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Jacques Luzi, Au rendez-vous des mortels, 2019

Les éditions La Lenteur viennent de publier un ouvrage critique sur le transhumanisme. Ci-dessous la préface de l’auteur.

En France, l’ouvrage de référence sur (et contre) le transhumanisme est le Manifeste des chimpanzés du futur de Pièces et main d’œuvre (2017). Le présent livre n’en est pas une alternative, mais un complément. Il n’est pas une nouvelle enquête sur les acteurs du transhumanisme, leur influence financière et politique grandissante, mais plutôt une analyse des tenants et aboutissants philosophiques de leur projet. En premier lieu, il s’agit de mettre en évidence le caractère nécrophobe de la civilisation moderne: sa hantise et son déni de la mort.

Comme Pièces et main d’œuvre, nous considérons le projet transhumaniste comme un prolongement et une radicalisation de tendances présentes dans les sociétés occidentales depuis la fin de la Renaissance -aujourd’hui omniprésentes dans l’ensemble des sociétés industrialisées du globe. Nous insisterons en particulier sur la logique abstraite qui domine ces sociétés: cette logique, que l’on retrouve à l’œuvre à la fois dans la sphère de la technoscience, dans l’encadrement bureaucratique de la vie sociale et dans la dynamique d’accumulation du capital, est celle de la subordination généralisée du «monde de la vie» à l’abstraction et ses réalisations concrètes. Celles-ci transforment les sociétés industrielles en un pénitencier toujours plus complexe, contraignant et (auto)destructeur. La technoscience considère le monde des idéalités mathématiques comme l’unique monde vrai, auquel doit être ordonné le monde sensible. Les organisations bureaucratiques traitent la masse de leurs «administrés» indépendamment de leurs personnalités et de leurs vécus, afin de les plier à une représentation abstraite de la «nature humaine» et de l’ordre social correspondant. La dynamique du capital réduit les activités et le temps humains à des sommes d’argent qu’on peut gagner ou économiser. La logique commune à ces processus est profondément nihiliste, en ce qu’elle aboutit à une accumulation sans fin (de «connaissances», de normes et d’objets) et à une domination quasi totale du monde des abstractions sur le monde réel, concret, vécu. Ce nihilisme envahit à présent l’ensemble des sociétés, et si les humains ne se dressent pas à brève échéance contre lui, il conduira sans rémission possible à l’anéantissement des conditions de la vie sur Terre.

Entasser et entasser encore des savoirs théoriques toujours plus spécialisés et restreints. S’engager sans relâche, grâce à la multiplication irréfléchie de leurs applications technologiques, dans la course perpétuelle à la puissance et à la richesse monétaire. Dépasser sans cesse les limites de l’incalculable, de la vulnérabilité humaine et des conditions matérielles de son existence terrestre: tel est le projet de «syphilisation» porté par l’Occident industriel, dans le prolongement de (et comme substitut à) la «mort de Dieu». Qui plus est, la puissance de destruction finit toujours par se retourner contre le destructeur et intensifie son besoin névrotique de toujours plus de puissance (…de destruction), et ainsi de suite.

C’est pourquoi le transhumanisme se retrouve partout où le capitalisme industriel se heurte à des limites naturelles, sociales ou politiques: face aux limites environnementales à la domination de la nature, le transhumanisme planifie l’achèvement de sa vivisection et le renforcement de son artificialisation ;face aux limites humaines au productivisme et au consumérisme, il encourage l’automatisation complète du travail et l’entière manipulation des désirs; aux risques de déstabilisation politique et de rupture dans le contrôle des «ressources» mondiales, il oppose l’instauration du contrôle cybernétique et la robotisation de la violence d’État, au niveau national comme international. Et face à l’insignifiance qu’implique l’abolition de l’humanité de l’homme inscrite dans ce projet totalitaire, il réactive et agite fébrilement le fantasme religieux de l’immortalité. Dominer les hommes en les gouvernant par leurs vices et leurs faiblesses, en organisant ces vices et ces faiblesses en forces actives dans la consolidation de la domination: le transhumanisme réalise pleinement ce vieux principe libéral.

«Venez, s’époumone le transhumaniste dans son mégaphone médiatique, c’est moi qui vends le baume souverain, c’est moi qui détiens le fil d’Ariane conduisant hors du labyrinthe de la souffrance et de l’ennui! Suivez-moi, je serai votre pasteur et vous serez mon troupeau, et nous cheminerons ensemble – moi dessus, vous dessous – vers les champs gras et frais de l’âge d’or!»

Peu lui importe que ceux qui ne suivent pas soient abandonnés à la désolation ou à la famine. Peu lui importe que ceux qui résistent soient soumis à la brutalité militaro-policière robotisée. Peu lui importe que, pour «gagner sur le temps», il faille sacrifier le troupeau des consentants à la division, la mécanisation et l’anomie. «Il n’en est que plus aisément malléable», ricane-t-il doucement. Peu lui importe que, pour pérenniser l’engraissage du Dieu-argent, il faille faire de la souffrance propre à la condition humaine l’instrument de la souffrance artificiellement reconduite. «C’est là un filon indéfiniment exploitable», se réjouit-il en clignant de l’œil…

Voilà de quoi il sera question dans les lignes qui suivent. Avec la volonté de participer, à travers cette brève généalogie du présent, à la compréhension collective de ce qui nous emporte vers l’Abîme. Cette compréhension est le détour nécessaire à l’ouverture collective d’une issue viable. Et selon nous, cette ouverture implique en premier lieu l’acceptation pleine et entière de la condition humaine: notre inscription irréductible dans un corps sensible, dans l’entrelacement de la vie et de la mort, sur l’unique planète où il nous ait été donné de participer à la surabondance de la vie jouissant et souffrant d’elle-même, en nous et hors de nous.

Jacques Luzi,
Au rendez-vous des mortels.
Le déni de la mort dans la culture moderne,
de Descartes au transhumanisme,
éd. La Lenteur, 2019
(130 pages, 12 euros).

 

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