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Posts Tagged ‘Mégamachine’

Ramachandra Guha, Lewis Mumford, un écologiste nord-américain oublié, 1991

16 avril 2015 Laisser un commentaire

Lorsque le mouvement écologiste occidental apparut, au début des années 1970, une jeune journaliste anglaise écrivit un livre sur les scientifiques dont le travail avait une relation directe avec le problème écologique [1]. Sa liste était évidemment dominée par des universitaires aux références académiques impeccables, parmi lesquels René Dubos, Raymond Dasmann, Estella Leopold et Kenneth Boulding [2]. Cependant, pour commencer sa célébration des pionniers en écologie, elle choisit un homme sans aucune formation spécifique en matière d’écologie – et de fait sans aucune formation intellectuelle spécifique (son unique université, comme il le dit lui-même dans son autobiographie, fut la ville de Manhattan) [3]. Pour Anne Chisholm, cet homme eut une énorme influence sur la pensée environnementale contemporaine :

« De tous les savants qui écrivirent et pensèrent pendant des années, ouvrant le chemin de la révolution environnementale, l’écrivain et philosophe américain Lewis Mumford fut le plus important. » [4]

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Orwell et Mumford, la mesure de l’homme, 2014

17 juin 2014 Laisser un commentaire

Le numéro 11 de Notes & Morceaux choisis, bulletin critique des sciences, des technologies et de la société industrielle vient de paraître aux éditions La Lenteur. Voici un extrait de l’éditorial qui présente son contenu.

La couverture du n°11

La couverture du n°11

Comme le précédent, ce numéro 11 de Notes & Morceaux choisis résulte pour une bonne part d’initiatives de nos lecteurs.

Pierre Bourlier, déjà auteur de deux ouvrages (De l’intérieur du désastre, éditions Sulliver, 2011, et un essai sur le roman d’Orwell, Au cœur de 1984, l’héroïsme anti-utopique, Verbigédition, 2002), avec son article “Notre communauté viscérale”, nous propose une interprétation originale et stimulante du 1984 de Georges Orwell, tournée vers l’analyse de ce qui fait et défait le sens commun (common sense) dans les collectivités humaines.

Ce roman de politique-fiction est de nos jours trop aisément réduit à la dénonciation de l’absurdité et de l’horreur des régimes totalitaires du milieu du XXe siècle. Pierre Bourlier restitue à cette œuvre son actualité en montrant que si la violence politique et le despotisme de ces régimes ont certes aujourd’hui disparu de la plupart des nations industrialisées, les résultats obtenus par les formes plus modernes de domination et d’aliénation marchande sont fondamentalement les mêmes: désœuvrement, démoralisation et déraison des masses, technologiquement suréquipées cette fois. En effet, le totalitarisme, tel que Hannah Arendt l’a définit, participe à un certain processus de totalisation du Pouvoir, par lequel celui-ci renforce son emprise et s’immisce dans tous les aspect de la vie sociale, que cela soit ou non perçu comme despotique. Avec ce roman, l’objectif d’Orwell était, selon notre auteur, moins de faire une peinture repoussante du totalitarisme (soviétique, plus particulièrement) que de mettre en lumière les ressorts qui aboutissent à l’effacement du sens commun dans la civilisation actuelle – et par contraste de faire apparaître les conditions qui lui permettent de se maintenir et de se perpétuer.

Ce que le Parti, dans 1984, obtenait par le dénuement matériel et la domination policière, la société industrielle l’obtient aujourd’hui par l’abondance marchande et l’abrutissement médiatique: la perte du sens commun, c’est-à-dire aussi bien la confiance en les capacités individuelles et collectives de modifier le cours des choses que la faculté d’imaginer une organisation sociale fondée sur autre chose que la séparation, la guerre de tous contre tous.

En complément à cette importante note, il nous a donc semblé judicieux d’ajouter deux morceaux choisis, “Techniques autoritaires et techniques démocratiques” (1963) et “L’héritage de l’homme” (1972) de Lewis Mumford dont Annie Gouilleux de Lyon nous a fort obligeamment proposé la traduction, ainsi que le texte “La filiation intellectuelle de Lewis Mumford”, ajouté à notre demande.

Comme Orwell, Mumford ne conçoit pas l’élaboration de la raison indépendamment du raffinement de la sensibilité, lesquelles ne peuvent s’épanouir conjointement que dans la mise en commun des expériences de chacun à travers des activités collectives et une vie sociale partagée. Là où Orwell en tant qu’écrivain se concentre sur les ressorts psychologiques et politiques, Mumford est plus enclin, de par son approche historique, à mettre au centre de son analyse la «Mégamachine», c’est-à-dire les hiérarchies, la bureaucratie, les grandes organisations sociales que sont l’Etat et l’Armée, puis l’entreprise industrielle moderne, de la simple usine jusqu’à la multinationale opérant à l’échelle du Marché mondialisé. Il veut ainsi mettre en lumière la contradiction au cœur de toute civilisation, à savoir qu’une organisation de plus en plus rationnelle et efficace de l’activité sociale tend à empiéter sur la liberté et l’autonomie des individus.

