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Henry Jador, Dialogue entre une presse mécanique et une presse à bras, 1830

Contexte : Autour de 1830, il y a de nombreux débats au sein de l’imprimerie parisienne suite à l’introduction des nouvelles mécaniques. Au lendemain de la révolution de Juillet 1830, plusieurs milliers d’ouvriers vont détruire les nouvelles machines de l’Imprimerie Royale 1.

On m’avait dit que le Gouvernement allait mettre des fonds considérables à la disposition du commerce de l’imprimerie ; et, pour m’assurer de la vérité, je courais d’ateliers en ateliers… tous étaient déserts. Accablé de fatigue, je me disposais à retourner chez moi pour y attendre tranquillement les fonds considérables, lorsque ce mot : IMPRIMERIE, peint en blanc sur un grand écriteau noir, vient de nouveau frapper mes regards. Soit encore par curiosité, soit par un pur mouvement machinal, j’entre, j’appelle… l’écho seul me répond… Par un hasard singulier, un faible rayon de lumière me fait apercevoir dans un petit coin quelque chose qui ressemblait presque à une Presse… j’avance : c’en était une en effet, mais en bois, mais couverte de poussière et comme ensevelie dans une immense quantité de vieux papiers… Or (n’allez pas croire, lecteur, que ceci soit un conte), voici ce que me raconta cette vieille Presse en bois :

Le beau soleil qui éclaira les combats de la grande semaine, venait de se lever pour la troisième fois ; et, comme aux jours précédents, l’Imprimerie était déserte encore. Le 26 juillet un des fils de Gutenberg, en déchirant avec rage son tablier de papier de décharge 2 avait fait entendre ces mots :

« Mon Compagnon, nous ne tremperons pas de papier ce soir, mais demain nous tremperons une bonne soupe à ces gueux de gendarmes…

— Sois tranquille, à cinq heures du matin je serai sur pieds… et en fournissant une bonne paire de pattes 3 ils seront bientôt mis en pâte 4 Oh ! si quelqu’un cale 5, ce ne sera pas moi…

— Ni moi, tudieu !… qu’ils viennent ensuite mettre des deleatur 6 sur les journaux !

Et se réunissant à tous les confrères qui les attendaient, ils étaient allés préluder aux combats de la grande semaine… Toute la France sait le reste… Gulliver se relève, et tous les nains sont culbutés.

Ainsi, tandis que de tous côtés on courait aux armes, tandis que la liberté déclarait la guerre au despotisme, le plus profond silence régnait dans les ateliers où naguère retentissaient de gais refrains. Ce silence n’était parfois troublé que par les gambades joyeuses des souris et des rats qui, profilant de la désertion des artistes 7 venaient s’emparer de la fripe 8 oubliée sous les rangs et dans les bancs. J’ai vu même un vieux rat conter tranquillement sa piau 9 au milieu d’un cercle de ces hôtes dévorants. La lourde et gigantesque Mécanique ne faisait plus entendre son bruyant et monotone roulement, le tympan de l’élégante presse à bras dormait sous la platine, et moi, antique presse en bois, respectable monument du moyen âge, reléguée dans un coin obscur, j’humectais de mes pleurs lu poussière de trois ou quatre siècles, et

Dans l’ombre du passe me recherchant moi-même
Je rappelais mes anciens jours.

