Michel Tibon-Cornillot, Les labyrinthes du vivant, 2010

Considération sur les liens unissant les automates et les organismes

Les objets techniques contemporains sont tous, à des degrés divers, connectés aux organismes vivants ; il est même possible d’établir à leur propos des distinctions, des hiérarchies en rapport avec leur proximité plus ou moins grande des corps vivants, les plus lointains les simulant de façon autonome, ainsi les automates, les plus proches s’y branchant directement à la manière des prothèses. La question des rapports entre organismes vivants et organes artificiels, vieux problème déjà abordé par Aristote, Kant, et par bien d’autres encore, semble à nouveau pertinente et actuelle. Pourtant il n’en est rien ; de telles formulations sont au contraire soigneusement éludées ; les quelques développements s’y rapportant dépassent rarement le stade des descriptions, souvent banales, accompagnées parfois d’élucubrations sans intérêt. Telle est donc la première difficulté que rencontre une telle étude : cette situation paradoxale marquée par la richesse et la proximité croissante des liens existant entre les artefacts et les êtres vivants et le refus collectif d’étudier les relations liant ces deux domaines de façon autonome. C’est cette antinomie qu’il faut lever d’abord si l’on veut libérer le champ de la recherche sur les rapports du vivant aux objets techniques.

1. Objets techniques et confusion épistémologique

L’origine des difficultés se trouve sans aucun doute dans ce moment très important de l’histoire des techniques où elles sont entrées en rapport avec le développement des sciences modernes pour ensuite s’y intégrer et former le mixte contemporain scientifico-technique. C’est en effet autour et à partir de la naissance et du développement des disciplines scientifiques que les techniques ont connu de profondes mutations, à la fois dans la diversification de leurs objets et dans la multiplication des exemplaires liée à la production industrielle. Cette connexion de plus en plus étroite entre les techniques et la rationalité scientifique les a certes transformés, mais sans aucun doute moins fortement que les interprétations les concernant. C’est en effet à ce niveau que les conflits furent les plus explicites, les plus précoces, opposant dès la naissance des sciences modernes la lecture claire et pertinente de l’origine et du développement des machines et des objets techniques, à la lumière de la raison, et « les dispositifs techniques archaïques » des mondes traditionnels. Mais voici plutôt une brève exposition de ce conflit d’interprétations.

1.1. Mythes et techniques traditionnels

L’ancienneté des pratiques techniques est considérable, la diversité de leurs manifestations est si grande que toute simplification à leur égard doit être prise avec la plus grande prudence. Comment oublier que les premiers outils sont datés pour le moment de trois millions d’années ! La même remarque peut être faite à propos des récits mythiques, des rites au sein des sociétés traditionnelles. On retrouve pourtant quelques constantes communes aux représentations de nombreuses cultures, à propos de la naissance et du statut des objets techniques. Ces derniers jouent un rôle majeur dans les mythologies élaborées par les sociétés traditionnelles, tout particulièrement en ce qui concerne l’origine des objets. Ils sont, c’est évident, la marque de la puissance de l’homme sur son environnement, puissance fondée le plus souvent sur la ruse [1].

Mais cette puissance technique des hommes doit être lue dans son ambivalence. Ainsi par exemple les forgerons, les alchimistes, les potiers… sont à la fois ceux qui révèlent une puissance, mais aussi ceux dont le groupe doit se méfier (c’est pourquoi les forges et forgerons sont installés à la périphérie des villes et des villages). Leur puissance, en fait, ne leur appartient pas ; elle est plutôt celle du ou des dieux dont ils détiennent une parcelle, obtenue par don divin (celle que reçoit Adam, image du dieu), ou par cambriolage (le feu volé par Prométhée). Cette ambivalence révèle ainsi quelque chose de plus profond concernant l’essence des techniques, à savoir le mouvement par lequel les hommes et les objets techniques sont apparentés. C’est en effet la puissance du divin que les hommes mettent en cause dans leurs activités techniques. Ils expriment ainsi leur participation à ce divin, mais aussi leur dépendance totale à son ordre, dépendance que manifestent tous les mythes démiurgiques, tous les récits religieux de création livrant le même secret : l’homme est lui-même le résultat d’un procès de fabrication. L’acte de fabrication technique s’enracine en dernier lieu dans le geste divin qui fabriqua préalablement l’ancêtre de tous les techniciens. Telle est peut-être la parenté la plus profonde entre l’homme (par extension, tous les êtres vivants) avec les objets techniques, en ce qu’ils sont le produit d’un acte de fabrication. Cette parenté ne s’arrête pourtant pas là : en insistant sur le fait que le vivant, le vivant humain particulièrement, est le modèle initial de tout objet technique, de nombreuses mythologies élargissent les propriétés des êtres vivants aux objets techniques eux-mêmes. Dans certaines conditions (oubli orgueilleux par l’homme des origines surhumaines de ses pouvoirs techniques, imprudences liées aux transgressions de tabous, etc.), les objets techniques s’animent et deviennent vivants. C’est cette intuition que l’on retrouve aussi bien dans le mythe de Pygmalion que dans le thème juif du Golem [2]. Le Golem en effet est cette figure d’argile qu’anime un alphabet cabalistique, dont la force inouïe, non contrôlée, se retourne contre ses fabricateurs. L’importance du thème du Golem tient dans le fait qu’une correspondance s’établit entre les lettres et leur combinatoire avec l’organisation de la matière contenant en quelque sorte en germe ce que le langage codé animera en elle.

