Radio: Geneviève Pruvost, Quotidien politique, 2021

Quelles sont les alternatives concrètes proposées par l’écoféminisme ? Quelle autre organisation politique de la vie et des rapports à la nature est possible ? Comment le travail de subsistance peut-il devenir un facteur d’émancipation ? La sociologue Geneviève Pruvost qui a publié Quotidien politique – Féminisme, écologie, subsistance aux éditions de La Découverte en septembre 2021 montre que la fabrique du quotidien peut être un enjeu révolutionnaire.

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Racine de moins un
Une émission
de critique des sciences, des technologies
et de la société industrielle.

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Émission Racine de Moins Un n°75,
diffusée sur Radio Zinzine en avril 2022.

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La subsistance, version écoféministe des communs

 

Dans un livre lumineux, la sociologue Geneviève Pruvost défend l’idée que le quotidien peut être politique : un champ de bataille contre les dominations, mais aussi une façon de reprendre du pouvoir de décision sur les moments essentiels de nos existences.

 

Cela commence sur une petite parcelle de jardin que l’on butte avec soin. Ou dans le seau d’eau et de terre dans lequel on malaxe pour fabriquer des briques. Dans le panier dont on tisse le jonc pour qu’il soit à la taille de ce que l’on veut y transporter. Ou encore avec le feu du foyer qu’il faut entretenir assez longtemps pour que les braises durent toute la nuit. Des gestes complexes, anciens, vivriers mais effacés de la plupart de nos contrées occidentales par la modernité capitaliste et le consumérisme.

De quoi s’agit-il ? De subsistance. Des actes qui pourvoient aux besoins vitaux de celles et ceux qui les pratiquent en les mettant sur la voie de l’autonomie, c’est-à-dire de la capacité de ne pas dépendre d’un système économique prédateur.

Dans un livre lumineux (Quotidien politique. Féminisme, écologie, subsistance, La Découverte, septembre 2021), la sociologue Geneviève Pruvost défend l’idée que le quotidien peut être politique, au sens féministe du terme : un champ de bataille contre les dominations, mais aussi une façon de reprendre du pouvoir de décision sur les moments essentiels de nos existences : se nourrir, construire sa maison, prendre soin de sa famille, se soigner…

Autant d’actes qui ne peuvent être durablement mis en œuvre dans cette perspective que s’ils sont pratiqués collectivement : avec les voisin·e·s qui prêtent leurs outils, l’ami·e qui dépanne de semences et de plants, les connaissances qui viennent participer à un chantier de construction, les soutiens qui viennent acheter les conserves, confitures, pains et autres produits transformés.

« C’est une affaire éminemment politique engageant une communauté de personnes qui doivent coopérer. »

L’économie est au cœur de ce travail d’enquête sociologique et philosophique qui passe en revue autant de références théoriques (Ivan Illich, Henri Lefebvre, Silvia Federici, Alberto Magnaghi, John Dewey, Françoise d’Eaubonne…) que d’outils et de lieux possibles de création de richesse non capitaliste.

La chercheuse veut, par exemple, rétablir l’importance de « la maisonnée », l’unité de vie élargie au-delà de la famille nucléaire de manière à partager tâches, attention, savoirs, récits et de multiples formes d’amour et de soutien.

Le livre se termine par un passionnant éloge de l’ethno-comptabilité, selon les méthodes développées par les économistes et géographes Julie Graham et Katherine Gibson, pour soutenir la constitution de communs :

« Il s’agit bien de créer une communauté dans l’activité même de recherche de cette communauté potentielle, selon l’idée que la communauté ne préexiste pas à l’action de mise en commun. »

En ce sens, enquêter sur les activités non capitalistes « est en capacité à créer du lien ». Cela va avec l’idée, au cœur des mobilisations du community organizing, qu’il vaut mieux « partir de là où on en est, avec les moyens du bord et les gens du coin, en fédérant des initiatives hétérogènes ».

Pour Geneviève Pruvost, cette constellation de pratiques et de pensées aide à penser ce qu’elle appelle le « quotidien politique » ou aussi « la politique du moindre geste », qu’elle avait analysée dans un article de 2015.

Inspirée par le philosophe et sociologue marxiste Henri Lefebvre, elle part de l’idée de la vie quotidienne vue comme « un sol nourricier », pour inviter à s’ancrer dans ses temps et lieu de vie – plutôt que de s’enraciner, trop immobile. S’appuyer sur la matérialité du monde pour résister à « toute forme de règlement extérieur, centralisé, étatisé ».

