une certaine anxiété, surtout lorsqu’on ne peut pas en parler. Mon père est mort d’une leucémie en 1970. Lire la suite »

Ramachandra Guha, Lewis Mumford, un écologiste nord-américain oublié, 1991

Lorsque le mouvement écologiste occidental apparut, au début des années 1970, une jeune journaliste anglaise écrivit un livre sur les scientifiques dont le travail avait une relation directe avec le problème écologique [1]. Sa liste était évidemment dominée par des universitaires aux références académiques impeccables, parmi lesquels René Dubos, Raymond Dasmann, Estella Leopold et Kenneth Boulding [2]. Cependant, pour commencer sa célébration des pionniers en écologie, elle choisit un homme sans aucune formation spécifique en matière d’écologie – et de fait sans aucune formation intellectuelle spécifique (son unique université, comme il le dit lui-même dans son autobiographie, fut la ville de Manhattan) [3]. Pour Anne Chisholm, cet homme eut une énorme influence sur la pensée environnementale contemporaine :

« De tous les savants qui écrivirent et pensèrent pendant des années, ouvrant le chemin de la révolution environnementale, l’écrivain et philosophe américain Lewis Mumford fut le plus important. » [4]

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Orwell et Mumford, la mesure de l’homme, 2014

Le numéro 11 de Notes & Morceaux choisis, bulletin critique des sciences, des technologies et de la société industrielle vient de paraître aux éditions La Lenteur. Voici un extrait de l’éditorial qui présente son contenu.

La couverture du n°11
La couverture du n°11

Comme le précédent, ce numéro 11 de Notes & Morceaux choisis résulte pour une bonne part d’initiatives de nos lecteurs.

Pierre Bourlier, déjà auteur de deux ouvrages (De l’intérieur du désastre, éditions Sulliver, 2011, et un essai sur le roman d’Orwell, Au cœur de 1984, l’héroïsme anti-utopique, Verbigédition, 2002), avec son article “Notre communauté viscérale”, nous propose une interprétation originale et stimulante du 1984 de Georges Orwell, tournée vers l’analyse de ce qui fait et défait le sens commun (common sense) dans les collectivités humaines.

Ce roman de politique-fiction est de nos jours trop aisément réduit à la dénonciation de l’absurdité et de l’horreur des régimes totalitaires du milieu du XXe siècle. Pierre Bourlier restitue à cette œuvre son actualité en montrant que si la violence politique et le despotisme de ces régimes ont certes aujourd’hui disparu de la plupart des nations industrialisées, les résultats obtenus par les formes plus modernes de domination et d’aliénation marchande sont fondamentalement les mêmes: désœuvrement, démoralisation et déraison des masses, technologiquement suréquipées cette fois. En effet, le totalitarisme, tel que Hannah Arendt l’a définit, participe à un certain processus de totalisation du Pouvoir, par lequel celui-ci renforce son emprise et s’immisce dans tous les aspect de la vie sociale, que cela soit ou non perçu comme despotique. Avec ce roman, l’objectif d’Orwell était, selon notre auteur, moins de faire une peinture repoussante du totalitarisme (soviétique, plus particulièrement) que de mettre en lumière les ressorts qui aboutissent à l’effacement du sens commun dans la civilisation actuelle – et par contraste de faire apparaître les conditions qui lui permettent de se maintenir et de se perpétuer.

Ce que le Parti, dans 1984, obtenait par le dénuement matériel et la domination policière, la société industrielle l’obtient aujourd’hui par l’abondance marchande et l’abrutissement médiatique: la perte du sens commun, c’est-à-dire aussi bien la confiance en les capacités individuelles et collectives de modifier le cours des choses que la faculté d’imaginer une organisation sociale fondée sur autre chose que la séparation, la guerre de tous contre tous.

En complément à cette importante note, il nous a donc semblé judicieux d’ajouter deux morceaux choisis, “Techniques autoritaires et techniques démocratiques” (1963) et “L’héritage de l’homme” (1972) de Lewis Mumford dont Annie Gouilleux de Lyon nous a fort obligeamment proposé la traduction, ainsi que le texte “La filiation intellectuelle de Lewis Mumford”, ajouté à notre demande.

Comme Orwell, Mumford ne conçoit pas l’élaboration de la raison indépendamment du raffinement de la sensibilité, lesquelles ne peuvent s’épanouir conjointement que dans la mise en commun des expériences de chacun à travers des activités collectives et une vie sociale partagée. Là où Orwell en tant qu’écrivain se concentre sur les ressorts psychologiques et politiques, Mumford est plus enclin, de par son approche historique, à mettre au centre de son analyse la «Mégamachine», c’est-à-dire les hiérarchies, la bureaucratie, les grandes organisations sociales que sont l’Etat et l’Armée, puis l’entreprise industrielle moderne, de la simple usine jusqu’à la multinationale opérant à l’échelle du Marché mondialisé. Il veut ainsi mettre en lumière la contradiction au cœur de toute civilisation, à savoir qu’une organisation de plus en plus rationnelle et efficace de l’activité sociale tend à empiéter sur la liberté et l’autonomie des individus.

Au-delà de certains seuils, la rationalisation de la vie sociale en vue d’une plus grande efficacité administrative, technique et économique engendre de nouvelles forme d’oppression, en s’opposant au mouvement spontané de la vie, en réduisant l’autonomie de ses membres et en portant atteinte à la liberté des individus. Pour Mumford, la «Mégamachine» est l’organisation sociale dont le modèle est la machine, dont les éléments ont des rapports fixes et déterminés une fois pour toutes et dont l’action est calculable et prévisible, réduite à ses fonctions strictement matérielles: organisation de la production et de la distribution des biens et des services. Pour lui, le totalitarisme dépasse donc largement le cadre des seuls régimes nazis ou staliniens, et ses tendances sont encore à l’œuvre dans le «monde libre», les sociétés industrielles avancées.

