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Stephen Jay Gould, Haldane et la guerre chimique, 2002

Les guerres longues, coûteuses et qui s’embourbent, débutent souvent dans la ferveur patriotique, mais tendent à se terminer dans la souffrance et la désillusion. Notre propre guerre de Sécession s’est soldée par un nombre de morts terriblement élevé et a cruellement remué la conscience collective de notre pays, dont la douleur n’a fait que s’accroître avec le temps. En 1862, les recrues de l’armée fédérale nordiste reprenaient à l’envi la chanson la plus célèbre de l’année :

« Oui, nous allons nous regrouper autour de notre drapeau, les gars, nous allons nous regrouper une fois de plus
Lançant bien haut le cri de bataille de la Liberté,
Nous allons descendre de nos collines, nous allons venir de nos plaines,
Lançant bien haut le cri de bataille de la Liberté…
C’est ainsi que nous accourons de l’Est et de l’Ouest
Et que nous allons expulser cette bande de rebelles du pays que nous aimons le plus. »

Mais deux ans plus tard, la chanson de Walter Kittredge, « Camper sur l’ancien terrain, » était devenue la rengaine favorite des deux armées. Le refrain, avec sa mélodie obsédante (même naïve), résumait bien l’état d’esprit que partageaient désormais les deux parties :

« Nombreux sont les cœurs las, ce soir,
Espérant la fin de la guerre ;
Nombreux sont les cœurs espérant le droit
De voir l’aube de la paix. »

Mais rien n’a égalé les horreurs de la Première Guerre mondiale, ce conflit que les Français appellent toujours la Grande Guerre, et que nous, Américains, avions qualifié de « guerre pour mettre fin à toutes les guerres. »

Les États-Unis sont intervenus tardivement dans le conflit et ont eu par conséquent à déplorer relativement peu de pertes, de sorte que nous pensons rarement à l’étendue du massacre chez les soldats qui vivaient dans les tranchées sur la ligne de front, dont les positions ne bougèrent pratiquement pas, et qui avaient la quasi-certitude d’être tués ou sérieusement mutilés, tandis qu’ils se battaient mois après mois pour gagner et reperdre quelques mètres de territoire. Je suis pris de frissons chaque fois que j’aperçois le monument aux morts sur la place de chaque village ou dans les jardins publics de chaque petite ville de province en Grande-Bretagne et en France. Par-dessus tout, j’observe que la liste des morts est beaucoup plus longue pour 1914-18 que pour 1939-45 (la Première Guerre mondiale ayant opéré la quasi-extermination d’une génération entière d’individus masculins). Les célèbres poèmes de Rupert Brooke sont empreints de résignation et de patriotisme, parce qu’il est mort en 1915, alors que l’enthousiasme initial régnait encore :

« Si je dois mourir, ne pensez à moi qu’en songeant
Que quelque coin de terre étrangère
Est à jamais l’Angleterre. Qu’il y aura
Enfouie dans cette riche terre une poussière plus riche encore. »

Son confrère en poésie, Siegfried Sassoon, qui survécut parce que devenu pacifiste (les autorités, ayant attribué ses idées subversives à la commotion provoquée par un obus, le firent interner) a bien saisi l’état d’esprit qui s’est répandu plus tard :

« Et quand la guerre sera finie et la jeunesse anéantie
Je rentrerai en paix chez moi et mourrai dans mon lit. »

Sassoon fit connaissance à l’hôpital de Wilfred Owen, troisième membre de ce célèbre trio de poètes de guerre britanniques. Mais celui-ci retourna au front, où il tomba une semaine exactement avant l’armistice. Sassoon publia les poèmes de son ami à titre posthume, réunis dans un unique petit volume, où figurent les vers les plus célèbres et les plus amers de tous.

« Quel glas sonne pour ceux qui meurent comme du bétail ?
Seul le monstrueux grondement des canons.
Seul le crépitement des mitrailleuses
En hâte, leur délivrent une oraison. »

Les horreurs de la Première Guerre mondiale n’ont pas seulement compris les carnages provoqués par les obus et les balles employés classiquement dans la guerre des tranchées, mais aussi la première utilisation efficace et à grande échelle d’armes chimiques toutes nouvelles. Elles furent employées pour la première fois par les Allemands, sous forme d’une attaque au gaz chloré, le 22 avril 1915, à Ypres, sur six kilomètres le long des lignes françaises. À la fin de la guerre, cent mille tonnes d’agents chimiques variés avaient été utilisés par les deux parties.

