Günther Anders, Une contestation non-violente est-elle suffisante ?, 1987

La trahison

Le niveau pré-révolutionnaire de notre lutte contre les préparatifs de l’anéantissement total, celui qui ne consistait qu’en actes factices, sentimentaux et symboliques, appartient désormais au passé. Aller au-delà de ce niveau de violence – ou plutôt de non-violence – est certes en contradiction avec tous les principes et tabous auxquels nous n’avons cessé ou, du moins, je n’ai cessé pour ma part de me tenir depuis la Première Guerre mondiale et que je considérais même à vrai dire comme inviolables ; cela me met d’ailleurs dans un état que je n’ai aucune envie de décrire.

Mais lorsqu’un des maîtres du monde croit pouvoir amuser son auditoire, comme c’est arrivé il y a peu, en annonçant avec un grand sourire qu’il va donner l’ordre de bombarder l’URSS [1], et que son public, en entendant cette sinistre plaisanterie, se prend comme un seul homme d’affection pour lui, il est de notre devoir d’adopter un comportement nouveau et de nous interdire dorénavant toute politesse et toute retenue : car il n’y a pas de danger plus sérieux que l’absence de sérieux chez les tout-puissants. Rester aujourd’hui mesuré et civilisé serait non seulement faire preuve de nonchalance mais ce serait aussi une marque de lâcheté, cela reviendrait à trahir les générations futures. Contre les monstres menaçants qui, tandis que les forêts disparaissent, s’élèvent dans le ciel pour, demain, faire de la terre un enfer, une « résistance non-violente » n’a aucun effet ; ce n’est ni par des discours ou des prières, ni par des grèves de la faim et moins encore par des flatteries que nous les chasserons. Et ce d’autant moins que les « Zimmermann d’aujourd’hui », qui non seulement approuvent l’usage de ces monstres mais favorisent même leur mise en place, voient dans la moindre contradiction que nous leur opposons – fût-elle la plus légitime –, dans la moindre résistance – fût-elle la plus symbolique – une forme de violence.

Non, il nous faut maintenant attaquer physiquement et rendre systématiquement inutilisables ces monstres qui nous ont envahis et qui, menaçant de semer le chaos ou plutôt de ramener la terre à son état de chaos originel, constituent une menace permanente pour l’humanité et nous plongent dans un état d’urgence généralisé. Lire la suite »

Ivan Illich, L’obsession de la santé parfaite, 1999

Un facteur pathogène dominant

 

Dans les pays développés, l’obsession de la santé parfaite est devenue un facteur pathogène prédominant. Le système médical, dans un monde imprégné de l’idéal instrumental de la science, crée sans cesse de nouveaux besoins de soins. Mais plus grande est l’offre de santé, plus les gens répondent qu’ils ont des problèmes, des besoins, des maladies. Chacun exige que le progrès mette fin aux souffrances du corps, maintienne le plus longtemps possible la fraîcheur de la jeunesse, et prolonge la vie à l’infini. Ni vieillesse, ni douleur, ni mort. Oubliant ainsi qu’un tel dégoût de l’art de souffrir est la négation même de la condition humaine.
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David Cayley, Sur la pandémie actuelle, 2020

d’après le point de vue d’Ivan Illich

 

David Cayley est écrivain et animateur de radio à Toronto (Canada). Proche d’Ivan Illich, il a participé à la publication de certains de ses livres. Dans cet article, il part des thèses d’Illich pour analyser les réactions à la pandémie de coronavirus, l’évolution de la médecine occidentale et ses dérives ainsi que le devenir « statistique » des êtres humains.

 

La semaine dernière, j’ai commencé à écrire un texte au sujet de la pandémie du Covid-19. J’ai essayé de dégager la question principale que cette pandémie soulève, à mes yeux : l’effort massif et coûteux déployé pour endiguer et limiter les maux causés par le virus est-il le seul choix qui s’offre à nous ? Cet effort est-il une sorte de réponse évidente, inévitable, dictée par la simple prudence, afin de protéger toutes les personnes les plus vulnérables ? Ou bien n’est-il pas une forme désastreuse, qui cherche à contrôler ce qui est clairement hors-contrôle ? Un effort qui doublera les dégâts provoqués par la maladie d’autres problèmes, qui auront une incidence dans un futur plus ou moins éloigné ? Il ne m’a pas fallu bien longtemps pour me rendre compte que la plupart des hypothèses que j’énonçais étaient très éloignées de celles qui avaient court autour de moi. Il m’a fallu avouer que la plupart de ces hypothèses découlaient de ma conversation prolongée avec les travaux d’Ivan Illich. J’en ai déduit qu’avant de pouvoir parler clairement des faits actuels, il me faudrait d’abord présenter le rapport qu’a entretenu toute sa vie durant Ivan Illich à la santé, la médecine et la question du bien-être. Dans ce qui va suivre, je commencerai donc par présenter de façon succincte l’évolution de la critique qu’Illich a établie à l’endroit de la bio-médecine, après quoi j’essaierai de répondre aux questions que j’ai posées plus haut. Lire la suite »