Les rites et les mythes traditionnels situent donc les techniques, les gestes techniques du fabricateur, les objets techniques eux-mêmes au centre stratégique de leur récit, celui de l’origine des hommes et du monde. L’homo technicus fut d’abord lui-même être fabriqué par le ou les dieux, le pouvoir technique des hommes reporte donc sur le monde une étincelle du pouvoir plus grand qui les fit naître. Et ce pouvoir est le même : il est d’une part la marque la plus évidente du divin sur l’homme que révèle son action démiurgique ; mais, d’autre part, les objets techniques eux-mêmes s’apparentent au même procès : ils sont eux-mêmes comme le vivant, plus même, ils peuvent être vivants. Ces conclusions appellent une remarque : il n’est pas possible dans ce contexte de marquer des frontières nettes entre le vivant et le non-vivant. De nombreux récits le montrent, depuis la vitalisation des objets du monde que manifeste bien l’animisme africain, jusqu’au retour vers l’inerte de nombreux êtres vivants : titans devenus montagnes, demi-dieux devenus arbres, etc. Dans ce contexte, le réductionnisme contemporain au sujet du vivant qu’inaugure l’application des modèles mécaniques en biologie est invraisemblable. L’autre constat qu’imposent ces brefs rappels tient à la double dimension que les techniques révèlent aux hommes des sociétés traditionnelles : elles relèvent en effet d’une approche autonome en tant qu’activité culturelle particulièrement riche, elles expriment aussi une dimension surhumaine à l’œuvre dans le monde, dans l’homme qui les fondent aussi. La pensée traditionnelle des techniques insiste donc sur leur dimension transcendante et les enracine au cœur du divin. En ce sens, les techniques sont le destin de l’homme.

1.2. Les modélisations rationnelles du vivant : les sources du réductionnisme

Il est bien difficile de présenter des étapes nettement délimitées du développement des sciences et des techniques. On peut pourtant affirmer sans trop d’erreur que la fin du XVIe siècle et le XVIIe siècle furent la période de formation d’une physique mathématique (Galilée, Descartes) servant de modèle de précision et de rigueur à toutes les techniques existantes. Galilée retient de Platon et de la lecture du Timée le lien fondamental entre les formes géométriques et la matière. Dans ce dialogue, en effet, Platon rapporte le mythe selon lequel le monde fut formé. Le démiurge, après avoir élaboré dans un cratère un mélange du « Même et de l’Autre » (le permanent et le changeant), en tire l’âme du Monde, puis, découpant dans l’espace des petits triangles, il en forme des corps élémentaires et de ces éléments les corps réels, les plantes, les animaux, l’homme.