Le Protocole de Genève, signé en 1925 par la plupart des grands pays (mais non par les États-Unis, qui le firent beaucoup plus tard), interdit à la fois les armes chimiques et biologiques. Cette interdiction fut respectée sur les champs de bataille par tous les belligérants durant la Seconde Guerre mondiale, lors même qu’étaient commis, par ailleurs, certains des plus sinistres forfaits de toute l’histoire humaine, tel, ne l’oublions jamais, le plus effroyable emploi des gaz toxiques jamais réalisé, la mise en œuvre de la « solution finale » dans les camps de concentration nazis. (Quelques violations ont été enregistrées dans des guerres locales : par l’armée italienne en Éthiopie, en 1935-36, par exemple, et, plus récemment, lors de la guerre entre l’Iran et l’Irak.) Le Protocole de Genève a interdit « l’emploi dans les conflits armés de gaz asphyxiants, toxiques, ou autres, et de tous les liquides, matériaux ou systèmes analogues. »

Une rocambolesque expérience biologique

Un remarquable article publié dans Nature, journal scientifique professionnel le plus important de Grande-Bretagne, a rappelé un autre aspect de l’histoire de la Première Guerre mondiale : l’utilisation d’armes biologiques. Intitulé « Redoutable vestige de la Grande Guerre », il débute par ce paragraphe :

« Le conservateur d’un musée de la police à Trondheim, en Norvège, a récemment découvert dans ses collections une bouteille en verre contenant deux morceaux de sucre de forme irrégulière. Un petit trou avait été percé dans chacun de ces morceaux, et un tube capillaire de verre, scellé à son extrémité, était enfoui dans l’un des morceaux. Une fiche attachée à l’objet exposé donnait l’explication suivante : Morceau de sucre contenant le bacille du charbon, trouvé dans les bagages du baron Otto Karl von Rosen, lorsqu’il a été appréhendé à Karasjok en janvier 1917, et accusé d’espionnage et de sabotage. »

On a eu recours à la science moderne pour éclaircir un projet dément, qui a échoué mais aurait dû prendre place aux marges des zones de front de la Grande Guerre : c’est la définition même des petits faits de l’Histoire, de ses détails curieux, greffés sur le flot global des grands événements. Les auteurs de l’article ont retiré le tube capillaire et en ont répandu le contenu (« un liquide brun ») sur une boîte de Pétri. Dans leur texte, ils consacrent ensuite deux colonnes de prose scientifique classique à détailler les procédures qu’ils ont suivies, s’attachant, avec toute la rigueur habituelle, à préciser les noms chimiques compliqués et les quantités exactes employées :

« Après incubation, on a étalé deux cents microlitres de ces cultures sur un milieu formé du mélange d’une préparation d’agar et de sang de cheval (à raison de 7 %) et d’une préparation d’agar de Luria (préparation identique au bouillon de Luria, mais durcie par l’addition de 2 % d’agar Bacto des laboratoires Difco). »

On peut résumer succinctement les résultats bien nets obtenus par les auteurs : ayant fait se développer quelques colonies du bacille du charbon sur leur milieu de culture, ils ont vérifié la présence d’ADN de cet organisme grâce à la PCR (polymerase chain reaction, technique permettant d’amplifier de petites quantités d’ADN jusqu’au point où il devient possible de l’analyser). Ils écrivent :

« Nous confirmons donc la présence de B. anthracis [nom scientifique du bacille du charbon], à la fois par la méthode des cultures et par celle de la PCR. Il a donc été possible de faire revivre un petit nombre d’organismes ayant survécu au bord de l’extinction, après avoir été stockés, sans précautions particulières, pendant quatre-vingts ans. »

Mais que faisait ce respectable baron, aristocrate aux racines allemandes, suédoises et finlandaises, dans cette région perdue de la Norvège, au milieu de l’hiver ? Manifestement, il ne préparait rien de bon ; mais quel genre de forfait s’apprêtait-il à accomplir ? Les auteurs continuent :

« Lorsque le chef de la police de Kautokeino, présent au moment de l’arrestation du baron, suggéra ironiquement que celui-ci devrait se préparer une soupe avec le contenu de boîtes étiquetées Svea kott (viande suédoise), l’aristocrate dut admettre qu’elles contenaient en réalité deux à quatre kilos de dynamite chacune. »

Dans les bagages du baron, on trouva aussi des flacons de curare, diverses cultures de microbes, et dix-neuf morceaux de sucre, contenant chacun des bacilles du charbon. Deux d’entre eux furent ainsi conservés au musée de Trondheim, comme seul témoignage de cet épisode. L’aristocrate affirma qu’il était seulement un honorable militant de l’indépendance finnoise, et qu’il avait eu l’intention de détruire les lignes de ravitaillement des régions contrôlées par les Russes. (La Finlande était alors sous le contrôle de la Russie tsariste, et conquit effectivement son indépendance après la révolution bolchevique.) La plupart des historiens soupçonnent qu’il s’était rendu en Norvège sur l’ordre des Allemands. Ces derniers auraient formé le projet d’infecter chevaux et rennes par le bacille du charbon, dans le but d’interrompre ainsi le transport d’armes britanniques (chargées sur des traîneaux tirés par ces animaux) dans le nord de la Norvège.