Tout-à-coup un bruit étrange vient frapper mon oreille… j’écoute… Un long soupir s’échappe du vaste sein de la Mécanique, et va se briser sur les murs noircis de l’atelier qui en est ébranlé… Qu’as-tu donc, lui crie la Presse en fer, ma voisine ?… et les gémissements redoublent… c’était le râle affreux de la mort… Pour cette fois j’ai cru que toute la maison allait s’écrouler sur ses fondations… Je conclus que la Mécanique expirait, ou qu’elle avait le cauchemar… Réveille-toi, lui criai-je, n’as-tu pas assez dormi ?… Alors une violente secousse annonça son réveil… Qui te rend si hardie de troubler mon sommeil, me dit-elle avec colère ; ne m’est-il donc pas permis de m’y livrer quelques instants, moi qui travaille ordinairement jour et nuit ?… débile créature combustible ! Pourrais-tu comparer tes fatigues aux miennes ? À peine roules-tu une demi-journée et déjà on t’entend crier ; tu appelles sans cesse à ton secours ce liquide lénitif et gras qui semble te donner une nouvelle vie, et sans lequel te maudiraient cent fois le jour les hommes qui te dirigent, autant pour la fatigue que tu leur ferais éprouver, que pour l’ennui que leur causerait ton gémissement monotone. Et s’il fallait parler de la durée de notre existence, où en serais-tu ? A l’aurore de mon printemps je te vois déjà tombée de vétusté…

Moi (Presse en bois).

Ne crie donc pas si haut, instrument de misère pour mes guides, et de cupidité pour tes patrons ! Si je m’enroue quelquefois, le remède est aussi prompt que le mal. La main qui me dirige est celle qui me guérit ; je n’ai pas besoin qu’un mécanicien armé de limes et de marteaux vienne à chaque instant ajouter ou abattre quelque chose à mon être pour me faire marcher. Quant à la durée de mon existence, je vivrai plus longtemps que toi ; j’existe légalement et dans l’intérêt public, mais toi ! L’égoïsme ta donné la vie, l’intérêt particulier seul te protège : c’est un bien faible appui ! Tu penses vivre éternellement, parce que tu te crois la première des Machines ; mais vois Charles X, celle là le valait bien ! Cependant ceux que tu réduis à la misère l’ont renversé pour avoir voulu l’imiter ; et il avait Suisses, Gendarmes et Gardes royaux pour le défendre ; toi, tu n’as que des journalistes ! Je te plains ! Ainsi prends donc garde, si tu veux faire de la tyrannie !… Les mêmes causes produisent toujours les mêmes effets…

J’allais continuer, lorsque la Presse en fer commença avec la Mécanique une conversation que je ne crus pas devoir interrompre et que je vais vous raconter ; je n’ai rien changé au discours de ces demoiselles ; vous en jugerez.

O Presse en fer ! O ma sœur ! Puisses-tu sortir triomphante de ta lutte nouvelle avec un adversaire aussi formidable, et qui a soulevé contre toi tant de champions ! Puisses-tu, en dépit d’eux, faire mentir la fable du Pot de terre et du Pot de fer ! Du reste, compte sur mon appui ; je te le dois, car enfin je suis ton aînée, c’est le même sang qui coule dans nos veines, quoique nous ne soyons pas faites du même bois

Je commence :

LA PRESSE EN FER.

Dis donc, … Machine, tu ronfles bien fort ; n’est-ce pas assez de nous étourdir comme tu le fais pendant tes heures de travail ?…

LA MÉCANIQUE.

Mon sommeil a été tellement agité que j’ai bien pu causer quelque bruit… J’ai fait un songe…

LA PRESSE.

Conte-moi cela.

LA MÉCANIQUE.

Un rêve affreux. Il me semblait que mon gros cylindre m’était tombé sur l’estomac… et un poids de 500 livres !…

LA PRESSE.

Je conçois ; mais après ?

LA MÉCANIQUE.

Je croyais voir une foule d’hommes armés, une troupe d’assassins fondre sur moi à coups redoublés.

LA PRESSE.

Les rêves sont quelquefois le présage de la réalité… et à te parler franchement, j’ai toujours pensé que lu périrais sous la hache homicide.

LA MECANIQUE.

Tu me fais trembler…

LA PRESSE.

Pourquoi diable aussi es-tu venue en France ?

LA MÉCANIQUE.

