Archive

Posts Tagged ‘mort’

Georges Canguilhem, Article “Vie”, 1989

5 février 2018 Laisser un commentaire

« Qui sait si la première notion de biologie que l’homme a pu se former n’est point celle-ci : il est possible de donner la mort. »

Cette réflexion de Valéry dans son Discours aux chirurgiens (1938) va plus loin que sa destination première. Peut-être n’est-il pas possible, encore aujourd’hui, de dépasser cette première notion : est vivant, est objet de la connaissance biologique, tout donné de l’expérience dont on peut décrire une histoire comprise entre sa naissance et sa mort. Mais qu’est-ce précisément que la vie d’un vivant, au-delà de la collection d’attributs propres à résumer l’histoire de cet être né mortel ? S’il s’agit d’une cause, pourquoi sa causalité est-elle strictement limitée dans le temps ? S’il s’agit d’un effet, pourquoi est-il générateur, chez celui des vivants qui s’interroge sur sa nature, de la conscience illusoire d’une force ou d’un pouvoir ?

Dans La Logique du vivant (1972), François Jacob a écrit : « On n’interroge plus la vie aujourd’hui dans les laboratoires. » S’il est vrai que la vie n’est plus un objet d’interrogation, il est vrai aussi qu’elle ne l’a pas toujours été. Il y a une naissance – ou une apparition – du concept de vie au XIXe siècle, attestée par la multiplication d’articles dans les dictionnaires et les encyclopédies scientifiques et philosophiques. Un bref historique de l’apparition de ce concept n’est pas superflu. Lire la suite…

Publicités

Céline Lafontaine, La vieillesse, une maladie mortelle, 2010

25 novembre 2017 Laisser un commentaire

Résumé

Sans doute l’une des plus profondes et des plus durables révolutions ayant marqué l’histoire humaine, la transition démographique caractérisant notre époque entraîne une redéfinition complète de notre rapport au temps et à la mort. Associée à la mort et à la dégénérescence, la vieillesse apparaît désormais comme une tare, comme un fléau contre lequel il faut absolument lutter. Traçant un parallèle entre les statuts des personnes âgées et les avancées biomédicales liées à la lutte anti-âge, cet article analyse les conséquences sociales et éthiques de la volonté de vaincre scientifiquement la mort, de vivre sans vieillir et d’étendre indéfiniment la durée de vie. Lire la suite…

Céline Lafontaine, La condition postmortelle, 2008

13 novembre 2017 Laisser un commentaire

Du déni de la mort
à la quête d’une vie sans fin

Résumé

Qu’en est-il d’une société engagée dans une lutte pour en finir avec la mort, à tel point que chaque décès prend les allures d’une défaite scientifique ? Où le vieillissement est considéré comme une maladie ? Où la volonté de prolonger la vie ici-bas se substitue au désir d’immortalité dans l’au-delà ?

.

Limite infranchissable fondant l’ordre symbolique, la mort est un « phénomène social total » 1. Premier principe universel, elle pose l’identité de l’humanité à travers toutes les croyances, tous les mythes et toutes les pratiques. Ainsi, en définissant l’homme comme mortel, les Anciens instituaient l’universalité emblématique de la condition humaine : tous les hommes sont mortels 2. La conscience de la mort et les réponses socialement élaborées pour contenir l’inévitable angoisse qu’elle soulève ponctuent le rapport de l’individu à la société. L’anthropologie de la mort nous enseigne, en ce sens, que le statut de la subjectivité est étroitement lié à celui de la mortalité 3. Face à l’inéluctabilité de la fin, l’individu trouve refuge dans la forteresse idéelle de l’immortalité que chaque société dresse afin d’assurer sa continuité. L’histoire des sociétés humaines peut ainsi se lire comme l’ensemble des récits visant à donner vie au rêve d’immortalité. Des mythologies primitives aux grandes religions historiques, de l’immortalité de l’âme à la postérité immémoriale des héros, de la résurrection au Nirvana, le désir d’éternité marque la frontière entre l’ici-bas et l’au-delà. Il trace l’horizon du sens que l’on donne collectivement à l’existence humaine. Il assure la pérennité de l’ordre social à travers le passage des générations. Bref, il est au fondement même de la civilisation. Lire la suite…

David Le Breton, Prélèvement et transplantation d’organes: aspects anthropologiques, 2005

I. Statut culturel du cadavre

Le statut anthropologique du corps et la légitimité des usages médicaux de ses composantes fait l’objet d’une polémique entre médecine et société depuis bien longtemps. La modernité, avec les prélèvements d’organes, renouvelle seulement un débat millénaire qui portait autrefois sur la légitimité de la dissection [1]. L’histoire de l’anatomie s’élabore en permanence à l’encontre des sensibilités culturelles. Pendant des siècles, la recherche du « matériel » de dissection implique la violation des sépultures pour s’emparer des corps fraîchement inhumés, le vol de cadavres dans les hôpitaux, le prélèvement d’office de ceux que nul ne réclame, l’achat de suppliciés au bourreau, les expéditions nocturnes pour décrocher les pendus. Plus tard, pour approvisionner le peu d’écoles regardantes d’anatomie du Royaume-Uni, le meurtre en série de pauvres ou de vagabonds permet aux « résurrectionnistes » de livrer régulièrement des corps aux couteaux des anatomistes.

Toute l’histoire de l’anatomie est celle du sacrifice délibéré pour la progression du savoir d’une partie de la population impuissante à résister : vagabonds, pauvres, hérétiques, Juifs, Noirs, etc [2]. Pour le meilleur et pour le pire de son histoire, la médecine occidentale est passée outre toute notion de sacralité de la dépouille humaine. Elle a refusé l’humanité du corps pour en faire une écorce dénuée de sève, un bois mort indifférent à sa forme d’homme. Elle voit le corps comme un déchet, une mue laissée par l’homme en proie à la mort. Pour les médecins, nulle violation n’atteint plus cette chair à nu désertée de son souffle. La pratique de la dissection exige la distinction entre l’homme d’une part et son corps de l’autre, simple véhicule de son rapport au monde, essentiel de son vivant, mais dénué de valeur après une mort qui le rend désormais inutile. Lire la suite…

Jules Isaac, Paradoxe sur la science homicide, 1922

7 décembre 1922 Laisser un commentaire

Téléchargez la brochure au format PDF

Jules Isaac (1877-1963) offre, bien au-delà de sa notoriété comme co-auteur des fameux manuels d’histoire Malet et Isaac, l’une des plus nobles figures intellectuelles de la première moitié du vingtième siècle. Compagnon de Péguy, cet agrégé d’histoire va d’abord s’engager dans la défense de Dreyfus et, hors parti, pour le socialisme.

Blessé pendant la Première guerre mondiale, il en revient avec une conscience de « mort-vivant » mais « libéré des préjugés ». Le niveau jusque-là inconcevable de la violence technicisée pendant ces années renvoie les anticipations antérieures (comme celle de Robida) au niveau d’aimables bluettes. À partir de cette expérience, Jules Isaac écrit en 1922 ce « Paradoxe sur la science homicide », qui rompt avec le scientisme bien-pensant de l’époque et s’avère à bien des égards prémonitoire – évoquant, par exemple, la libération des « réserves d’énergie emprisonnées dans l’atome ». Lire la suite…