Le baron, expulsé après quelques semaines de détention, ne put jamais exécuter son projet dément. Les auteurs de l’article de Nature, Caroline Redmond, Martin J. Pearce, Richard J. Manchee, et Bjorn P. Berdal, ont reconstitué ses intentions :

« En broyant avec leurs molaires le morceau de sucre et le tube capillaire qu’il contenait, les chevaux se seraient probablement inoculé une maladie infectieuse mortelle, car les spores du charbon auraient pénétré dans leur corps, d’autant plus facilement que les débris de verre allaient provoquer de petites lésions dans les parois de l’appareil digestif. On ne sait pas si les rennes peuvent manger des morceaux de sucre, mais il est probable que le baron n’a jamais eu l’occasion de réaliser ce genre d’expérience. »

Puisque le charbon ne peut se transmettre directement d’animal à animal, le projet du baron n’aurait été réalisable qu’à la condition de disposer d’un stock important de morceaux de sucre. Il aurait aussi fallu que les victimes désignées en aient été particulièrement friandes. Mais les auteurs soulignent un éventuel danger pour les êtres humains :

« Cependant, si la viande d’un animal mort de cette maladie avait été préparée sans une cuisson appropriée, il est vraisemblable que des décès auraient été enregistrés chez des humains, par infection du système gastro-intestinal due au bacille du charbon. »

Les auteurs terminent leur article par un aveu sincère :

« Cet épisode, petit, mais relativement important, de l’histoire de la guerre biologique, est l’un des rares cas où se trouve confirmée l’intention d’utiliser comme arme un micro-organisme mortel, démonstration fournie cependant quatre-vingts après l’événement. Il n’a, malgré tout, pas changé de façon notable le cours de la Grande Guerre. »

On peut voir en cette expérience ratée de guerre biologique une péripétie rocambolesque au sein d’une époque sinistre, mais les plus grands forfaits débutent souvent par des tentatives facétieuses et apparemment inoffensives, tandis que, de son côté, un vieil adage affirme que le prix de la liberté est la perpétuelle vigilance. Si Hitler avait tout simplement été exécuté après que sa bande de voyous eut échoué à prendre le pouvoir local, lors du putsch de la brasserie de Munich en 1923 (même le nom de cet épisode est marqué du sceau de la dérision avec laquelle à l’époque on a considéré les protagonistes de cette affaire), l’histoire de notre siècle se serait déroulée de façon très différente, et sans doute moins sombre. Mais, Hitler passa simplement neuf mois en prison, où il écrivit Mein Kampf et mit au point ses abominables projets.

Nous autres, êtres humains, sommes peut-être les plus brillantes réalisations ayant jamais résulté de l’histoire évolutive sur la Terre, mais nous restons notoirement démunis dans certains domaines, en particulier lorsque notre arrogance (sur le plan émotionnel) se combine à notre ignorance (sur le plan intellectuel). Notre incapacité à prévoir l’avenir figure au premier rang de ces lacunes : mais dans ce cas, il ne s’agit pas d’une limitation propre à notre cerveau, mais de la conséquence de l’authentique complexité du monde et de son indéterminisme. Nous pourrions nous accommoder de ce défaut, mais notre présomption s’interpose, nous entraînant à donner à des intuitions basées sur l’ignorance le statut de prévisions certaines des choses à venir.

Je ne connais qu’un seul antidote à ce danger majeur, découlant du dangereux mélange de l’arrogance et de l’ignorance. Étant donné notre incapacité à prédire l’avenir, et notamment, à prévoir les désastreuses conséquences ultérieures d’événements semblant minimes, voire risibles la première fois qu’ils se sont manifestés de façon maladroite (quelques rennes morts du charbon aujourd’hui, la totalité d’une population éliminée par la peste demain), le renoncement volontaire, sur la base de scrupules moraux paraît le plus sûr moyen de salut. Le Protocole de Genève a été particulièrement sage en ce qu’il a reconnu que certaines innovations relativement inefficaces en 1925 pouvaient bien conduire aux pires horreurs dans un avenir pas si lointain. Si nous sommes en mesure d’étouffer dans l’œuf certaines techniques alors qu’elles sont encore inefficaces, peut-être serons-nous sauvés. Il suffit de se rappeler la légende de Pandore, pour admettre que de certaines boîtes, une fois ouvertes, on ne peut empêcher le contenu de se répandre…

Cette forme vitale de retenue, empreinte de bon sens, constitue un principe général qui a été très sérieusement attaqué par des scientifiques, à la pointe de telle ou telle technique en plein développement, et qui s’imaginent donc être en mesure de maîtriser, ou du moins de pronostiquer exactement, tout ce que peut réserver l’avenir. J’appartiens au camp des scientifiques, mais je voudrais montrer ici que le renoncement inspiré par la morale peut être légitimement invoqué pour éviter de dangereuses aventures, entreprises soit par orgueil, soit à des fins précises, et impulsées par une confiance irréfléchie en la capacité à prévoir l’avenir.