Hélas ! J’ai suivi le torrent des importations… J’ai cru faire la fortune du pays ; franchement, j’avais des vues philanthropiques.

Tu as bien réussi !… Tu le vois, tu enrichis de tes sueurs les maîtres que tu sers… et le pays, et toi-même…

LA MÉCANIQUE.

Mais patience, il viendra un jour où mon but sera rempli.

LA PRESSE.

Jamais. N’as-tu pas vu de quels regards avides ils te couvraient lorsque tu leur promettais de si grands avantages pour le peuple bibliophile… Tu pensais qu’ils seconderaient tes intentions bienfaisantes, qu’ils te feraient tourner vers le bien public… Quelle était ton erreur !… Et combien tu dois être désabusée ! Leur intérêt seul, leur égoïsme, voilà ce que tu devais servir… Voilà le seul bien que tu as pu faire jusqu’à ce jour… Pour moi je ne fus jamais leur dupe…

LA MÉCANIQUE.

L’accueil qu’ils me faisaient…

LA PRESSE.

Mon premier jour fut aussi beau, il n’en est point qui u’en convienne ; et cependant ne vois-tu pas de quels dédains ils m’accablent aujourd’hui ?…

LA MÉCANIQUE.

Tu tiens un langage bien étrange, ma chère, et ce n’est pas ainsi que parlait M. Ch. D. quand il me vint rendre visite 10.

LA PRESSE.

M. Ch. D. ! M. Ch. D. ! ne comprends-tu donc pas combien il était important de te confondre dans toute la famille des Mécaniques ? D’appeler sur toi une part de l’estime que tes sœurs ont méritée à si justes titres ?… Aussi, quand il arrive à quelqu’ami de la vérité de réclamer contre les éloges qu’on te prodigue, tu entends une grosse voix s’écrier : Avant l’importation des Mécaniques, l’ouvrier allait pieds nus ; la cherté des cotons, des laines et des draps l’exposait à se passer de vêtements commodes ; il ne pouvait se procurer de montres qu’à des prix excessifs, etc., etc., et une foule d’autres voix répètent comme autant de perroquets… Vous devons TOUT aux Mécaniques ! vivent les Mécaniques !… Mais toi, Machine à imprimer, peux-tu revendiquer aucun de ces immenses avantages ?… Qu’as-tu de commun avec une machine à tisser par exemple, et à quel propos vient-on nous en parler quand il n’est question que de toi ? 11

LA MÉCANIQUE.

Alors selon toi je ne porterais de profit qu’à mes maîtres… et ma célérité, énorme avantage que j’ai sur toi… tu n’en parles pas.

LA PRESSE.

Oui, je conviens que tu vas plus vite que nous en besogne ; mais il faut la voir cette besogne, comme elle brille auprès de la nôtre !… mets-la donc en parallèle avec nos belles éditions Crapelet, Rignoux et autres qui ont préféré une renommée d’artistes à une réputation de fabricants de feuilles de papier noircies ; car conviens-en, celle qui sort de dessous ton gros cylindre, qu’est-ce autre chose ? Est-ce lisible ?… là un pâté, ici un moine 12, plus loin une demi-page de caractère écrasée par sa pesanteur inégale… il est vrai que pour cacher tous ces défauts on a soin de couvrir le volume d’une belle page de titre, et c’est alors qu’on a besoin de nous, car on n’oserait te la confier…

Combien de ces monstruosités, cependant, décorées du titre pompeux d’éditions de luxe ! Qu’en résulte-t-il ? c’est que le libraire, trompé par son imprimeur, n’ayant pu à son tour tromper tous ses acheteurs, ne trouve qu’un très-faible débit de ses livres, et fait tort ensuite au commerce qu’il embarrasse par ses faillites. De-là vient qu’un libraire exige souvent la condition expresse que l’ouvrage ne sera pas tiré par la Mécanique.

LA MÉCANIQUE.

Mais tu ne dis pas de quel perfectionnement je suis susceptible…

LA PRESSE.

