David Le Breton, Prélèvement et transplantation d’organes: aspects anthropologiques, 2005

I. Statut culturel du cadavre

Le statut anthropologique du corps et la légitimité des usages médicaux de ses composantes fait l’objet d’une polémique entre médecine et société depuis bien longtemps. La modernité, avec les prélèvements d’organes, renouvelle seulement un débat millénaire qui portait autrefois sur la légitimité de la dissection [1]. L’histoire de l’anatomie s’élabore en permanence à l’encontre des sensibilités culturelles. Pendant des siècles, la recherche du « matériel » de dissection implique la violation des sépultures pour s’emparer des corps fraîchement inhumés, le vol de cadavres dans les hôpitaux, le prélèvement d’office de ceux que nul ne réclame, l’achat de suppliciés au bourreau, les expéditions nocturnes pour décrocher les pendus. Plus tard, pour approvisionner le peu d’écoles regardantes d’anatomie du Royaume-Uni, le meurtre en série de pauvres ou de vagabonds permet aux « résurrectionnistes » de livrer régulièrement des corps aux couteaux des anatomistes.

Toute l’histoire de l’anatomie est celle du sacrifice délibéré pour la progression du savoir d’une partie de la population impuissante à résister : vagabonds, pauvres, hérétiques, Juifs, Noirs, etc [2]. Pour le meilleur et pour le pire de son histoire, la médecine occidentale est passée outre toute notion de sacralité de la dépouille humaine. Elle a refusé l’humanité du corps pour en faire une écorce dénuée de sève, un bois mort indifférent à sa forme d’homme. Elle voit le corps comme un déchet, une mue laissée par l’homme en proie à la mort. Pour les médecins, nulle violation n’atteint plus cette chair à nu désertée de son souffle. La pratique de la dissection exige la distinction entre l’homme d’une part et son corps de l’autre, simple véhicule de son rapport au monde, essentiel de son vivant, mais dénué de valeur après une mort qui le rend désormais inutile.Lire la suite »

Jules Isaac, Paradoxe sur la science homicide, 1922

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Jules Isaac (1877-1963) offre, bien au-delà de sa notoriété comme co-auteur des fameux manuels d’histoire Malet et Isaac, l’une des plus nobles figures intellectuelles de la première moitié du vingtième siècle. Compagnon de Péguy, cet agrégé d’histoire va d’abord s’engager dans la défense de Dreyfus et, hors parti, pour le socialisme.

Blessé pendant la Première guerre mondiale, il en revient avec une conscience de « mort-vivant » mais « libéré des préjugés ». Le niveau jusque-là inconcevable de la violence technicisée pendant ces années renvoie les anticipations antérieures (comme celle de Robida) au niveau d’aimables bluettes. À partir de cette expérience, Jules Isaac écrit en 1922 ce « Paradoxe sur la science homicide », qui rompt avec le scientisme bien-pensant de l’époque et s’avère à bien des égards prémonitoire – évoquant, par exemple, la libération des « réserves d’énergie emprisonnées dans l’atome ».Lire la suite »