Ce résumé fort bref, rappelé par Alexandre Koyré dans son texte Aristotélisme et platonisme, montre le lien entre cette conception de la formation des êtres physiques à partir d’éléments primaires d’origine géométrique et l’affirmation centrale de Galilée que l’on trouve dans un texte célèbre de L’Essayeur :

« C’est un langage mathématique que parle la nature, un langage dont les lettres sont des triangles, des cercles et autres figures géométriques. » [3]

Le sens de cela est clair, la théorie mathématique précède l’expérience. Galilée en effet est sans doute :

« L’un des premiers à avoir cru que les formes mathématiques étaient réalisées effectivement dans le monde ; tout ce qui est dans le monde est soumis à la forme géométrique : tous les mouvements sont soumis à des lois mathématiques, non seulement les formes régulières, qui peut-être ne se trouvent pas du tout dans la nature, mais aussi les formes irrégulières elles-mêmes. » [4]

En rétablissant la parenté ontologique entre la géométrie et les phénomènes, cette conception liée à l’activisme occidental a permis la mise en place du travail indéfini de la physique entrant de plus en plus dans les arcanes du réel, armé du discours mathématique.

L’approche rationnelle et mathématique suppose aussi l’abandon du point de vue de l’expérience sensible, au sens où elle est approche sensitive du monde. C’est à Descartes qu’il faut revenir pour lire la présentation minutieuse de cette méfiance relative aux sens, ne nous donnant du réel que des idées confuses et fausses. Le célèbre passage sur le morceau de cire dans la Méditation seconde décrit le mouvement qui provoque l’abandon de l’expérience sensible comme source de connaissances. C’est le rapport à l’expérimentation [5] qui se trouve complètement bouleversé. Le personnage de Simplicio qui, dans le Dialogue, représente la position de Galilée, n’affirme-t-il pas que l’on n’a pas besoin de passer par l’expérience pour connaître le vrai ? Les choses que l’on recherche ne sont pas éloignées de la raison humaine ; elles sont même ce qui en est le plus proche. Si proche en effet qu’avant toute expérience l’homme est déjà en possession des vrais principes de la nature du monde physique. Il faut donc qu’il se souvienne (la réminiscence platonicienne) de ce qui est déjà inscrit en lui. En ce sens donc, la théorie précède l’expérience et toute bonne physique se fait a priori.

La méthode inspirée directement de ces considérations sur l’homogénéité du monde et des mathématiques implique « une prédominance de la raison sur la simple expérience, la substitution de modèles idéaux (mathématiques) à une réalité empiriquement connue, la primauté de la théorie sur les faits » [6]. En ce sens, Koyré met au jour l’originalité profonde du type d’expérimentation mis en place avec Galilée, l’un de ses apports les plus fondamentaux :

« Galilée sait que l’expérience – ou si je puis me permettre d’employer le mot latin d’experimentum pour l’opposer justement à l’expérience commune, à l’expérience qui n’est qu’observation, que l’experimentum est une question posée à la nature, une question posée dans un langage très spécial, dans le langage géométrique et mathématique ; il sait qu’il ne suffit pas d’observer ce qui est […], qu’il faut savoir formuler la question et qu’il faut, en plus, savoir déchiffrer et comprendre la réponse, c’est-à-dire, appliquer à l’experimentum les lois strictes de la mesure et de l’interprétation mathématique. » [7]

Dans cette perspective, il devient possible de comprendre pourquoi Galilée fut le constructeur des premiers instruments scientifiques : pendule, télescope, dans la mesure où ceux-ci sont fondamentalement, au sens le plus fort du terme, des incarnations de la théorie :

« Le télescope galiléen n’est pas un simple perfectionnement de la lunette “batave”, il est construit à partir d’une théorie optique ; et il est construit pour un certain but scientifique, à savoir pour révéler à nos yeux des choses qui sont invisibles à l’œil nu. Nous avons là le premier exemple d’une théorie incarnée dans la matière, qui nous permet de franchir les limites de l’observable, au sens de ce qui est donné à la perception sensible, fondement expérimental de la science pré galiléenne. » [8]

Il n’est certes pas nécessaire d’adopter toutes les conclusions d’Alexandre Koyré. On peut cependant retenir sans crainte l’importance des ruptures opérées entre les conceptions cosmologiques traditionnelles et l’univers circonscrit par la rationalité des sciences, cet « univers infini » dans lequel ont disparu les débris des mondes sub et supra-lunaires. Ce sont bien sûr les savoirs et les représentations traditionnelles qui ont éclaté au profit de l’exercice triomphant des sciences.