D’aucun. Te voilà à ton apogée. Certes ce perfectionnement serait déjà fait s’il était possible. Et vois d’ailleurs si celui des autres Machines a pu atteindre à la hauteur de la main-d’œuvre. Tu seras toujours ce que tu es, parce que les défauts tiennent à ta constitution organique.

LA MÉCANIQUE.

Eh bien ! Qui te dit que mes produits ne seront pas un jour livrés à plus bas prix que les tiens ?

LA PRESSE.

C’est possible ; mais qui les achètera ? Tu dois bien concevoir qu’ils ne pourraient jamais habiter une bibliothèque où brillent tant de chefs-d’œuvre typographiques, lorsque surtout on peut s’en procurer une si prodigieuse collection et à si bas prix.

LA MÉCANIQUE.

A t’entendre, on dirait que je ne suis bonne à rien.

LA PRESSE.

C’est le mot. Il y a plus ; tu es nuisible.

LA MÉCANIQUE.

Explique-toi.

LA PRESSE.

Je vais le faire, et non comme le font journellement tes maîtres, qui se jettent dans les absurdités, dans les sophismes pour chercher à faire comprendre leurs raisons a la multitude.

D’abord, ainsi que je te le disais, tu peux entraîner la ruine du commerce de la librairie en l’exposant à d’énormes non-valeurs sur tes produits ; tu précipites l’art typographique dans une affreuse décadence sans offrir l’espoir de perfectionnement ; et si tu enrichis un seul individu, celui à qui tu appartiens, tu jettes 50 ouvriers dans la misère, sans parler de leurs femmes et de leurs enfants.

LA MÉCANIQUE.

D’après ton raisonnement, je devrais un jour ruiner aussi celui-là que j’enrichis, car ce préjudice presque général bien reconnu, personne ne voudrait plus s’adresser à lui, et à son tour…

LA PRESSE.

Sans doute ; mais crois-tu qu’il attendra le dernier moment pour se défaire de toi, et peux-tu calculer le nombre de victimes que d’ici-là tu auras faites ?

LA MÉCANIQUE.

On m’a cependant assuré que malgré tout, le nombre des ouvriers imprimeurs s’était accru de beaucoup depuis notre importation.

LA PRESSE.

On a pu me l’assurer, mais comment cela aurait-il pu se faire ?

LA MÉCANIQUE.

Par le nombre d’édition qui entretiennent la concurrence avec l’étranger.

LA PRESSE.

Absurdité ! L’étranger n’a-t-il pas aussi ses mécaniques ? A-t-il besoin devenir chercher en France des éditions qu’elles lui fournissent à bien plus bas prix ? La seule concurrence que nous pourrions renverser, serait celle de l’art étranger, s’il avait atteint la perfection du nôtre ; et ce n’est ni toi ni tes pareilles qui y parviendraient. Ainsi la France serait inondée par un débordement d’éditions grossières, et l’étranger seul aurait le privilège d’admirer les chefs-d’œuvre que lui enverraient les seules Presses que tu n’aurais pas fait disparaître.

LA MÉCANIQUE.

Tu as toujours une réponse à tout. Maintenant je vais te parler des journaux.

LA PRESSE.

C’est là que je t’attendais.

LA MÉCANIQUE.

Certes, tu ne diras pas que nous ne rendons pas un véritable service par la célérité avec laquelle nous les multiplions.

LA PRESSE.

Mais encore une fois, qui en a le profit ?

LA MÉCANIQUE.

Le public, naturellement.

LA PRESSE.

Comment cela ?

LA MÉCANIQUE.

En ce que les journaux sont plus nombreux, et peuvent être tirés à une quantité plus considérable d’exemplaires.

LA PRESSE.

C’est faux. Les journaux étaient aussi nombreux avant ton arrivée, et leur tirage même plus nombreux encore.