L’énigmatique J. B. S. Haldane

Je viens donc d’évoquer les mésaventures d’un aristocrate qui aurait voulu employer une arme biologique inefficace, lors de la Première Guerre mondiale ; mais nous serions peut-être dans une situation dramatique aujourd’hui, si nous avions estimé que cette technique ne pourrait jamais dépasser ce stade d’incapacité initiale et si nous ne nous étions efforcés d’obtenir son interdiction internationale. Mais la deuxième innovation technique, bien plus active, les armes chimiques utilisées durant la Première Guerre mondiale, et plus tard interdites par le Protocole de Genève, nous permet de tirer une leçon beaucoup plus profonde. Le personnage central de cette histoire est devenu, par la suite, l’un des fondateurs de ma propre discipline, la biologie moderne de l’évolution : il s’agit de J.B.S. Haldane (1892-1964), qui fut appelé « l’homme le plus intelligent que j’aie jamais connu » par Sir Peter Medawar (certainement l’homme le plus intelligent que, personnellement, j’aie jamais rencontré jusqu’ici).

La personnalité de J.B.S. Haldane présentait dans un mélange de nombreux traits apparemment contradictoires, de sorte que l’on retrouve toujours un même mot dans toutes les descriptions que j’ai lues à son sujet : énigmatique. Il pouvait être timide et bon, mais aussi fanfaron et arrogant, élitiste ou égalitariste (mais il punissait sévèrement les subordonnés qui s’acquittaient mal de leurs tâches). Il a été un moment un membre éminent du Parti communiste britannique et a écrit de nombreux essais de vulgarisation scientifique dans le quotidien Daily Worker. Selon ses amis, attribuant ses opinions politiques à un profond besoin personnel de se montrer iconoclaste et hérétique, il aurait sûrement été monarchiste s’il avait vécu en Union soviétique.

Haldane ne possédait pas de diplôme officiel en science, mais excellait dans plusieurs domaines, en raison de ses brillantes aptitudes en mathématiques. Son plus grand titre de célébrité est d’avoir fourni, en même temps que R.A. Fisher et Sewall Wright, les bases de la théorie moderne de la génétique des populations, faisant la synthèse des concepts de la théorie mendélienne de l’hérédité et de ceux de la sélection naturelle, qui paraissaient jusque-là s’opposer.

Mais c’est un autre des traits contradictoires de ce personnage qui va être évoqué ici. Haldane, qui prônait la paix et la compassion, adorait la guerre, ou, du moins, la façon dont il avait combattu sur la ligne de front durant la Première Guerre mondiale (il fut blessé à deux reprises, et chaque fois sérieusement, de sorte que c’est par une chance extraordinaire qu’il rentra chez lui en ayant conservé son intégrité physique). Pour certains il était totalement insensible à la peur et courageux à un point dépassant tout sens du devoir ; d’autres, peut-être un peu plus rassis dans leur jugement (mais aussi, je le soupçonne, plus réalistes), l’ont regardé comme un Don Quichotte des temps modernes : un véritable insensé qui parvenaient à se tirer de situations dangereuses (généralement entraînées par ses attitudes bravaches et son incroyable imprudence) grâce à une intelligence supérieure combinée à de la chance pure et simple, bien au-delà de ce que l’on est généralement en droit d’espérer. Quoi qu’il en soit, J.B.S. Haldane a véritablement aimé faire la guerre.

Il a particulièrement apprécié une période dans les tranchées, face aux troupes turques, voisinage du Tigre, fleuve mésopotamien, où, loin du front européen principal et en l’absence d’ordres déraisonnables donnés par les officiers supérieurs (qui ne connaissaient pas la région), les soldats purent se battre mano a mano (ou du moins, fusil contre fusil). Haldane a écrit :

« Là, les hommes se confrontaient à des ennemis individuels, dotés d’armes similaires, en l’occurrence des mortiers de tranchée ou des fusils à lunette télescopique, chacun étant aidé par une petite équipe. C’était la guerre telle que les grands poètes l’ont chantée. J’ai la chance de l’avoir connue. »

Il a aussi fait l’éloge de cette activité virile sur un plan plus général :

« J’ai apprécié la camaraderie du temps de guerre. Les hommes aiment la guerre parce que c’est la seule activité collective à laquelle ils ont jamais pris part. Le soldat œuvre avec ses camarades pour une grande cause (ou du moins, le croit-il). En temps de paix, il s’active seulement pour son propre intérêt ou pour quelqu’un d’autre. »

C’est, au départ, à grand regret que Haldane a été obligé, de se préoccuper des questions de guerre chimique. Après la première attaque allemande à Ypres, le ministère de la Guerre britannique, sur l’ordre exprès de Lord Kitchener, envoya en France le père de J.B.S., John Scott Haldane, éminent spécialiste en physiologie de la respiration, dans l’espoir de remédier d’urgence à ce nouveau danger par tous les moyens. Haldane père, qui travaillait depuis des années avec son fils sur des expériences de physiologie, appréciait beaucoup ses aptitudes mathématiques, ainsi que sa bonne volonté à se prêter comme cobaye à des expériences médicales (une vieille tradition chez les biologistes, qu’affectionnait le père de J.B.S.; notons qu’il ne lui aurait, de toute façon, jamais demandé de faire quoi que ce soit qu’il n’aurait pas essayé sur lui-même). Et c’est donc ainsi que J.B.S., initialement, à son grand regret quitta le front qu’il appréciait tant, et rejoignit son père au laboratoire.