Dans ce contexte, les techniques artisanales se sont trouvées brutalement réduites à n’être que des savoir-faire bricolés ne pouvant être sauvés que par leur soumission progressive aux règles de rigueur et de précision de la science ; accédant ainsi à son universalité, elles donnent naissance à des technologies. Déjà Galilée, Descartes furent contemporains de telles transformations participant à la naissance de ces nouveaux objets techniques ; ainsi la lunette astronomique attribuée à Galilée, la pompe à vide de Von Guericke, le baromètre de Torricelli, les télescopes et microscopes de Lœwenhœk, Summerdam.

« Ces instruments trouvent une double application : 1. ils peuvent permettre de vérifier certaines hypothèses scientifiques ; 2. en tant qu’ils cristallisent, dans leur structure et leur fonction, une véritable “théorie concrétisée”, ils sont le modèle interne de la recherche scientifique et lui donnent ses concepts et ses méthodes. Ainsi, les questions de la division à l’infini, du calcul infinitésimal, ne sont pas pensables sans le microscope qui les détient et les concrétise. » [9]

Relevant d’une pensée sauvage, d’un empirisme sans retour réflexif, les techniques artisanales forment ainsi un ensemble de comportements, de gestes, d’objets, complètement dévalués, appelés à disparaître progressivement pour laisser la place aux technologies. Leur persistance doit être comprise comme l’indice des obstacles rencontrés par le projet scientifique dans sa conquête plutôt que la reconnaissance de leur spécificité.

Cette nouvelle organisation des savoirs et savoir-faire qui distribue, actuellement encore, les rapports entre la rationalité des sciences et les pratiques techniques s’exprime de façon privilégiée dans les rapports entre les machines et les êtres vivants. Descartes inaugure sur ce thème une lignée interprétative féconde s’enracinant dans la description de l’homme-machine.

« La théorie des animaux-machines, on le sait, est inséparable du “je pense donc je suis”. La distinction radicale de l’âme et du corps, de la pensée et de l’étendue, entraîne l’affirmation de l’unité substantielle de la matière, quelque forme qu’elle affecte, et de la pensée, quelque fonction qu’elle exerce. L’âme n’ayant qu’une fonction qui est le jugement, il est impossible d’admettre une âme animale, puisque nous n’avons aucun signe que les animaux jugent, incapables qu’ils sont de langage et d’invention. » [10]

Les corps vivants participent donc d’une appréhension géométrique concernant ce qui relève de l’étendue. Leur approche légitime passant nécessairement par la pensée rend compte du vivant par la mécanique. C’est aussi par cet effort de purification, de négation de la finalité naturelle, que l’homme peut se rendre «maître et possesseur de la nature».

« C’est donc ainsi que se légitime la construction d’un modèle mécanique du corps vivant, y compris du corps humain, car déjà chez Descartes le corps humain sinon l’homme est une machine. » [11]

1.3. Les techniques occidentales : entre la dénégation et la reconnaissance

Les sciences modernes qui revendiquent leur proximité de la pensée philosophique née en Grèce, ont hérité de celle-ci une série de préjugés concernant les activités techniques. En effet, dès la constitution en Grèce de la pensée philosophique, on voit apparaître l’opposition entre les sciences et les techniques recouvrant l’opposition du « libéral » et des « pratiques mécaniques ». Le contexte initial dans lequel se met en place la pensée philosophique n’allait pas dans le sens d’une pensée cohérente sur les techniques. Peut-être, faut-il localiser encore plus profondément les origines de cette opacité du fait technique au travail philosophique.

Ainsi s’affirmerait, dès la naissance de la philosophie grecque, le primat de la vision et de la langue. Mais ce ne sont pas là précisément les milieux d’expression de l’activité technique. Celle-ci est d’abord opératoire, active, de l’ordre du savoir-faire. Elle n’est pas non plus liée au langage ; il s’agit bien souvent de pratiques silencieuses dont l’apprentissage par exemple se fait le plus souvent par l’imitation et non pas forcément par un enseignement parlé ou écrit. On peut ainsi opposer point par point les principaux caractères de la philosophie, des sciences, avec les caractéristiques des techniques. C’est ce travail d’explicitation qui a été mené au sein de la culture héllénistique par J.-P. Vernant et M. Détienne dans leur ouvrage Les Ruses de l’intelligence, la Métis des Grecs [12].