Mumford est surtout conscient du fait que le rôle de la machine dans la civilisation n’a pas encore été véritablement appréhendé, tant son apparition et les bouleversements qu’elle a engendré ont été foudroyants. Cette histoire toute jeune des rapports entre l’homme et la machine porte à des excès de confiance et d’enthousiasme envers les sciences et les technologies au détriment d’une réflexion plus critique et historique, que lui entend mener, afin de montrer les limites à l’intérieur desquelles la connaissance scientifique et la machine peuvent véritablement participer à l’émancipation.

Bertrand Louart

 

Sommaire:

Editorial, par Bertrand Louart

Notre communauté viscérale, par Pierre Bourlier

La filiation intellectuelle de Lewis Mumford, par Annie Gouilleux

Techniques autoritaires et techniques démocratiques, par Lewis Mumford

L’héritage de l’homme, par Lewis Mumford

 Editeur:

Notes & Morceaux choisis n°11

Bulletin critique des sciences, des technologies et de la société industrielle

“Orwell et Mumford, la mesure de l’homme”

Ed. La Lenteur, 154 pages, 10 euros.

Editions La Lenteur

Philippe Godard, Apogée ou déclin de la Mégamachine?, 2012

Le système technicien, « la Mégamachine », s’impose dans notre vie à travers l’internet, les systèmes de surveillance globaux ou encore la militarisation sans limite du monde, la diffusion d’informations qui ne sont que de la propagande, la nourriture transformée en alicaments pour parer l’empoisonnement généralisé des sols, de l’air et de l’eau, le culte insensé rendu à la vitesse et aux moteurs…

Il n’est plus la peine de retracer ces victoires de la Mégamachine, car elles constituent à peu près la totalité de notre vie quotidienne. Nous sommes submergés par les productions toxiques et nuisibles du système technicien, et l’une des meilleures voies politiques utopiques consiste précisément à tenter d’en sortir en produisant dès maintenant et par nos propres moyens ce dont nous avons besoin, la nourriture, les vêtements et le logement pour commencer.

Ce parcours qui nous a menés au XXIe siècle est une longue suite de renoncements à certains arts de vivre qui permettaient notre liberté, l’autorisaient et la rendaient exaltante. Plus que jamais, l’anarchie, l’abolition de tout pouvoir, devient une idée d’une actualité évidente. Nous n’en sommes pas déjà là, cependant ; d’un côté il y a cette tension vers l’utopie anarchiste, et de l’autre côté, au jour le jour, nous nous retrouvons dans un système fondé sur la chosification du monde et la réification de notre vie.Lire la suite »

Lewis Mumford, L’héritage de l’homme, 1972

Brochure au fomat PDF

La primauté de la pensée

Afin d’analyser la technique, l’évolution de la société et le développement humain, je suis parti d’une étude de la nature humaine. Et pour commencer, je rejette cette notion anthropologique persistante, d’abord suggérée par Benjamin Franklin et Thomas Carlyle, qui assimile l’homme, principalement sinon exclusivement, à un animal qui utilise et fabrique des outils : homo faber. Même Henri Bergson, philosophe dont je respecte les idées, l’a décrit ainsi. Certes, l’homme est un animal techniquement ingénieux qui fabrique des outils, façonne des ustensiles, construit des machines et prospecte son milieu physique – il est au moins cela ! Mais – et tout aussi essentiellement – c’est un être tourmenté par ses rêves, qui pratique des rites, invente des symboles, parle, élabore des langages, s’organise, préserve ses institutions ; il est motivé par des mythes, fait l’amour et part à la recherche d’un dieu ; et ses réalisations techniques seraient restées dérisoires s’il n’avait possédé au plus haut point ces autres qualités souveraines. L’homme lui-même est la réalité fondamentale et non ses moyens techniques externes. Contrairement à ce que raconte la légende mésopotamienne, les dieux n’ont pas inventé l’homme dans le seul but de le charger du travail servile qui leur était importun et pénible.

Les principales inventions techniques de l’homme sont enracinées dans son organisme originel, qu’il s’agisse de la standardisation, de l’automation ou de la cybernétique : car en réalité, loin d’être une découverte moderne, les systèmes automatiques sont peut-être les plus anciens mécanismes de la nature puisque les réponses sélectives du système endocrinien et les réflexes ont précédé de plusieurs millions d’années ce super-ordinateur que nous appelons le prosencéphale, ou isocortex [1]. Néanmoins tout ce qui peut porter le nom de culture humaine possède obligatoirement certains caractères techniques spécifiques : la spécialisation, la standardisation, l’exercice répétitif ; et le plaisir enthousiaste que prenait l’homme primitif à la répétition enjouée, trait que partagent encore les jeunes enfants comme le savent tous les parents, fut à l’origine de toutes les autres grandes inventions culturelles, notamment le langage parlé. Les progrès extraordinaires de l’homo sapiens s’expliquent par le fait qu’il ait exploité et développé son organisme tout entier, sans se contenter trop facilement de ses membres et de ses mains pour lui servir d’outils ou les fabriquer. À l’occasion de ces premières innovations techniques, l’homme ne s’efforçait pas de transformer son environnement, et encore moins de vaincre la nature : car, dans son entourage, le seul élément sur lequel il pouvait exercer un contrôle réel, sans outils externes, était le plus proche : son propre corps que commandait un cerveau très actif, tout aussi occupé à rêver la nuit qu’à chercher de la nourriture, affronter le danger et trouver un abri le jour.Lire la suite »