Il en savait déjà beaucoup sur les gaz toxiques, connaissances principalement venues d’avoir servi de cobaye à son père dans des expériences réalisées sur lui-même. Il a évoqué ainsi d’anciennes recherches qu’il avait menées de cette manière sur le grisou (c’est-à-dire le méthane) dans les mines :

« Pour voir les effets produits par le grisou quand on le respire, mon père me demanda de me tenir debout et de réciter le discours de Marc Antoine dans le Jules César de Shakespeare, lequel débute par : “Amis, Romains, compatriotes.” Je commençai bientôt à haleter, et arrivé du côté de “noble Brutus,” mes jambes se dérobèrent et je m’effondrai sur le sol, où, bien entendu, l’air était de composition normale. C’est ainsi que j’ai appris que le grisou est plus léger que l’air et n’est pas dangereux à respirer. »

(Avez-vous jamais lu de témoignage qui se conforme davantage à la réputation de loufoquerie traditionnellement accolée aux membres de la classe supérieure britannique ?)

Les Haldane, père et fils, dirigèrent une équipe de chercheurs bénévoles qui travailla sur des sujets d’importance cruciale (sauvant ainsi probablement des milliers de vie), tels que les effets de substances toxiques et la technologie des masques à gaz. Comme toujours, ils réalisèrent sur eux-mêmes les expériences les plus désagréables et dangereuses. J.B.S. a évoqué ainsi ses souvenirs de cette période :

« Nous devions comparer sur nous-mêmes les effets de diverses quantités d’un gaz donné, avec et sans masque à gaz. Celui-ci piquait les yeux, et lorsqu’on le respirait, il incitait à suffoquer et à tousser… Nous étions remplacés à tour de rôle, car nos poumons étaient très irrités par les gaz. Aucun de nous cependant n’a été sérieusement incommodé, ni n’a couru de réel danger, car nous savions où nous arrêter. Mais certains ont dû s’aliter quelques jours, et pour ma part, je manquai de souffle et restai incapable de courir pendant un mois environ. »

Nous ne pouvons donc nier que Haldane possédait une connaissance élevée, ni qu’il avait fait plus d’expériences que quiconque dans le domaine de la guerre chimique. Par conséquent, son histoire constitue le cas idéal pour tester l’hypothèse selon laquelle un tel savoir devrait permettre de formuler des prédictions précises, et que l’on devrait croire de tels experts quand ils se montrent partisans de pousser plus loin le développement d’une technique donnée, contre l’avis basé sur la prudence, le pessimisme, voire le défaitisme d’autres personnes, qui préfèrent que l’on renonce, pour des raisons morales, à ce type de progrès, craignant que celui-ci prenne des directions imprévues et conduise à des conséquences inattendues.

Une défense de la guerre chimique

En 1925, tandis que de nombreux pays signaient le Protocole de Genève interdisant la guerre chimique et biologique, J.B.S. Haldane publia le plus discutable et le plus iconoclaste de tous ses ouvrages. Il s’agissait d’un petit volume de quatre-vingt-quatre pages, intitulé : Callinicus : A Defense of Chemical Warfare [Callinicos : Mémoire en défense de la guerre chimique], fondé sur une conférence qu’il avait donnée en 1924. Callinicos, réfugié juif à Constantinople au VIIe siècle de l’ère chrétienne, inventa le feu grégeois, liquide incendiaire qui pouvait être expédié au moyen de siphons sur les troupes ou les bateaux ennemis. Les flammes qui en résultaient étaient presque impossibles à éteindre, et ont aidé l’Empire byzantin à résister plusieurs siècles à la conquête islamique. La formule, connue seulement de l’Empereur et de la famille de Callinicos, laquelle possédait le droit exclusif de la fabrication, resta un secret d’État et continue à susciter des controverses chez les polémologues.

On peut aisément résumer l’argumentation de Haldane. Il a fait le bilan des attaques au gaz durant la Première Guerre mondiale, et a calculé les taux des mortalités et des invalidités qu’elles ont entraînées. Sur cette base, il a déclaré que l’emploi des armes chimiques était plus humain que celui des armes classiques.

« Employer des gaz comme armes est une idée qui peut se défendre sur la base de raisons humanitaires : en effet, parmi les soldats confrontés aux gaz durant la guerre, seule une très petite proportion sont morts, et cela fut encore plus net durant la dernière année de celle-ci [époque où de meilleurs masques à gaz ont été fabriqués et largement distribués]. »

Haldane a fondé cette conclusion sur deux arguments. Il a d’abord fait la liste des agents chimiques employés durant la guerre et estimé que la plupart d’entre eux n’étaient pas dangereux, dans la mesure où ils n’avaient que des effets transitoires (et il suppose en outre que les soldats gisant temporairement inconscients seraient ignorés des troupes adverses en train d’avancer, ou bien capturés en douceur, et non pas massacrés). Selon lui, le petit nombre d’agents chimiques susceptibles de provoquer davantage de mal (gaz moutarde, en particulier) était d’emploi difficile, tandis que l’on pouvait s’en protéger assez facilement, avec un équipement adéquat. Deuxièmement, il s’est référé à sa connaissance personnelle des gaz toxiques et décidé qu’il préférait nettement ce type d’agent aux balles, dont il avait aussi une connaissance personnelle :