Car « adopter un quotidien politique, c’est entrer dans un espace-temps de réalités tangibles, concrètement vérifiables, par leur mise à l’épreuve dans le monde des proches », écrit-elle :

« Bâtir une maison bien isolée sans recourir à des produits toxiques, cultiver des légumes dont les graines se gardent, privilégier les circuits courts d’approvisionnement. »

Son propos n’a donc rien à voir avec l’éloge néolibéral de l’écogeste et de la responsabilité individuelle, ni avec la dépolitisation de certaines alternatives.

À force d’exemples sur ses terrains d’enquête, dans les Cévennes ou sur la ZAD de Notre-Dame-des-Landes, Geneviève Pruvost documente des exemples d’échappées concrètes de l’emprise marchande ou compétitive du capitalisme.

C’est aussi une réponse à celles et ceux qui, à l’exemple de Frédéric Lordon, reprochent aux alternatives leur taille insuffisante pour peser sur le cours des choses : la bonne échelle défendue ici est celle à portée de mains et de possibilités, en correspondance avec la réalité des écosystèmes et des ressources en eau, en forêt ou en sol offertes par chaque territoire spécifique – c’est l’hypothèse biorégionaliste, assez précisément défendue dans le livre.

En ce sens, la subsistance crée

« une communauté ramifiée, formant monde, avec des cycles qui nous font aller de la table à la cuisine, de l’arrière-cuisine au potager, de la forêt sauvage à tout le travail de soin qu’implique la régénération du vivant. »

C’est aussi une mise au point – même si son ton reste toujours généreux – sur l’écoféminisme, désormais mis à toutes les sauces éditoriales et électorales. Quel peut-être le sens aujourd’hui de ces pensées et mobilisations nourries de contestation antimilitariste et antinucléaire dans les années 1980 ?

Puisant dans la pensée d’Ivan Illich, elle fait l’éloge d’un « écoféminisme vernaculaire », situé dans des milieux de vie et des communautés d’activités, à la recherche de la bonne proportion entre l’attention au monde, la communauté dans laquelle on s’inscrit et les innombrables gestes que requiert cet « activisme de l’activité ». C’est un antidote contre ce qu’elle appelle la housewifization de la femme moderne hétérosexuelle, enfermée dans un domicile qui l’asservit doublement, par sa dépendance aux produits du marché et au salaire de l’époux.

Sur le chemin de sa transmission vers la nouvelle génération militante, l’autrice s’arrête sur le moment fécond et méconnu en France des féministes de la subsistance.

Au milieu des années 1970, trois chercheuses allemandes, les sociologues Maria Mies, Claudia von Werlhof et l’anthropologue Veronika Bennholdt-Thomsen, veulent réhabiliter les économies de subsistance des pays du Sud. Elles critiquent les politiques de développement qui empêchent l’autonomie des femmes et soutiennent la revendication du salaire ménager. Elles se lancent aussi dans des contre-récits de l’histoire de l’humanité, qui réévaluent le travail des femmes, et notamment leur coopération, qui a permis selon elles la reproduction de l’espèce.

Quels enseignements en retirer pour aujourd’hui ?

« Mettre en lumière la capacité collective à offrir les moyens de survivre en nature n’est pas anodin. […] Il s’agit bien de pointer a contrario la dématérialisation des droits sociaux de l’État-providence (qui sont en argent). Ce faisant, elles posent le droit à la terre comme un droit de base. »

Par ailleurs, la notion de subsistance permet « d’éviter toute assimilation avec le travail domestique et de sortir du paradigme de la production : le travail de subsistance n’est pas une production domestique (équipée, adossée à l’industrie) ». Il permet par exemple de faire des économies, de s’enrichir en nature. Il se distingue ainsi de l’autoproduction, de l’autosuffisance, ou de l’autoconsommation « qui laisse penser qu’on peut produire tout seul et pour soi ». On est « toujours pris dans un collectif de travail incluant d’autres personnes, des matériaux, des animaux, des objets, tout un milieu de vie ».

Ainsi, pour l’autrice, « l’autosubsistance n’existe pas, c’est toujours de l’entre-subsistance ». C’est un enjeu de pratiques concrètes mais aussi de récit :

« L’étrangeté change de camp : ce ne sont pas les travaux de subsistance qui sont “prémodernes”, “péricapitalistes” ou “non capitalistes”, mais le capitalisme qui est postsubsistance, non-subsistance, antisubsistance. »

En plein désastre politique, entre la candidature d’Éric Zemmour, la flambée de l’extrême droite au Chili et le festival de cynisme morbide du gouvernement au sujet des causes des noyades de migrant·es dans la Manche, le livre de Geneviève Pruvost tisse des liens entre les époques, les territoires, les sphères et les pratiques. C’est précieux, plein de vie et encourageant.

Jade Lindgaard

 

Article publié sur le site Médiapart le 5 décembre 2021.

 

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