Au-delà de certains seuils, la rationalisation de la vie sociale en vue d’une plus grande efficacité administrative, technique et économique engendre de nouvelles forme d’oppression, en s’opposant au mouvement spontané de la vie, en réduisant l’autonomie de ses membres et en portant atteinte à la liberté des individus. Pour Mumford, la «Mégamachine» est l’organisation sociale dont le modèle est la machine, dont les éléments ont des rapports fixes et déterminés une fois pour toutes et dont l’action est calculable et prévisible, réduite à ses fonctions strictement matérielles: organisation de la production et de la distribution des biens et des services. Pour lui, le totalitarisme dépasse donc largement le cadre des seuls régimes nazis ou staliniens, et ses tendances sont encore à l’œuvre dans le «monde libre», les sociétés industrielles avancées.

Mumford est surtout conscient du fait que le rôle de la machine dans la civilisation n’a pas encore été véritablement appréhendé, tant son apparition et les bouleversements qu’elle a engendré ont été foudroyants. Cette histoire toute jeune des rapports entre l’homme et la machine porte à des excès de confiance et d’enthousiasme envers les sciences et les technologies au détriment d’une réflexion plus critique et historique, que lui entend mener, afin de montrer les limites à l’intérieur desquelles la connaissance scientifique et la machine peuvent véritablement participer à l’émancipation.

Bertrand Louart

 

Sommaire:

Editorial, par Bertrand Louart

Notre communauté viscérale, par Pierre Bourlier

La filiation intellectuelle de Lewis Mumford, par Annie Gouilleux

Techniques autoritaires et techniques démocratiques, par Lewis Mumford

L’héritage de l’homme, par Lewis Mumford

 Editeur:

Notes & Morceaux choisis n°11

Bulletin critique des sciences, des technologies et de la société industrielle

“Orwell et Mumford, la mesure de l’homme”

Ed. La Lenteur, 154 pages, 10 euros.

Editions La Lenteur

Philippe Godard, Apogée ou déclin de la Mégamachine?, 2012

26 janvier 2014 Laisser un commentaire

Le système technicien, « la Mégamachine », s’impose dans notre vie à travers l’internet, les systèmes de surveillance globaux ou encore la militarisation sans limite du monde, la diffusion d’informations qui ne sont que de la propagande, la nourriture transformée en alicaments pour parer l’empoisonnement généralisé des sols, de l’air et de l’eau, le culte insensé rendu à la vitesse et aux moteurs…

Il n’est plus la peine de retracer ces victoires de la Mégamachine, car elles constituent à peu près la totalité de notre vie quotidienne. Nous sommes submergés par les productions toxiques et nuisibles du système technicien, et l’une des meilleures voies politiques utopiques consiste précisément à tenter d’en sortir en produisant dès maintenant et par nos propres moyens ce dont nous avons besoin, la nourriture, les vêtements et le logement pour commencer.

Ce parcours qui nous a menés au XXIe siècle est une longue suite de renoncements à certains arts de vivre qui permettaient notre liberté, l’autorisaient et la rendaient exaltante. Plus que jamais, l’anarchie, l’abolition de tout pouvoir, devient une idée d’une actualité évidente. Nous n’en sommes pas déjà là, cependant ; d’un côté il y a cette tension vers l’utopie anarchiste, et de l’autre côté, au jour le jour, nous nous retrouvons dans un système fondé sur la chosification du monde et la réification de notre vie. Lire la suite…

Lewis Mumford, L’héritage de l’homme, 1972

11 avril 2012 Laisser un commentaire

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La primauté de la pensée

Afin d’analyser la technique, l’évolution de la société et le développement humain, je suis parti d’une étude de la nature humaine. Et pour commencer, je rejette cette notion anthropologique persistante, d’abord suggérée par Benjamin Franklin et Thomas Carlyle, qui assimile l’homme, principalement sinon exclusivement, à un animal qui utilise et fabrique des outils : homo faber. Même Henri Bergson, philosophe dont je respecte les idées, l’a décrit ainsi. Certes, l’homme est un animal techniquement ingénieux qui fabrique des outils, façonne des ustensiles, construit des machines et prospecte son milieu physique – il est au moins cela ! Mais – et tout aussi essentiellement – c’est un être tourmenté par ses rêves, qui pratique des rites, invente des symboles, parle, élabore des langages, s’organise, préserve ses institutions ; il est motivé par des mythes, fait l’amour et part à la recherche d’un dieu ; et ses réalisations techniques seraient restées dérisoires s’il n’avait possédé au plus haut point ces autres qualités souveraines. L’homme lui-même est la réalité fondamentale et non ses moyens techniques externes. Contrairement à ce que raconte la légende mésopotamienne, les dieux n’ont pas inventé l’homme dans le seul but de le charger du travail servile qui leur était importun et pénible.

