Erwin Chargaff, Amphisbène, 1963

Erwin Chargaff est un biochimiste, né en Autriche le 11 août 1905, décédé le 20 juin 2002. En 1938, fuyant le nazisme, il émigra de Vienne à New York. À l’aide de méthodes expérimentales, Chargaff a découvert les deux règles qui portent son nom et qui ont joué un rôle essentiel dans la découverte de la structure en double hélice de la molécule d’ADN : le rapport entre les paires de bases A-T et C-G constituant l’ADN est égal à 1.

Les textes qui suivent sont des extraits tirés de son ouvrage de biochimie Essays on Nucleic Acids [Essais sur les acides nucléiques, ouvrage non traduit en français], 1963. Ce livre s’ouvre sur cette dédicace :

« À la mémoire de mon professeur, Karl Kraus. »

Le chapitre 11 est un pot pourri d’une multitude de conversations auxquelles j’ai pris part au cours de ces dernières années ; il s’agit, bien entendu, d’un assemblage de plusieurs de ces conversations, une sorte de collage : personne ne pourrait être individuellement aussi obtus.

Je ne doute pas qu’il y aura des gens pour penser qu’il est par trop déplacé et frivole de faire usage, à propos de problèmes scientifiques, de l’humour, de la satire et même des jeux de mots, ces hoquets métaphysiques du langage. Mais la critique devrait s’exercer à plusieurs niveaux ; et la critique de certains concepts de la science moderne, et en particulier de ses aberrations, a pratiquement disparu à une époque où elle est plus nécessaire que jamais ; où la polarisation de la science est si avancée que l’on « fait » désormais « campagne » pour des récompenses scientifiques comme pour des élections politiques ; où les conférences scientifiques commencent à ressembler aux discours à thème des congrès politiques ; où le reportage scientifique a remplacé les potins intimes d’Hollywood ; où la force de conviction des applaudissements s’est substituée à celle de la vérité ; à une époque où les cliques s’appuient sur la claque. L’émergence d’un Establishment scientifique, d’une élite de pouvoir, a donné naissance à un phénomène remarquable : l’apparition de ce que l’on peut appeler des dogmes 1 dans la pensée biologique. La raison et le jugement tendent à capituler face à un dogme ; mais c’est une erreur. Tout comme dans la vie politique, une attitude flegmatique cache souvent un point faible. Il est impératif de critiquer, de la manière la plus rigoureuse, les spéculations scientifiques qui se font passer pour des dogmes. Cette critique doit venir de l’intérieur ; mais elle ne peut être que celle d’un dissident.

Si le titre de ce dernier chapitre exige une explication, je peux citer le Nouveau Dictionnaire Universitaire Webster : « Amphisbène : légendaire serpent possédant une tête à chacune de ses extrémités et capable de se déplacer dans deux directions. » Si l’on a observé la séparation des brins d’ADN au Moyen-Âge, cela n’apparaît dans aucun témoignage.Lire la suite »

Erwin Chargaff, Amphisbaena, 1963

To the memory of my teacher, Karl Kraus.

Chapter 11 [of Essays on Nucleic Acids, 1963] is a specimen of many conversations that I have participated in over the last few years; it is, of course, a composite of many such talks, a collage, as it were: no single person could be so dim.

There will be some, I am certain, that will find the application to scientific problems of the means of humor, of satire, and even of puns, these metaphysical hiccups of language, most unbecoming and frivolous. But there are many levels at which criticism ought to be exercised; and the critique of some of the concepts of modern science, and especially of its aberrations, has virtually disappeared at a time when it is more necessary than ever; at a time when the polarization of science has gone so far that one now “runs” for scientific awards as for a political office; that scientific lectures begin to sound like keynote speeches at political conventions; that scientific reporting has replaced the intimate gossip from Hollywood; that the persuasiveness of truth has been replaced by the strength of the acclamation; in other words, that cliques are surrounded by claques. The emergence of a Scientific Establishment, of a power elite, has given rise to a remarkable phenomenon: the appearance of what is called dogmas in biological thinking. Reason and judgment are inclined to abdicate when faced with a dogma; but they should not. Just as in political life, a stiff upper lip often conceals a soft underbelly. It is imperative that the most stringent criticism be applied to tentative scientific hypotheses that disguise themselves as dogmas. This criticism must come from within; but it can only come from an outsider at the inside.

If the title of the last chapter requires an explanation, I may quote Webster’s New Collegiate Dictionary: “amphisbaena – a fabled serpent with a head at each end, moving either way”. Whether strand separation was observed in the Middle Ages, is not recorded.Lire la suite »

Lewis Mumford, Authoritarian and Democratic Technics, 1963

« Democracy » is a term now confused and sophisticated by indiscriminate use, and often treated with patronizing contempt. Can we agree, no matter how far we might diverge at a later point, that the spinal principle of democracy is to place what is common to all men above that which any organization, institution, or group may claim for itself? This is not to deny the claims of superior natural endowment, specialized knowledge, technical skill, or institutional organization: all these may, by democratic permission, play a useful role in the human economy. But democracy consists in giving final authority to the whole, rather than the part; and only living human beings, as such, are an authentic expression of the whole, whether acting alone or with the help of others.