« J’ai non seulement été blessé, mais aussi été enterré vivant. Et, en plusieurs occasions, avant la guerre, j’ai connu, lors de certaines expériences, une asphyxie assez poussée pour provoquer la perte de la conscience. La douleur et le désagrément éprouvés dans ces circonstances sont complètement négligeables comparés à ceux provoqués par une sérieuse blessure, due à un éclat d’obus, et qui s’infecte ensuite. »

Haldane a donc conclu que les gaz, représentant des armes efficaces et relativement humaines (peu de morts en proportion du nombre d’invalidités temporaires), devraient être inclus au nombre des moyens offensifs fondamentaux et faire l’objet de recherches dans ce but :

« Je partage les objections à la guerre formulées par les pacifistes, mais je doute qu’en s’y opposant de cette façon, on ait des chances d’éviter un conflit armé dans un avenir proche, si élevées que soient nos intentions ou si désintéressées que soient nos conduites… S’il doit y avoir encore des guerres, je préfère que mon pays soit du côté des vainqueurs… S’il me paraît juste de combattre mon ennemi par l’épée, il me paraît également juste de le combattre au moyen du gaz moutarde; et si l’un est condamnable, l’autre l’est aussi. »

Je ne me rends pas à ce dernier argument, fondé sur les raisons dernières tirées de la Realpolitik. L’objection évidente et fondamentale à la thèse de Haldane développée dans Callinicus (ce n’est pas seulement moi qui l’avance aujourd’hui de façon abstraite ; elle a aussi été soutenue dès 1925 par ceux qui ont critiqué Haldane) consiste à dire que, quelle qu’ait été l’inefficacité relative des gaz toxiques dans les premiers temps de leur utilisation lors de la Première Guerre mondiale (et je ne mets pas en doute les appréciations de Haldane), l’absence de restrictions à l’égard de cette technique pourrait conduire à des niveaux d’efficacité (mesurés en nombre de morts) auxquels on n’aurait jamais pensé au départ. Il vaut mieux affronter le démon que l’on connaît le mieux qu’un diablotin encore dans l’enfance et dont on n’a vu que les débuts balbutiants. Si l’on peut stopper celui-ci par le renoncement volontaire au nom de la morale et en vertu d’accords internationaux, faisons-le avant qu’il se développe en adulte désormais impossible à arrêter et bien plus puissant que tous les démons connus.

(Je dois ajouter ici la précision suivante : en parlant de renoncement volontaire au nom de la morale, je ne vise ici que les démons avérés, autrement dit les techniques aux effets destructeurs, nullement susceptibles d’aider ce que l’on tient généralement pour l’amélioration des conditions d’existence de l’homme : les nouvelles thérapeutiques des maladies, l’augmentation des rendements agricoles, etc. Je ne vise pas les problèmes, plus épineux et largement évoqués, que posent certaines nouvelles techniques – la question du clonage vient immédiatement à l’esprit –, dont les objectifs peuvent être très bénéfiques, mais aussi donner des résultats assez effrayants si elles sont en de mauvaises mains, ou même en de bonnes mains, chez des personnes qui n’auraient pas réfléchi aux conséquences involontaires de certaines applications bien intentionnées. Les techniques de ce type doivent faire l’objet de contrôles, mais sûrement pas être interdites.)

La réponse de Haldane à cette objection évidente reflète toute la présomption évoquée dans la première partie de cet essai : j’ai une connaissance scientifique poussée de cette question et l’on doit se fier à moi pour ce qui concerne les prévisions sur les usages possibles et les dangers éventuels dans l’avenir. Selon moi, et les enseignements tirés de la Première Guerre mondiale, les armes chimiques resteront à la fois efficaces et relativement humaines et doivent faire l’objet de recherches pour être améliorées. En d’autres termes, et en un mot : faites-moi confiance.

« L’une des critiques adressées à la science est qu’elle est responsable d’horreurs comme celles observées lors de la dernière guerre. Vous, les scientifiques (nous dit-on) ne pensez jamais aux applications éventuelles de vos découvertes. Vous ne vous souciez pas de savoir si elles seront utilisées pour tuer ou pour guérir. Vos façons de raisonner, sans aucun doute satisfaisantes lorsqu’il s’agit de molécules et d’atomes, vous rendent insensibles aux différences entre le bien et le mal… L’objection adressée aux armes scientifiques, telles que les gaz de la dernière guerre, et aux techniques nouvelles de ce type qui pourront être employées dans la prochaine, porte fondamentalement sur l’inconnu. Quand on se bat avec des lances ou avec des fusils, on peut calculer ses chances (ou, du moins, le croit-on). Mais avec les gaz, les rayonnements ou les microbes, les perspectives sont totalement différentes. …Ce que j’ai dit du gaz moutarde pourrait concerner, mutatis mutandis, la plupart des autres applications de la science à la vie humaine. Je crois que toutes sont susceptibles d’usages néfastes; mais aucune n’est peut-être totalement condamnable. Et beaucoup d’entre elles, comme le gaz moutarde, dès lors que l’on a surmonté les premières objections pas très rationnelles à leur égard, peuvent s’avérer globalement bonnes. »