Les principales inventions techniques de l’homme sont enracinées dans son organisme originel, qu’il s’agisse de la standardisation, de l’automation ou de la cybernétique : car en réalité, loin d’être une découverte moderne, les systèmes automatiques sont peut-être les plus anciens mécanismes de la nature puisque les réponses sélectives du système endocrinien et les réflexes ont précédé de plusieurs millions d’années ce super-ordinateur que nous appelons le prosencéphale, ou isocortex [1]. Néanmoins tout ce qui peut porter le nom de culture humaine possède obligatoirement certains caractères techniques spécifiques : la spécialisation, la standardisation, l’exercice répétitif ; et le plaisir enthousiaste que prenait l’homme primitif à la répétition enjouée, trait que partagent encore les jeunes enfants comme le savent tous les parents, fut à l’origine de toutes les autres grandes inventions culturelles, notamment le langage parlé. Les progrès extraordinaires de l’homo sapiens s’expliquent par le fait qu’il ait exploité et développé son organisme tout entier, sans se contenter trop facilement de ses membres et de ses mains pour lui servir d’outils ou les fabriquer. À l’occasion de ces premières innovations techniques, l’homme ne s’efforçait pas de transformer son environnement, et encore moins de vaincre la nature : car, dans son entourage, le seul élément sur lequel il pouvait exercer un contrôle réel, sans outils externes, était le plus proche : son propre corps que commandait un cerveau très actif, tout aussi occupé à rêver la nuit qu’à chercher de la nourriture, affronter le danger et trouver un abri le jour. Lire la suite…

Lewis Mumford, The Human Heritage, 1972

11 avril 2012 Laisser un commentaire

The Primacy of Mind

My point of departure in analyzing technology, social change and human development, concerns the nature of man. And to begin with I reject the lingering anthropological notion, first suggested by Benjamin Franklin and Thomas Carlyle, that man can be identified, mainly if not solely, as a tool-using or tool-making animal: Homo faber. Even Henri Bergson, a philosopher whose insights into organic change I respect, so described him. Of course man is a tool-making, utensil-shaping, machine-fabricating, environment-prospecting, technologically ingenious animal – at least that! But man is also – and quite as fundamentally – a dream-haunted, ritual-enacting, symbol-creating, speech-uttering, language-elaborating, self-organizing, institution-conserving, myth-driven, love-making, god- seeking being, and his technical achievements would have remained stunted if all these other autonomous attributes had not been highly developed. Man himself, not his extraneous technological facilities, is the central fact. Contrary to Mesopotamian legend, the gods did not invent man simply to take over the unwelcome load of disagreeable servile labor.

Man’s chief technological inventions are embedded in the original human organism, from standardization to automation and cybernation: automatic systems, indeed, so far from being a modem discovery, are perhaps the oldest of nature’s devices, for the selective responses of the hormones, the endocrines, and the reflexes antedated by millions of years that super computer we call the forebrain or neopallium. Yet anything that can be called human culture has demanded certain specific technical traits: specialization, standardization, repetitive practice; and it was early man’s positive enjoyment of playful repetition, a trait still shown by very young children, as every parent knows, that underlay every other great cultural invention, above all spoken language. This utilization and development of the organism as a whole, not just the employment of man’s limbs and hands as facile tools or tool-shapers, is what accounts for the extraordinary advances of Homo sapiens. In making these first technological innovations man made no attempt to modify his environment, still less to conquer Nature; for the only environment over which he could exercise effective command, without extraneous tools, was that which lay nearest him; his own body, operating under the direction of his highly activated brain, busy by night in dreams as well as by day in seeking food, coping with danger, or finding shelter. Lire la suite…

Lewis Mumford, Authoritarian and Democratic Technics, 1963

3 avril 2012 Laisser un commentaire

« Democracy » is a term now confused and sophisticated by indiscriminate use, and often treated with patronizing contempt. Can we agree, no matter how far we might diverge at a later point, that the spinal principle of democracy is to place what is common to all men above that which any organization, institution, or group may claim for itself? This is not to deny the claims of superior natural endowment, specialized knowledge, technical skill, or institutional organization: all these may, by democratic permission, play a useful role in the human economy. But democracy consists in giving final authority to the whole, rather than the part; and only living human beings, as such, are an authentic expression of the whole, whether acting alone or with the help of others.