LA MÉCANIQUE.

J’en doute.

LA PRESSE.

Le tirage du Journal des Débats était en 1815 de 30 000 exemplaires environ, et le service n’en souffrait aucunement.

LA MÉCANIQUE.

Mais quel était alors le prix de l’abonnement ?

LA PRESSE.

Il n’était que de 72 francs, il est aujourd’hui de 80 francs, et cependant je vais te faire voir quel bénéfice fait en outre chaque journal.

En 1821, par exemple, j’imprimais le Constitutionnel à 20 000 exemplaires ; la confection du journal occupait 56 ouvriers, qui coûtaient à l’Administration 320 francs environ par jour ; depuis que lu m’as remplacée, ce journal n’occupe plus que le quart de ce personnel, à qui ou donne 82 francs environ. Ainsi les frais d’impression de celle feuille se trouvent réduits de 238 francs environ par jour. Le public ne doit donc pas s’étonner d’entendre tes patrons faire ton apologie. Récapitulation faite, les journaux de Paris imprimés par toi et tes collègues mettent dans l’inaction à eux seuls plus de 500 ouvriers… Et tes patrons osent se dire les Pères du Peuple !

LA MÉCANIQUE.

Mais tu ne parles pas de cette foule de plieuses, de brocheuses, et quantité d’individus dont le service commence après le tirage, non plus que de l’armée formidable de tourneurs que l’on est obligé de changer plusieurs fois pendant qu’il se fait, etc., etc. 13

LA PRESSE.

L’ancien mode ne dispensait pas du même nombre de brocheuses, de plieuses ; et quant aux tourneurs, tu sais combien ils sont peu dispendieux 14.

LA MÉCANIQUE.

Mais au temps que tu rappelles, le format des journaux était bien moindre, le prix du timbre était plus modique.

LA PRESSE.

J’en conviens ; mais chaque journal aussi n’avait pas, comme aujourd’hui, trois, quatre et quelquefois cinq colonnes d’annonces de 120 à 125 lignes chacune, et à 1 fr. 50 centimes la ligne. Certes, ce bénéfice d’un nouveau genre compense bien, et au-delà, le supplément de composition et la différence dans le prix du timbre et le format du papier.

LA MÉCANIQUE.

Cependant j’ai entendu dire que tout le bénéfice n’était pas pour les journalistes, mais bien pour couvrir quelques sacrifices qu’on ferait plus tard pour donner aux formats de journaux l’énorme dimension des journaux anglais.

LA PRESSE.

Des sacrifices ! Ils n’en feront aucun. Ils augmenteront encore leur format, c’est possible, mais pour donner plus de place aux annonces.

LA MÉCANIQUE.

Mais que doivent penser les abonnés ?

LA PRESSE.

Les abonnés ignorant tout cela, paient le prix demandé sans s’inquiéter du reste ; mais si jamais ils venaient à découvrir la vérité, tu les verrais bien réclamer aussi une part dans les bénéfices que procure la Mécanique. Enfin un journaliste disait dernièrement à notre maître : J’ai l’intention de baisser de 20 francs le prix de mon abonnement, et quoique le tirage de mon journal se fasse par les presses ordinaires, je serai encore certain d’un grand bénéfice. Conviens-en, celui-là était certainement un honnête homme. Que ne sont-ils tous de même !

LA MÉCANIQUE.

Eh ! bien, que vas-tu conclure de tout cela ? Et que ferais-tu si tu étais appelée à prononcer sur mon sort ?

LA PRESSE.

