Jean-Baptiste Fressoz, La médecine et le « tribunal du public » au XVIIIe siècle, 2015

19 février 2020 Laisser un commentaire

Résumé

Cet article étudie la figure du « tribunal du public » dans le champ médical du XVIIIe siècle. En se centrant sur la controverse de l’inoculation variolique, il montre que le « public » possède des fonctions multiples : établir les réputations médicales, produire et certifier des faits et juger les innovations. En annonçant l’entrée dans une ère nouvelle de réflexivité technologique et en promouvant l’heuristique des controverses sociotechniques, la littérature contemporaine sur la démocratie technique réactive, à deux siècles d’écart, présente la vision d’une sphère publique dont la fonction critique s’étendrait aux sciences et aux techniques. Lire la suite…

Annie Gouilleux, Lewis Mumford et Le Mythe de la machine, 2019

17 février 2020 Laisser un commentaire

Présentation d’une nouvelle traduction

Entretien avec Annie Gouilleux, qui nous procure, avec Gregory Cingal, une nouvelle traduction de l’ouvrage Le Mythe de la machine de Lewis Mumford (1895-1990), aux Editions de l’Encyclopédie des Nuisances (420 p., 28€).

 

PMO : Pourrais-tu nous retracer ton chemin politico-intellectuel ? D’où pars-tu ? Que faisais-tu ? Comment en es-tu arrivée finalement au courant anti-industriel ? puis à Lewis Mumford ?

Annie Gouilleux : Je suis née dans les Vosges il y a 71 ans, mais mes parents ont dû rapidement chercher du travail ailleurs et j’ai été élevée dans la banlieue grenobloise où sont nés mes frères et sœurs. J’ai eu une enfance des plus ordinaires. Je ne sais plus comment j’ai appris que mon père avait été déporté en camp de concentration pendant la guerre (Neuengamme), car c’était un sujet tabou à la maison, à tel point qu’en classe de troisième, seule fille de déporté, j’ai été la seule à ne pas être autorisée à assister à une projection de Nuits et brouillards. Je suis convaincue que mon père voulait nous protéger. Mais ma mère lisait L’École émancipée (publication destinée aux instituteurs) et elle avait laissé traîner un numéro que je me suis empressée de lire en cachette, et ainsi de suite avec toute la « littérature concentrationnaire » sur laquelle j’ai pu mettre la main à l’époque (pas grand-chose, en vérité). Je signale cela parce que ce genre de découverte ne donne pas vraiment confiance dans l’humanité, dans les institutions, et peut être source d’une certaine anxiété, surtout lorsqu’on ne peut pas en parler. Mon père est mort d’une leucémie en 1970. Lire la suite…

Matthieu Amiech, Comme le nez au milieu de la figure, 2019

9 février 2020 Laisser un commentaire

Un complexe militaro-industriel « caché » au cœur de notre région

Il y a trois ans, le journaliste lillois Tomjo proposait un tableau percutant du capitalisme de sa région, sous le titre Au nord de l’économie. Matthieu Amiech, habitant du Tarn-et-Garonne, engagé dans diverses luttes contre l’informatisation de la société, propose ici la première mouture d’une réponse à ce texte : il ébauche un Sud-Ouest de l’économie, en présentant l’atout-maître de la région Occitanie, le complexe militaro-industriel toulousain, qui alimente et se nourrit de tout un secteur d’innovation technologique extrêmement dynamique. Autant pour nos idéaux d’égalité sociale et de liberté, autant pour la fameuse convivencia occitane… Lire la suite…

Matthieu Amiech, Notre libre-arbitre est aspiré par Internet, 2019

8 février 2020 Laisser un commentaire

L’essayiste et éditeur Matthieu Amiech, membre du Groupe MARCUSE (Mouvement autonome de réflexion critique à l’usage des survivants de l’économie), revient sur les dangers de l’informatisation de notre société, problème politique majeur, selon lui.

Le Groupe MARCUSE – en référence à Herbert Marcuse – vient de rééditer La Liberté dans le coma (éd. La Lenteur), six ans après la première version. Cette nouvelle édition comporte une préface conséquente et des tribunes. Dans cet ouvrage, le collectif critique les conséquences de l’informatisation croissante de nos vies. Il s’agit pour eux d’un problème politique majeur.