Around this central principle clusters a group of related ideas and practices with a long foreground in history, though they are not always present, or present in equal amounts, in all societies. Among these items are communal self-government, free communication as between equals, unimpeded access to the common store of knowledge, protection against arbitrary external controls, and a sense of individual moral responsibility for behavior that affects the whole community. All living organisms are in some degree autonomous in that they follow a life-pattern of their own; but in man this autonomy is an essential condition for his further development. We surrender some of our autonomy when ill or crippled: but to surrender it every day on every occasion would be to turn life itself into a chronic illness. The best life possible — and here I am consciously treading on contested ground — is one that calls for an ever greater degree of self-direction, self-expression, and self-realization. In this sense, personality, once the exclusive attribute of kings, belongs on democratic theory to every man. Life itself in its fullness and wholeness cannot be delegated. Lire la suite…

Lewis Mumford, Techniques autoritaires et démocratiques, 1963

27 février 2012 Laisser un commentaire

Brochure au fomat PDF

« Démocratie » est un mot dont le sens est désormais confus et compliqué par l’usage abusif qu’on en fait, souvent avec un mépris condescendant. Quelles que soient nos divergences par la suite, pouvons-nous convenir que le principe qui sous-tend la démocratie est de placer ce qui est commun à tous les hommes au-dessus de ce que peuvent revendiquer une organisation, une institution ou un groupe ? Ceci ne remet pas en cause les droits de ceux qui bénéficient de talents naturels supérieurs, d’un savoir spécialisé, d’une compétence technique, ou ceux des organisations institutionnelles : tous peuvent, sous contrôle démocratique, jouer un rôle utile dans l’économie humaine. Mais la démocratie consiste à conférer l’autorité au tout plutôt qu’à la partie ; et seuls des êtres humains vivants sont, en tant que tels, une expression authentique du tout, qu’ils agissent seuls ou en s’entraidant.

De ce principe central se dégage un faisceau d’idées et de pratiques connexes que l’histoire met en évidence depuis longtemps, bien qu’elles ne se trouvent pas dans toutes les sociétés, ou du moins pas au même degré. On peut citer parmi ces éléments : l’autogouvernement collectif, la libre communication entre égaux, la facilité d’accès aux savoirs communs, la protection contre les contrôles extérieurs arbitraires, et un sentiment de responsabilité morale individuelle quand le comportement touche toute la communauté. Tous les organismes vivants possèdent un certain degré d’autonomie, dans la mesure où ils se conforment à leur propre forme de vie ; mais chez l’homme, cette autonomie est la condition essentielle de son développement. Lorsque nous sommes malades ou handicapés, nous renonçons en partie à notre autonomie : mais y renoncer quotidiennement, et en toute chose, transformerait notre vie même en maladie chronique. La meilleure vie possible – et ici j’ai parfaitement conscience d’ouvrir un débat – est une vie qui exige plus d’auto-organisation, d’expression et d’accomplissement de soi. Dans ce sens, la personnalité, autrefois attribut exclusif des rois, appartient à tous les hommes en vertu du principe démocratique. La vie, dans sa plénitude et son intégrité, ne se délègue pas.

En formulant cette définition provisoire, j’espère qu’au nom du consensus, je n’ai rien oublié qui soit important. La démocratie – je l’emploierai au sens primitif du terme – se manifeste forcément surtout dans de petites communautés ou de petits groupes, dont les membres ont de fréquents contacts personnels, interagissent librement et se connaissent personnellement. Dès qu’il s’agit d’un nombre important de personnes, il faut compléter l’association démocratique en lui donnant une forme plus abstraite et impersonnelle. Comme le prouve l’expérience acquise au cours de l’histoire, il est beaucoup plus facile d’anéantir la démocratie en créant des institutions qui ne confèreront l’autorité qu’à ceux qui se trouvent au sommet de la hiérarchie sociale que d’intégrer des pratiques démocratiques dans un système bien organisé, dirigé à partir d’un centre, et qui atteint son plus haut degré d’efficacité mécanique lorsque ceux qui y travaillent n’ont ni volonté ni but personnels.

La tension entre l’association à échelle réduite et l’organisation à grande échelle, entre l’autonomie personnelle et la règlementation institutionnelle, entre le contrôle à distance et l’intervention locale diffuse, nous met à présent dans une situation critique. Si nous avions été lucides, nous aurions peut-être compris depuis longtemps que ce conflit s’était aussi enraciné profondément dans la technique. Lire la suite…