Il existe entre le fait technique et la tradition philosophique une étrangeté qui s’est maintenue. Elle a des causes profondes, et c’est pourquoi la formation d’une philosophie des techniques est en même temps une question centrale posée à la philosophie. Un tel contexte, si rapidement évoqué, permet de mieux comprendre la vivacité des préjugés encore présents dans les milieux philosophiques et scientifiques à l’égard de l’activité technique. Les sciences modernes sont en effet fort proches du projet logo-théorique de la philosophie ; elles sont nées en son sein, leur cheminement fut longtemps commun avec elle. Comment s’étonner alors d’y retrouver une position analogue : « les techniques, servantes des sciences dans le meilleur des cas, réduites à la technologie dans le pire », a-t-on déjà dit. Mais le déplacement de ce jugement du champ philosophique au champ scientifique n’a pourtant pas été sans effet. Orchestrées tout d’abord par la position sociale éminente prise par les disciplines scientifiques dans les sociétés industrielles, les techniques ont bien été arraisonnées par elles. Cependant, dans le travail quotidien des laboratoires, l’alliance de fait entre techniques et sciences s’est mise en place. Les sciences modernes en effet sont héritières non seulement du projet spéculatif de la philosophie occidentale, mais aussi d’une volonté de maîtrise, de réorganisation de l’environnement et du champ social ; bref, elles sont aussi, comme les techniques, opératoires. En cela, dès leur constitution, elles leur laissaient une place, même si elles ne les reconnaissaient pas.

C’est précisément cette place que les techniques contemporaines sont en train de reprendre de façon évidente. Certes, le déni est toujours présent, il est sans doute fondé sur de solides arguments, mais les techniques font retour, et massivement. Chacun voit bien en effet que la situation des sciences contemporaines est plutôt celle du mixte scientifico-technique à l’œuvre dans toutes les disciplines en expansion. Il est même de plus en plus difficile de distinguer les deux versants de cette alliance, y compris en mathématiques où l’utilisation de la puissance de calcul des grands ordinateurs permet déjà l’apparition de démonstrations jusque-là considérées comme inaccessibles (théorème des quatre couleurs). Cette situation se retrouve en physique corpusculaire où la mise en valeur des particules, le boson W par exemple, dépend d’une infrastructure technique de plus en plus considérable. La génétique, la biochimie elles-mêmes sont dominées dans leur phase actuelle par les techniques mises en œuvre. Ce constat est devenu assez évident pour ceux qui connaissent ces disciplines de l’intérieur. C’est pourquoi sans doute la question des techniques réapparaît irrésistiblement comme une question pertinente à l’intérieur des sciences et se heurte à la lecture, dominante encore chez les scientifiques.

Le néomécanisme contemporain : simulation et automates. L’extension considérable qu’a prise l’univers des machines a certes infléchi et transformé les interprétations cartésiennes des objets techniques. La soumission essentielle des performances techniques aux principes rationnels est cependant maintenue, ainsi que le montre une analyse des principes de la cybernétique. Celle-ci en effet se veut une théorie appliquée renouvelant l’étude de la nature, de l’animal, de l’homme à partir des modèles technologiques posés comme valides pour l’ensemble des entités du « monde ». De telles affirmations s’inscrivent tout à fait dans le cadre du mécanisme cartésien :

« En proclamant, avec Hull, “qu’on doit ne rien supposer ni produire dans un organisme qui ne puisse se produire aussi dans un robot entièrement automatique”, la cybernétique s’élève à cette affirmation radicale que non seulement dans l’organisme tout est machine, mais que l’organisme n’est que machine. Par là, elle pense résoudre à sa façon le problème de la nature de la vie, voire le problème de son origine, ou, à tout le moins, celui de la limite entre le vivant et l’inerte. Elle reprend, mais avec une vigueur et des ressources accrues, l’essentiel des thèses cartésiennes sur les animaux-machines. » [13]

L’approche cybernétique du vivant se fait à l’aide de modèles considérés comme suffisamment puissants pour en rendre compte. Cette problématique des modèles, si proche de celle du XVIIe siècle, est renforcée par l’utilisation de simulateurs. Le simulateur, plus fort que le modèle, le reprend et l’installe dans une évolution temporelle, dans un rapport déterminé à un certain type d’environnement. Le simulateur incarne encore plus fortement cette cohérence mécaniciste dont on a fait état plus haut.