En fait, Haldane ne pensait même pas que les arguments moraux (ou la promulgation de restrictions, au nom de la morale) aient quelque rôle à jouer dans la prévention de la guerre. Il adhérait à la même position égocentrique et arrogante, encore trop répandue chez les scientifiques, à savoir qu’il pourra être mis fin à la guerre par la recherche scientifique et rationnelle uniquement :

« On ne préviendra la guerre que par l’étude scientifique de ses causes, tout comme on a prévenu la plupart des maladies épidémiques. »

Le poids des préjugés

Je ne suis pas philosophe, et ne veux pas combattre ici les arguments de Haldane sur des bases théoriques. Examinons plutôt les données empiriques fondamentales, que lui-même présente involontairement dans Callinicus. Je propose donc le test suivant : pour savoir s’il faut admettre la justesse de la thèse de Haldane et faire confiance aux recommandations des scientifiques, parce qu’ils sont en mesure de prévoir l’avenir dans les domaines de leur spécialité, il faut voir si les prédictions du généticien britannique se sont vérifiées.

À mon avis deux grands obstacles empêchent en général de faire des prédictions exactes : premièrement, nous sommes incapables, par principe, de savoir comment l’avenir, dans toute sa complexité, va se déployer au long des routes contingentes et non-déterministes de l’Histoire ; et deuxièmement, notre orgueil personnel nous fait croire que nous pensons de manière purement et abstraitement rationnelle, alors que nos idées sont en réalité, dominées par des préjugés individuels et sociaux que nous ne reconnaissons pas.

Callinicus donne un exemple frappant de ce genre d’erreur, et je m’y appuie pour défendre l’idée du renoncement volontaire au nom de la morale. Haldane examine en effet la thèse selon laquelle les recherches destinées à mettre au point de nouvelles armes chimiques et biologiques pourraient inciter à envisager d’autres techniques de destruction plus puissantes encore, comme celles visant à libérer les forces de l’atome. Mais il repousse cet argument, le qualifiant, sur des bases scientifiques, d’exploit à jamais inaccessible :

« Bien entendu, si nous pouvions utiliser les forces que nous savons exister à l’intérieur de l’atome, nous nous doterions de telles capacités de destruction que je ne vois pas, en dehors d’une intervention divine, ce qui pourrait sauver l’humanité d’une annihilation totale et absolue… [Mais] nous ne savons pas tirer parti des phénomènes subatomiques. … Nous ne savons pas fabriquer des appareils assez petits pour désintégrer ou fusionner les noyaux atomiques. … Nous ne pouvons que les bombarder avec des particules dont une sur un million peut-être atteint son but, de sorte c’est un peu comme si l’on tirait des clés à la mitrailleuse sur la porte d’un coffre-fort situé à un kilomètre espérant l’ouvrir … Nous ne savons que très peu de choses sur la structure de l’atome et presque rien sur la façon de la modifier. Et la perspective de construire un appareil de ce genre me paraît si éloignée que le jour où l’un de mes successeurs fera une conférence devant un groupe de personnes passant un week-end sur la Lune, ce sera encore un problème non résolu (et, je crois bien, à jamais insoluble). »

Ce à quoi il suffit simplement de répondre : Hiroshima et Nagasaki, 1945 ; Armstrong sur la Lune, 1969. Et nous sommes toujours là, grâce à la morale et à la retenue politique.

Mais le danger plus grand encore de prédictions rationnelles et présomptueuses, basées de façon inconsciente sur des préjugés, a conduit Haldane à sa proposition la plus stupide : on pourrait la trouver socialement condamnable, si elle n’était plutôt risible. Haldane essaie de prévoir le nouveau type de guerre que pourrait imposer le gaz moutarde. Il affirme que certaines personnes ont une résistance naturelle à ses effets, et que cette résistance est répartie différemment en fonction des groupes raciaux. Selon lui, 20% des Blancs, mais 80% des Noirs ne sont pas affectés par ce gaz. Il imagine alors le scénario complètement loufoque d’une future guerre chimique : des avant-gardes de soldats noirs mèneraient l’attaque ; les forces allemandes, moins aptes à jouer sur cet aspect de la diversité humaine, pourraient accuser un certain désavantage, mais leurs connaissances supérieures de la chimie les aideraient à tenir et l’équilibre devrait donc être maintenu :

« Il semble donc que le gaz moutarde permettrait à une armée de l’emporter avec beaucoup moins de morts dans chaque camp qu’au moyen des méthodes employées durant la dernière guerre mondiale. Cette arme chimique entraînerait donc une guerre de mouvement conduisant à une décision assez rapide, comme dans les campagnes du passé. L’équilibre des forces actuel ne serait pas renversé, car l’industrie chimique de l’Allemagne serait contrebalancée par les troupes françaises de Noirs. On peut supposer que les Indiens [habitants de l’Inde, susceptibles d’être incorporés dans les forces britanniques] pourraient être aussi résistants que les Noirs. »

Mais ensuite, Haldane s’aperçoit que sa thèse laisse un problème non résolu. Il revient en arrière, réfléchit profondément et en trouve la solution. Remercions Dieu que 20% des Blancs soient résistants !