David Cayley, Preguntas sobre la pandemia actual, 2020

desde el punto de vista de Ivan Illich

 

La semana pasada comencé un ensayo sobre la pandemia actual en el que trato de abordar lo que considero es la pregunta central que nos plantea: ¿El esfuerzo masivo y costoso para contener y limitar el daño que el virus provocará es la única opción que tenemos? ¿Se trata de un ejercicio de prudencia obvio e inevitable emprendido para proteger a los más vulnerables? ¿O es un esfuerzo desastroso por mantener el control de lo que obviamente está fuera de control, un esfuerzo que agravará el daño causado por la enfermedad con nuevos problemas que repercutirán en el futuro? Ni bien había comenzado empecé a darme cuenta de que muchos de los supuestos de mi análisis estaban muy alejados de los que se expresaban a mi alrededor. Estos supuestos provenían principalmente, reflexioné, de mi prolongado diálogo con el trabajo de Iván Illich. Lo que esto me sugería era que, antes de poder hablar de manera inteligible sobre nuestras circunstancias actuales, primero tendría que esbozar la actitud hacia la salud, la medicina y el bienestar que Illich desarrolló durante toda una vida de reflexión sobre estos temas. En consecuencia, en lo que sigue, comenzaré con un breve resumen de cómo evolucionó la crítica de Illich a la biomedicina y luego trataré de responder a las preguntas que acabo de plantear… Lire la suite »

David Cayley, Questions about the current pandemic, 2020

from the point of view of Ivan Illich

 

Last week I began an essay on the current pandemic in which I tried to address what I take to be the central question that it raises: Is the massive and costly effort to contain and limit the harm that the virus will do the only choice we have? Is it no more than an obvious and unavoidable exercise of prudence undertaken to protect the most vulnerable? Or is it a disastrous effort to maintain control of what is obviously out of control, an effort which will compound the damage being done by the disease with new troubles that will reverberate far into the future? I hadn’t been writing for long before I began to realize that many of the assumptions I was making were quite remote from those being expressed all around me. These assumptions had mainly come, I reflected, from my prolonged conversation with the work of Ivan Illich. What this suggested was that, before I could speak intelligibly about our present circumstances, I would first have to sketch the attitude towards health, medicine and well-being that Illich developed over a lifetime of reflection on these themes. Accordingly, in what follows, I will start with a brief account of the evolution of Illich’s critique of bio-medicine and then try to answer the questions I just posed in this light. Lire la suite »

Jacques Luzi, Au rendez-vous des mortels, 2019

Les éditions La Lenteur viennent de publier un ouvrage critique sur le transhumanisme. Ci-dessous la préface de l’auteur.

En France, l’ouvrage de référence sur (et contre) le transhumanisme est le Manifeste des chimpanzés du futur de Pièces et main d’œuvre (2017). Le présent livre n’en est pas une alternative, mais un complément. Il n’est pas une nouvelle enquête sur les acteurs du transhumanisme, leur influence financière et politique grandissante, mais plutôt une analyse des tenants et aboutissants philosophiques de leur projet. En premier lieu, il s’agit de mettre en évidence le caractère nécrophobe de la civilisation moderne: sa hantise et son déni de la mort.Lire la suite »

Stephen Jay Gould, Haldane et la guerre chimique, 2002

Les guerres longues, coûteuses et qui s’embourbent, débutent souvent dans la ferveur patriotique, mais tendent à se terminer dans la souffrance et la désillusion. Notre propre guerre de Sécession s’est soldée par un nombre de morts terriblement élevé et a cruellement remué la conscience collective de notre pays, dont la douleur n’a fait que s’accroître avec le temps. En 1862, les recrues de l’armée fédérale nordiste reprenaient à l’envi la chanson la plus célèbre de l’année :

« Oui, nous allons nous regrouper autour de notre drapeau, les gars, nous allons nous regrouper une fois de plus
Lançant bien haut le cri de bataille de la Liberté,
Nous allons descendre de nos collines, nous allons venir de nos plaines,
Lançant bien haut le cri de bataille de la Liberté…
C’est ainsi que nous accourons de l’Est et de l’Ouest
Et que nous allons expulser cette bande de rebelles du pays que nous aimons le plus. »