Around this central principle clusters a group of related ideas and practices with a long foreground in history, though they are not always present, or present in equal amounts, in all societies. Among these items are communal self-government, free communication as between equals, unimpeded access to the common store of knowledge, protection against arbitrary external controls, and a sense of individual moral responsibility for behavior that affects the whole community. All living organisms are in some degree autonomous in that they follow a life-pattern of their own; but in man this autonomy is an essential condition for his further development. We surrender some of our autonomy when ill or crippled: but to surrender it every day on every occasion would be to turn life itself into a chronic illness. The best life possible — and here I am consciously treading on contested ground — is one that calls for an ever greater degree of self-direction, self-expression, and self-realization. In this sense, personality, once the exclusive attribute of kings, belongs on democratic theory to every man. Life itself in its fullness and wholeness cannot be delegated.Lire la suite »

Lewis Mumford, Techniques autoritaires et démocratiques, 1963

Brochure au fomat PDF

« Démocratie » est un mot dont le sens est désormais confus et compliqué par l’usage abusif qu’on en fait, souvent avec un mépris condescendant. Quelles que soient nos divergences par la suite, pouvons-nous convenir que le principe qui sous-tend la démocratie est de placer ce qui est commun à tous les hommes au-dessus de ce que peuvent revendiquer une organisation, une institution ou un groupe ? Ceci ne remet pas en cause les droits de ceux qui bénéficient de talents naturels supérieurs, d’un savoir spécialisé, d’une compétence technique, ou ceux des organisations institutionnelles : tous peuvent, sous contrôle démocratique, jouer un rôle utile dans l’économie humaine. Mais la démocratie consiste à conférer l’autorité au tout plutôt qu’à la partie ; et seuls des êtres humains vivants sont, en tant que tels, une expression authentique du tout, qu’ils agissent seuls ou en s’entraidant.

De ce principe central se dégage un faisceau d’idées et de pratiques connexes que l’histoire met en évidence depuis longtemps, bien qu’elles ne se trouvent pas dans toutes les sociétés, ou du moins pas au même degré. On peut citer parmi ces éléments : l’autogouvernement collectif, la libre communication entre égaux, la facilité d’accès aux savoirs communs, la protection contre les contrôles extérieurs arbitraires, et un sentiment de responsabilité morale individuelle quand le comportement touche toute la communauté. Tous les organismes vivants possèdent un certain degré d’autonomie, dans la mesure où ils se conforment à leur propre forme de vie ; mais chez l’homme, cette autonomie est la condition essentielle de son développement. Lorsque nous sommes malades ou handicapés, nous renonçons en partie à notre autonomie : mais y renoncer quotidiennement, et en toute chose, transformerait notre vie même en maladie chronique. La meilleure vie possible – et ici j’ai parfaitement conscience d’ouvrir un débat – est une vie qui exige plus d’auto-organisation, d’expression et d’accomplissement de soi. Dans ce sens, la personnalité, autrefois attribut exclusif des rois, appartient à tous les hommes en vertu du principe démocratique. La vie, dans sa plénitude et son intégrité, ne se délègue pas.

En formulant cette définition provisoire, j’espère qu’au nom du consensus, je n’ai rien oublié qui soit important. La démocratie – je l’emploierai au sens primitif du terme – se manifeste forcément surtout dans de petites communautés ou de petits groupes, dont les membres ont de fréquents contacts personnels, interagissent librement et se connaissent personnellement. Dès qu’il s’agit d’un nombre important de personnes, il faut compléter l’association démocratique en lui donnant une forme plus abstraite et impersonnelle. Comme le prouve l’expérience acquise au cours de l’histoire, il est beaucoup plus facile d’anéantir la démocratie en créant des institutions qui ne confèreront l’autorité qu’à ceux qui se trouvent au sommet de la hiérarchie sociale que d’intégrer des pratiques démocratiques dans un système bien organisé, dirigé à partir d’un centre, et qui atteint son plus haut degré d’efficacité mécanique lorsque ceux qui y travaillent n’ont ni volonté ni but personnels.

La tension entre l’association à échelle réduite et l’organisation à grande échelle, entre l’autonomie personnelle et la règlementation institutionnelle, entre le contrôle à distance et l’intervention locale diffuse, nous met à présent dans une situation critique. Si nous avions été lucides, nous aurions peut-être compris depuis longtemps que ce conflit s’était aussi enraciné profondément dans la technique.Lire la suite »