« Les autorités militaires américaines ont examiné systématiquement la susceptibilité d’un grand nombre de recrues. Elles ont trouvé qu’il existe une classe de personnes très résistantes, comprenant vingt pour cent des Blancs testés, mais pas moins de quatre-vingts pour cent des Noirs. C’est compréhensible, puisque les brûlures provoquées par le gaz moutarde sont très semblables à celles dues aux coups de soleil, auxquels les Noirs sont assez résistants. Il semble donc que l’on puisse, au prix d’un petit test préliminaire, former des troupes composées uniquement de Noirs tous résistants au gaz moutarde administré en concentration mortelle pour la plupart des Blancs. Mais il y aurait encore assez de ces derniers pour les encadrer en tant qu’officiers. »

Je suis tout simplement étonné (et aussi troublé) que ce scientifique brillant, qui n’a cessé de proclamer l’égalité de tous les hommes, dans de nombreux écrits étalés sur plus de 50 ans, ait été à ce point prisonnier des préjugés raciaux classiques, et attaché aux conceptions conservatrices en vigueur dans les armées européennes et américaines à l’égard des hiérarchies et des préséances, qu’il lui a été impossible d’élargir son horizon et même d’imaginer la possibilité d’officiers noirs compétents. C’est pourquoi il pousse un soupir de soulagement en apprenant l’existence d’une petite frange de Blancs résistants. Si Haldane a été incapable de prévoir même cette petite évolution dans le domaine social, pourquoi se fier à lui dans celui bien plus problématique de la nature des prochaines guerres ?

(De la discussion ci-dessus, on peut tirer une leçon applicable au débat actuellement en cours aux États-Unis sur la très faible représentation des minorités ethniques dans les rôles de directeurs d’équipes de base-ball ou d’arrières au football américain [L’arrière, au football américain, joue un rôle déterminant dans la stratégie d’une équipe ; NdT]. Je me rappelle dans le même ordre d’idées, une ridicule prédiction particulièrement célèbre dans l’histoire du déterminisme biologique : au début du siècle un grand fabricant d’automobiles européen estimait que son industrie avait un réel marché potentiel mais limité. En Europe, avait-il prédit avec confiance, il n’y aurait jamais besoin de plus d’un million d’automobiles, car tel était le nombre maximum d’hommes des classes inférieures capables de travailler comme chauffeurs, en raison de leurs capacités intellectuelles propres ! N’est-il pas intéressant de constater qu’une déclaration de ce genre repose sur trois préjugés inavoués : les pauvres atteignent rarement des niveaux élevés d’intelligence, pour des raisons héréditaires; et l’on ne peut attendre ni des femmes, ni des hommes riches, de conduire une automobile.)

L’argumentation que je développe ici me conduit donc à avancer une thèse vraiment modeste. Vouloir sauver le monde d’un seul coup par des propositions géniales est un désir très répandu. Il faut, bien entendu, ne jamais s’arrêter de rêver et d’envisager des solutions. Mais nous devons aussi tempérer nos propositions en admettant modestement qu’il est impossible de prévoir l’avenir, et que les plans les mieux arrêtés tournent souvent à la débâcle, en raison de retombées imprévues. Dans ce contexte, nous devrions mettre à l’honneur ce que l’on pourrait appeler « la morale du ne pas », celle de la retenue et de la réflexion, principe que les sages ont toujours reconnu (car incarné par la Règle d’Or) et que les visionnaires ont généralement toujours rejeté, avec parfois des conséquences heureuses pour l’humanité, mais plus souvent de funestes, comme cela fut le cas lorsque des démagogues et des fanatiques essayèrent d’imposer leur vérité sur toute l’étendue de la planète, à n’importe quel prix.

Le serment d’Hippocrate, souvent pris à tort comme une grande déclaration sur les principes moraux généraux applicables en médecine, doit être tenu pour un texte visant à protéger les connaissances secrètes d’une corporation et ne les transmettre qu’à des initiés désignés. Mais il contient également une proposition de grande importance, ultérieurement reformulée comme précepte en latin à l’usage des médecins, et que l’on peut considérer, selon moi, de pair avec l’impératif socratique « connais-toi toi-même », comme l’un des deux plus grands principes de sagesse que nous ait légués l’Antiquité. Je n’arrive pas à imaginer de règle de morale plus noble que cette simple phrase, que tout homme devrait graver dans son cœur et son esprit : primum non nocere (avant tout, ne pas nuire).

Stephen Jay Gould (1941-2002),
paléontologue et essayiste américain.
[traduction de Marcel Blanc]

Stephen J. Gould, “Haldane et la guerre chimique”, paru dans la revue Alliage n°52 – Octobre 2003.

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