« La vie privée n’est pas mise en danger par les “dérives” d’internet, elle est déjà en lambeaux, mise à sac par les assauts répétés de la société moderne au nom de la prospérité économique et de l’impératif d’élévation du niveau de vie. La surveillance, mercantile ou policière, résulte du choix collectif d’un mode de vie irresponsable. Elle est inévitable tant que les individus accepteront que des organisations géantes administrent leur existence. »

Membre du collectif et co-fondateur des éditions La Lenteur, Matthieu Amiech revient avec nous sur les enjeux du numérique. Lire la suite…

Quentin Hardy et Pierre de Jouvancourt, Y a-t-il un « danger écologique » ?, 2019

3 février 2020 Laisser un commentaire

Disqualifier l’écologie et réhabiliter le progrès par l’innovation dans le champ médiatique français (2005-2017)

 

Résumé

2018 restera probablement perçue comme une année de césure dans la réception médiatique et populaire du changement climatique : certaines questions écologiques ont alors bénéficié d’un écho plus important et relativement plus rigoureux au regard des enjeux qu’elles soulèvent – même si d’immenses problèmes politiques subsistent. Dans la séquence précédente, à partir du début du siècle et jusqu’à très récemment, une grande confusion a régné autour de l’écologie, que ce soit dans l’opinion publique ou dans une partie du monde académique et journalistique. Une plongée dans les discours de plusieurs « intellectuels » médiatiques influents colportant avec obstination un discours de disqualification de l’écologie est instructive. Cette analyse permet d’aider à comprendre pourquoi ces enjeux ont été si longtemps relégués à l’arrière-plan et de montrer la forte valorisation chez ces auteurs d’une société fondée sur le principe de l’innovation infinie et de la disruption technologique. Lire la suite…

Miguel Amorós, Minuit dans le siècle, 2012

1 février 2020 Laisser un commentaire

Notes contre le Progrès

« Il faut que la mémoire parvienne à renouer le fil du temps, pour rejoindre le point de vue central d’où peut se découvrir le chemin. Au-delà commence la reconquête d’une puissance d’un jugement critique qui réponde, sur tous les faits constatables, à l’avilissement de la vie, et qui précipite la scission dans la société, préliminaire à une révolution, sur la question historique par excellence qu’est la question du Progrès. »

“Histoire de dix ans”, Encyclopédie des Nuisances n°2, février 1985.

Popularisée par les Lumières, à l’origine l’idée de Progrès était presque subversive. L’Église avait imposé les dogmes de la création et du fixisme qui établissait l’immuabilité des êtres vivants, créés par Dieu tels que nous les voyons, ce qui explique pourquoi il y a très peu de lignes dans l’Encyclopédie à l’article “progrès”, qui est simplement défini comme un « mouvement vers l’avant ». D’autre part, Diderot et les autres encyclopédistes ne considéraient pas la société civilisée comme supérieure aux sociétés « primitives », bien au contraire, c’est pourquoi leur position à l’égard du Progrès était pour le moins sceptique ou réservée. Pour diverses raisons, l’idée s’est imposée en Europe au cours de la révolution industrielle. Comme l’a dit Mumford : « le progrès est l’équivalent dans l’histoire du mouvement mécanique à travers l’espace ». Il est l’interprétation du changement comme quelque chose qui va seulement dans un sens, et excluant explicitement tout retour en arrière, qu’il s’agisse de déclin ou de régression [par analogie avec l’irréversibilité des phénomènes physico-chimiques ; NdT]. La pensée des Lumières a fait de la production par les machines l’emblème d’un monde exempt de préjugés religieux et gouverné par la Raison, où le bonheur serait à la portée de tout le monde. Lire la suite…

Miguel Amorós, Media noche en el siglo, 2012

1 février 2020 Laisser un commentaire

Apuntes contra el progreso

“…hace falta que la memoria consiga retomar el hilo del tiempo para recobrar el punto de vista central desde donde descubrir el camino. A partir de ahí comienza la reconquista de la capacidad de un juicio crítico que basándose en hechos constatables dé respuesta al envilecimiento de la vida, y que precipite la escisión de la sociedad, momento preliminar de una revolución, planteando la cuestión histórica por excelencia, a saber, la cuestión del progreso.”

Historia de diez años, Encyclopédie des nuisances, nº 2.