Te briser serait un moyen coupable, car le respect à la propriété doit être sacré ; mais je m’adresserais aux hommes du nouveau gouvernement qui va succéder à celui sous lequel nous gémissons depuis quinze ans ; je leur dirais : vous devez être le réparateur des maux qui ont accablé le pays ; votre premier soin doit se diriger vers les classes ouvrières, à qui la France doit son salut ; vous devez écouter leurs moindres plaintes avant de satisfaire les mendiants de places, vous devez débarrasser le commerce de ses entraves, vous devez le protéger contre la duperie de certains entrepreneurs, fabricants et industriels ; vous devez rendre à tous les arts leur grandeur première, et préserver d’une décadence prochaine ceux qui chancèlent. Conséquemment, je vous représente les mécaniques d’imprimerie comme placées tout-à-fait en dehors de toutes les autres mécaniques véritablement utiles à l’industrie ; et je demande que vous décidiez s’il y a heu de leur appliquer l’article 9 de la charte, attendu que ces machines sont évidemment nuisibles :

1° A une classe nombreuse d’ouvriers qu’elles jettent journellement dans la misère ;

2° Au commerce de la librairie, en l’exposant à des non-valeurs dans la vente de leurs produits, et à des faillites nombreuses ;

3° A l’art typographique dont elles hâtent la décadence.

La Mécanique allait répliquer lorsqu’aux cris de vive la liberté une foule immense se précipite dans l’atelier… des hommes armés de haches et de marteaux se jettent sur elle… glacée d’effroi, immobile d’étonnement, j’allais tenter un effort pour voler à son secours… elle n’était déjà plus…

Henry Jador,
compositeur et homme de lettres.

.

.


Notes:

1 Merci à François Jarrige pour ce document et cette mise en contexte. Toutes les notes sont de l’auteur. [NdE]

2 Feuille de papier qui sert à enlever les ordures d’une forme, et dont MM. Les Imprimeurs se font quelquefois un tablier économique.

3 Cette expression est très-significative et fort en usage dans les Imprimeries, quand on veut parler d’un homme qui va vite à la besogne, à la course : le peuple de Paris a fourni une bonne paire de pattes pendant la grande semaine… Charles X fournissait une bonne paire de pattes en quittant St-Cloud.

4 Lorsqu’une forme se brise, on dit qu’elle est en pâte… Charles X et les siens avaient mis la Charte en pâte, et nous avons mis en pâte Charles X et les siens.

5 Câleur et fainéant sont synonymes : MM. tels et tels calaient dans les caves pendant les trois journées, aujourd’hui qu’on donne des places ils ne calent plus.

6 (Delere, deleo), verbe effacer : c’est un signe typographique qui indique un mot à effacer : les ordonnances indiquaient bien des choses à effacer.

7 Ne vous en déplaise.

8 Sous les arcades de la rue de Rivoli, chez un traiteur, promeneurs et amateurs se plaisent à humer une douce odeur,… c’est celle de la fripe,… des rangs et des bancs (meubles d’Imprimerie) s’exhale par fois une odeur presque semblable,… c’est aussi celle de la fripe.

9 Piau veut dire mensonge, conte fait à plaisir. Avant la révolution, quand un journaliste n’avait que ses annonces et la séance des Chambres, il complétait son journal avec des piaux, sauf à les démentir le lendemain maintenant ces Messieurs n’en font plus ; piau.

10 Qui ne connaît les raisonnements dont M. Ch. D. a rempli cinquante colonnes de journaux et autant d’affiches ?… mais au temps où parlaient mes héroïnes, il les racontait sans oser les faire imprimer ; aujourd’hui il se sent plus hardi : heureux effet de la liberté de la presse !…

11 Cent fois on a fait cette demande à MM. Machine et Compagnie, aucun n’y a répondu.

12 Défauts essentiels dans l’impression.

13 Ce raisonnement machinal de ma Mécanique a été répété le 9 de ce mois par le Constitutionnel, qui se traîne machinalement après la Gazette.

14 Cette armée formidable se compose de deux manœuvres tournant à chacun desquels on donne au moins 2 fr. par nuit ; ensuite de deux autres manœuvres, l’un chargé de placer la feuille, l’autre de la recevoir ; total général, quatre manœuvres.

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