Aurélien Berlan, Anatomie du chez soi, 2017

De l’usage commun à la spéculation immobilière,
analyse de la propriété foncière

La propriété telle que nous la connaissons aujourd’hui n’a pas toujours existé. La bête noire de la critique sociale du XIXe siècle – la propriété dénoncée comme « vol » par le théoricien anarchiste Proudhon – en est un type historique bien particulier : la propriété privée bourgeoise ou lucrative, purement marchande, centrée sur le droit d’abusus. Mais la notion plus vaste de propriété foncière est composée de plusieurs strates et de divers droits, qu’il s’agit ici de déplier pour penser la garantie d’un « chez soi » à l’heure où la plupart des gens sont dépossédés de tout et contraints par là même de se vendre pour habiter quelque part.

Comme la plupart des idées que nous employons tous les jours, celle de propriété est constituée de plusieurs couches. On peut au moins en repérer trois : elle présente une dimension existentielle, une dimension juridique et une dimension marchande. Si l’on veut comprendre ce qui caractérise notre conception de la propriété, et ce en quoi elle est critiquable, il me semble indispensable de commencer par bien distinguer ces diverses significations, même si elles sont intimement liées dans nos esprits. Lire la suite…

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Anselm Jappe, Capitalisme, 2018

Le capitalisme a toujours aimé se présenter comme une forme d’ « ouverture ». Son discours regorge de métaphores sur l’ouvert. Il faut ouvrir de nouveaux marchés et désenclaver les derniers territoires pas encore suffisamment reliés aux centres capitalistes. On cherche des employés avec une mentalité ouverte, et il faut surtout éviter les réalités qui se renferment sur elles-mêmes. La révolution scientifique du XVIIe siècle, une des bases historiques du capitalisme, a été définie comme le passage du « monde clos à l’univers infini », et le colonialisme a été décrit comme l’ouverture des Européens vers le reste du monde. Les villes ont abattu leurs murs, et les frontières, douanières et autres, ont été abolies peu à peu. Être ouvert aux nouveautés est la condition sine qua non pour participer à la société capitaliste, et l’autodéfinition préférée du capitalisme comme « société ouverte » lancée par Karl Popper. Lire la suite…

Samuel Butler, Le livre des machines, 1870

Introduction

Ce fut pendant mon séjour dans la Cité des Collèges de Déraison – cité dont le nom érewhonien est si cacophonique que j’en fais grâce au lecteur – que j’appris l’histoire de la révolution qui avait eu pour résultat d’anéantir un si grand nombre des inventions mécaniques en usage auparavant.

M. Thims m’emmena faire visite à un monsieur qui avait une grande réputation de savant, et qui était en même temps, à ce que me dit M. Thims, un homme assez dangereux, car il avait tenté d’introduire un adverbe nouveau dans le langage hypothétique. Il avait entendu parler de ma montre et il avait vivement désiré me voir, car il passait pour le plus savant archéologue de tout Erewhon en ce qui concernait l’ancienne mécanique. Notre conversation tomba sur ce sujet, et en partant il me donna un exemplaire d’une réédition du livre qui avait provoqué la révolution.

Elle avait eu lieu environ cinq cents ans avant mon arrivée, et il y avait beau temps que les gens s’étaient faits à ce changement, bien qu’au moment où il se produisit tout le pays se fût trouvé plongé dans la détresse la plus profonde et qu’une réaction qui s’ensuivit faillit presque réussir. La guerre civile fit rage pendant de nombreuses années et on dit qu’elle détruisit la moitié de la population. Les deux partis s’appelaient les Machinistes et les Antimachinistes, et à la fin, comme je l’ai dit, les Antimachinistes eurent le dessus, et traitèrent leurs adversaires avec une dureté tellement inouïe que toute trace d’opposition fut anéantie. Lire la suite…

Résumé & Radio: Groupe MARCUSE, La liberté dans le coma, 2012

essai sur l’identification électronique
et les motifs de s’y opposer

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Le texte qui suit est un résumé d’un ouvrage de 244 pages. De nombreux exemples qui viennent à l’appui des idées et des analyses ici exposés succinctement n’ont donc pas été reproduits ni cités. Ce résumé ne peut donc se substituer à la lecture de l’ouvrage entier ; il n’est là que pour donner un aperçu des thèses développées dans le livre.

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Sommaire de l’ouvrage :

Introduction

1. Bureaucratie et informatique, le pacte du siècle.

2. La liberté, pour quoi faire ?

3. L’insoumission possible, ou ne pas laisser le monde se refermer.

Annexes

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Radio: Philippe Baqué, D’Alzheimer au transhumanisme, 2018

Ma mère a passé quelques années dans une petite unité fermée d’un établissement d’hébergement pour personnes âgées dépendantes (Ehpad). Ce que j’y ai vu n’a fait qu’alimenter mes doutes sur la maladie d’Alzheimer. La maltraitance institutionnelle latente, l’omniprésence des laboratoires pharmaceutiques dans sa médicalisation et dans son accompagnement, l’échec des différentes politiques censées y répondre, la surenchère médiatique… Qu’est-ce qui se cache derrière ce qu’on nous présente comme une épidémie ?
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Cécilia Calheiros, Cyberespace et attentes eschatologiques, 2015

Comment les technosciences participent-elles à la croyance en une humanité spirituellement connectée ?