Mais deux ans plus tard, la chanson de Walter Kittredge, « Camper sur l’ancien terrain, » était devenue la rengaine favorite des deux armées. Le refrain, avec sa mélodie obsédante (même naïve), résumait bien l’état d’esprit que partageaient désormais les deux parties :

« Nombreux sont les cœurs las, ce soir,
Espérant la fin de la guerre ;
Nombreux sont les cœurs espérant le droit
De voir l’aube de la paix. »

Mais rien n’a égalé les horreurs de la Première Guerre mondiale, ce conflit que les Français appellent toujours la Grande Guerre, et que nous, Américains, avions qualifié de « guerre pour mettre fin à toutes les guerres. » Lire la suite »

Georges Canguilhem, Article “Vie”, 1989

« Qui sait si la première notion de biologie que l’homme a pu se former n’est point celle-ci : il est possible de donner la mort. »

Cette réflexion de Valéry dans son Discours aux chirurgiens (1938) va plus loin que sa destination première. Peut-être n’est-il pas possible, encore aujourd’hui, de dépasser cette première notion : est vivant, est objet de la connaissance biologique, tout donné de l’expérience dont on peut décrire une histoire comprise entre sa naissance et sa mort. Mais qu’est-ce précisément que la vie d’un vivant, au-delà de la collection d’attributs propres à résumer l’histoire de cet être né mortel ? S’il s’agit d’une cause, pourquoi sa causalité est-elle strictement limitée dans le temps ? S’il s’agit d’un effet, pourquoi est-il générateur, chez celui des vivants qui s’interroge sur sa nature, de la conscience illusoire d’une force ou d’un pouvoir ?

Dans La Logique du vivant (1972), François Jacob a écrit : « On n’interroge plus la vie aujourd’hui dans les laboratoires. » S’il est vrai que la vie n’est plus un objet d’interrogation, il est vrai aussi qu’elle ne l’a pas toujours été. Il y a une naissance – ou une apparition – du concept de vie au XIXe siècle, attestée par la multiplication d’articles dans les dictionnaires et les encyclopédies scientifiques et philosophiques. Un bref historique de l’apparition de ce concept n’est pas superflu.Lire la suite »

Céline Lafontaine, La vieillesse, une maladie mortelle, 2010

Résumé

Sans doute l’une des plus profondes et des plus durables révolutions ayant marqué l’histoire humaine, la transition démographique caractérisant notre époque entraîne une redéfinition complète de notre rapport au temps et à la mort. Associée à la mort et à la dégénérescence, la vieillesse apparaît désormais comme une tare, comme un fléau contre lequel il faut absolument lutter. Traçant un parallèle entre les statuts des personnes âgées et les avancées biomédicales liées à la lutte anti-âge, cet article analyse les conséquences sociales et éthiques de la volonté de vaincre scientifiquement la mort, de vivre sans vieillir et d’étendre indéfiniment la durée de vie.Lire la suite »

Céline Lafontaine, La condition postmortelle, 2008

Du déni de la mort
à la quête d’une vie sans fin

Résumé

Qu’en est-il d’une société engagée dans une lutte pour en finir avec la mort, à tel point que chaque décès prend les allures d’une défaite scientifique ? Où le vieillissement est considéré comme une maladie ? Où la volonté de prolonger la vie ici-bas se substitue au désir d’immortalité dans l’au-delà ?

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Limite infranchissable fondant l’ordre symbolique, la mort est un « phénomène social total » 1. Premier principe universel, elle pose l’identité de l’humanité à travers toutes les croyances, tous les mythes et toutes les pratiques. Ainsi, en définissant l’homme comme mortel, les Anciens instituaient l’universalité emblématique de la condition humaine : tous les hommes sont mortels 2. La conscience de la mort et les réponses socialement élaborées pour contenir l’inévitable angoisse qu’elle soulève ponctuent le rapport de l’individu à la société. L’anthropologie de la mort nous enseigne, en ce sens, que le statut de la subjectivité est étroitement lié à celui de la mortalité 3. Face à l’inéluctabilité de la fin, l’individu trouve refuge dans la forteresse idéelle de l’immortalité que chaque société dresse afin d’assurer sa continuité. L’histoire des sociétés humaines peut ainsi se lire comme l’ensemble des récits visant à donner vie au rêve d’immortalité. Des mythologies primitives aux grandes religions historiques, de l’immortalité de l’âme à la postérité immémoriale des héros, de la résurrection au Nirvana, le désir d’éternité marque la frontière entre l’ici-bas et l’au-delà. Il trace l’horizon du sens que l’on donne collectivement à l’existence humaine. Il assure la pérennité de l’ordre social à travers le passage des générations. Bref, il est au fondement même de la civilisation.Lire la suite »