Dada a conocer por la Ilustración, en sus orígenes la idea de Progreso era casi subversiva. La Iglesia imponía los dogmas de la creación y el fijismo que sentaban la inmutabilidad de los seres vivos, creados por la divinidad tal como eran, por lo que en la Enciclopedia hubo pocas líneas bajo la rúbrica “Progreso”, definido simplemente como “movimiento hacia delante.” Por otra parte, Diderot y otros enciclopedistas no consideraban la sociedad civilizada como superior a la salvaje sino bien lo contrario, por lo que su posición relativa al progreso sería cuando menos escéptica o precavida. Sea por una cosa o por la otra, la idea se fue imponiendo en Europa a partir de la revolución industrial. Como dice Mumford, “el progreso era el equivalente en historia del movimiento mecánico a través del espacio.” Era la interpretación del hecho del cambio como algo unidireccional, donde la marcha atrás, o sea, la decadencia o el retroceso, quedaban explícitamente excluidos. El pensamiento ilustrado interpretaba la producción industrial como el anuncio de un mundo libre de prejuicios religiosos y gobernado por la Razón, donde todos tendrían la felicidad al alcance de la mano. Lire la suite…

Miguel Amorós, Midnight in the Century, 2012

1 février 2020 Laisser un commentaire

notes against progress

An examination of the history and significance of the concept of “progress”, its origins as an expression of the Enlightenment’s battle against religious bigotry and ignorance, its transformation into a “new [scientific] superstition” characterized by indifference to nature and the worship of technological change, and its current status as “a threat to the survival of the human species”.

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“Memory needs to reestablish the thread of time to recover the central point of view from which the road forward may be discovered. From that point begins the reconquest of the capacity for critical judgment that will be based on verifiable facts, that will be able to respond to the degradation of life, and that will precipitate the split in society, the preliminary moment for a revolution, proposing the historical question par excellence, that is, the question of progress.”

“History of Ten Years”, Encyclopédie des Nuisances, No. 2

Made famous by the Enlightenment, in its origins the idea of Progress was almost subversive. The Church imposed the dogmas of creation and permanence that established the immutability of living beings, created by the divinity just as they were, which is why there are very few lines in the Encyclopedia under the caption of “Progress”, which is simply defined as “forward movement”. On the other hand, Diderot and the other Encyclopedists did not consider civilized society to be superior to the society of the savages—quite the contrary—which is why their position with regard to progress was sceptical or reserved, to say the least. For one reason or another, the idea was imposed in Europe during the Industrial Revolution. As Mumford said, “progress was the equivalent in history of mechanical motion through space”. It was the interpretation of the fact of change as something that only went in one direction, in which going backwards, or decline or regression, were explicitly excluded. Enlightenment thought interpreted industrial production as the herald of a world free of religious prejudices and ruled by Reason, where happiness would be within the reach of everyone. Lire la suite…

L’économie matérielle de la France (1830-2015)

25 janvier 2020 Laisser un commentaire

L’histoire d’un parasite ?

 

Résumé

Cet article explore les dynamiques de long terme de l’usage de matière en France sur une période de 185 ans. Il se base sur des comptes de flux de matières qui sont parfaitement cohérents avec les standards de l’Analyse des Flux de Matières à l’échelle économique nationale. Ce travail – qui couvre l’extraction domestique, les importations et les exportations – est la première étude sur le temps long des flux de matières pour la France, avec des données annuelles et nationales pour la plus grande partie de la période. Notre base de données nous permet d’étudier l’évolution du métabolisme français au cours de l’industrialisation du pays, synonyme de dépendance croissante aux matières abiotiques. Nous mettons en évidence une trajectoire métabolique singulière : celle d’un État qui profite de système-monde successifs pour se développer économiquement via des importations massives de matières. Dans un premier temps, nous revenons sur les sources et la qualité des données récoltées. Nous présentons ensuite les grandes caractéristiques de long terme de l’économie matérielle française. Enfin, nous proposons une lecture socio-historique inspirée par la notion d’écologie-monde au sens de Moore (2015).

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Nelo Magalhães, Jean-Baptiste Fressoz, François Jarrige, Gaëtan Levillain, Margot Lyautey, Thomas Le Roux, Guillaume Noblet, Christophe Bonneuil,

Ecological economics, juillet 2018.

The physical economy of France (1830-2015)

25 janvier 2020 Laisser un commentaire

The history of a parasite ?

Abstract

This article explores long-term trends and patterns of material use in France for a 185-year period. It is the first long-term study of material flows for France with national and yearly data for most of the period. Based on a material flow analysis (MFA) that is fully consistent with current standards of economy-wide MFAs and covers domestic extraction, imports, and exports of materials, we investigated the evolution of the French metabolism from industrialization to financialized capitalism. Over the whole period, there is a 9-fold increase in domestic material consumption, an expansion of material use per capita, and a spectacular addition of abiotic resources (fossil fuels and minerals) to biotic materials. Using a world-ecology framework, we exhibit a specific metabolic path: that of a state benefiting from successive world-systems for its economic development through massive material imports.

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Nelo Magalhães, Jean-Baptiste Fressoz, François Jarrige, Gaëtan Levillain, Margot Lyautey, Thomas Le Roux, Guillaume Noblet, Christophe Bonneuil.

Ecological economics, november 2018.