Résumé

Dans la continuité des études analysant les phénomènes de religiosité que les nouvelles technologies suscitent (O. Krueger, D. Noble, H. Campbell), cet article propose de questionner les façons dont Internet est appréhendé comme moyen de salut. Ce média, intrinsèquement lié à l’idée d’unité spirituelle de l’humanité comme stade supérieur de l’évolution, a inspiré des innovations technologiques sous-tendues par des préoccupations eschatologiques. Elles sont liées au fonctionnement de l’esprit, aux moyens de l’augmenter par les technosciences et sont motivées par une quête d’immortalité visant, à terme, à se débarrasser de la chair en transférant l’esprit humain dans la machine. Ainsi, des logiciels prédictifs, comme le Global Consciousness Project, le WebBot Project ou Google Brain, articulant conscience globale, anticipation du futur et fin du monde sont apparus. Quel sens donner à ce phénomène de réappropriation religieuse d’Internet ? Comment passe-t-on d’un lien technologique à un lien spirituel qui transcenderait l’humanité ? Et surtout, quels liens peut-il y avoir entre des logiciels prédictifs et la volonté de décorporéiser l’humain, afin de le rendre immortel ? À partir d’une analyse des sources canoniques de la cyberculture et d’une étude des communautés adhérant aux énoncés de logiciels prédictifs, cet article analyse les usages de la croyance en la conscience globale lorsqu’elle est corrélée à la divination assistée par Internet. Il montre que le développement de ces logiciels, en se parant d’un positivisme scientifique, est révélateur d’une certaine sécularisation des discours autour de la conscience globale et nous informe du rôle des technosciences dans la fabrication d’utopies pratiquées. Lire la suite…

Cecilia Calheiros, Cyberspace and Eschatological Expectations, 2014

On How Techno-Sciences Bolster the Belief in a Spiritually Connected Humanity

Abstract

Following the studies analyzing the phenomena of religiosity that new technologies create (O. Krüger, D. Noble, H. Campbell), this paper questions the ways in which the Internet is understood as a salvation means. This media, closely linked to the idea of spiritual unity of humanity as a higher stage of evolution, inspired technological innovations underpinned by eschatological concerns. These expectations are related to the way the mind works and how increasing it through techno-sciences. The former are motivated by a quest for immortality by getting rid of the body, transferring the human spirit into the machine. Thus, predictive softwares, such as the Global Consciousness Project, the WebBot Project or Google Brain, have been designed mixing global consciousness, the anticipation of the future and apocalypse. What is the meaning of the phenomenon of spiritual reappropriation of the Internet? How do we move from a technological link to a spiritual connection that would supposedly transcend humanity? Most importantly, what links could be found between predictive softwares and the willingness to disembody man to make him immortal? Based on an analysis of the canonical sources of cyberculture and a study of communities following anticipations of predictive softwares, this paper analyzes the uses of belief in global consciousness when linked to Internet-assisted divination. First, it shows that the development of these softwares reveals a certain secularization of the discourses around global consciousness, while scientific positivism emerges from then. Then, it enlightens us about the role of techno-sciences in the building of lived utopias. Lire la suite…

Cécilia Calheiros, Le Projet WebBot, 2012

Résumé

Cet article propose d’analyser l’élaboration d’une prédiction issue d’un logiciel prédictif annonçant la fin du monde pour décembre 2012. S’adressant principalement à un public proche des théories apocalyptiques et des théories dites de la conspiration, les procédés narratifs des concepteurs de ce logiciel visent à générer un système de croyances autour de la capacité d’anticipation de leur système technique hybride. Ainsi, tout en insérant leur prédiction dans un imaginaire eschatologique plus large, ils présentent leurs énoncés prédictifs comme étant le fruit d’un savoir alternatif, reposant sur l’alliance de la science et de la métaphysique. Lire la suite…

Le Postillon, Numérique: mais qu’est-ce qu’on attend?, 2018

A propos de l’incendie de
la Casemate à Grenoble

« S’opposer au numérique inclusif, c’est s’opposer à la liberté des esprits. » C’est un tweet de Mounir Mahjoubi, député En Marche et secrétaire d’État chargé du numérique. Il l’a écrit pour réagir à l’incendie de la Casemate, un centre de culture scientifique technique et industriel (CCSTI), qui a eu lieu fin novembre à Grenoble. C’était juste pendant le bouclage du dernier Postillon, alors on n’a presque rien écrit dessus. Pendant la distribution du journal, beaucoup de gens nous en ont parlé, interloqués, dubitatifs, voire en colère.

Moi, franchement, la liberté des esprits, je suis pour. Et c’est pour ça que je me pose plein de questions autour de l’invasion actuelle du « numérique inclusif » dans toutes les sphères de la vie, et du « grand remplacement » des humains par les robots. Des questions qui ne sont portées que par quelques esprits chagrins rompant l’enthousiasme général autour du tsunami numérique, et qui n’existent quasiment pas dans les centres de culture scientifique comme la Casemate, alors que cela devrait être leur raison d’être. Avec ces questions, je suis allé au festival Transfo, « le premier festival du numérique 100 % alpin », et à une rencontre avec la nouvelle directrice de la Casemate. Et j’en reviens avec la certitude que s’opposer au déferlement numérique est une nécessité impérieuse. Lire la suite…

Baudouin Jurdant, La colonisation scientifique de l’ignorance, 2007

30 avril 2018 Laisser un commentaire

Où l’on montre que la vulgarisation scientifique a quelque chose à voir avec la propagation du scientisme et avec sa mise en scène dans la psychanalyse

Dans cette intervention, je défendrai la thèse suivante : la vulgarisation scientifique, entendue comme cette opération qui, dès les débuts de la science moderne en Europe, tente de faire partager par un large public, la vision qu’ont les scientifiques du monde et de ses problèmes, peut sans doute être considérée comme l’outil de propagation privilégié de l’idéologie scientiste. Lire la suite…