« II est intéressant de remarquer que le corps humain se compose de milliers d’éléments dont chacun pourrait se ranger dans l’une ou l’autre des quatre classes de machines. » [14]

La problématique de la simulation moderne est fondée sur une pétition de principe qui est en même temps une réduction : il ne s’agit pas de partir du vivant pour le simuler, mais de ce qu’il y a de technologique dans le vivant. Le vivant alors se dédouble et se sépare selon deux directions, « d’une part le vivant-vivant intouchable ; de l’autre le vivant technique » [15]. Ce vivant-vivant complètement réduit est sans doute inconnaissable (peut-être même n’existe-t-il pas). Ces quelques remarques montrent combien ces problématiques cartésiennes imprègnent la situation contemporaine des sciences et des techniques et se retrouvent, un peu transformées, aussi bien dans la mise en place de ce qu’on appelle l’intelligence artificielle que dans les différentes théories « cognitivistes ».

II faut cependant faire une place un peu particulière à certains simulateurs, les prothèses. Celles-ci se sont remarquablement développées dans les dernières décennies. Sans entrer dans le détail d’énumérations fastidieuses, on peut citer l’existence du rein artificiel (180 000 urémiques vivent actuellement du système du rein artificiel) et du premier cœur-poumon artificiel, né en 1950 (la première greffe cardiaque a eu lieu en 1967). Les transplantations hépatiques se font de plus en plus fréquemment. Plus de 150 000 patients opérés de la cataracte sont porteurs de cristallins artificiels ; le remplacement de membres amputés par des prothèses performantes est l’objet de recherches considérables. La nomenclature de ces prothèses est loin d’être épuisée.

Dans le cas des prothèses, les performances liées à la miniaturisation, à l’intégration de plusieurs séquences programmables se réfèrent directement au projet de reproduction technique d’organes vivants dont il faut simuler les performances. Ces techniques mécaniques, informatiques, miment alors une première fois le vivant en s’alignant sur les données de la biologie. Mais les prothèses n’ont pas seulement à simuler les organes vivants ; elles doivent aussi se connecter au corps tout entier et sont par là tributaires une seconde fois du biologique. Leur présence dans l’organisme est soumise aux phénomènes classiques de greffes d’organes (rejet, maintien, etc.). En ce sens, les prothèses entrent directement dans la logique du vivant. À ce stade, les prothèses sont à la fois des simulacres du vivant, et déjà participent au processus organique. Elles sont bien ces objets intermédiaires permettant de comprendre l’un des caractères fondamentaux des nouveaux rapports entre les organismes vivants et les organes artificiels : le passage progressif de la simulation à l’interaction directe organisme-machine.

L’au-delà de la simulation. Les biotechniques. La problématique de la simulation technique moderne s’inscrit dans la dynamique de l’automate. L’horizon est celui des machines avec comme modèle les êtres vivants. Il ne s’agit pas d’êtres « vivants » mais comme « le vivant », au plus près, en mieux. Même les prothèses n’échappent pas à ce redoublement ; de prothèse en prothèse, le but n’est-il pas de fabriquer un double technique, plus fort, plus durable, immortel, en quelque sorte, de ce corps vivant, si fragile ? Ce mouvement des techniques n’est-il pas guidé dans son rapport au vivant par l’antique projet à l’œuvre dans la fabrication des automates : mieux que les corps vivants, les corps-machines ? Les biotechniques semblent s’inscrire dans une autre perspective.

Une bonne partie de leur développement s’est faite dans les quarante dernières années en rapport avec l’introduction des hypothèses macromoléculaires en biologie. En établissant une continuité entre des structures formant la matière et celles à l’œuvre dans le vivant, les biologistes ont pu mettre en valeur les supports moléculaires de l’hérédité, comprendre les mécanismes de la transcription – traduction permettant de passer de l’ADN-ARN aux protéines. Bref, l’efficacité technique liée à l’introduction de modèles physiques en biologie n’est pas contestable. Cette percée conceptuelle a permis la naissance et le développement de travaux dont les résultats les plus remarquables sont liés aux manipulations directes du support macromoléculaire de l’hérédité, aux micromanipulations cellulaires liées à la fécondation, à l’embryologie.

Il faut reconnaître cependant que l’efficacité de ces techniques de modification des macromolécules informatives se fonde sur une série d’hypothèses qui relèvent de façon encore plus radicale du réductionnisme à l’œuvre dans l’ensemble de la biologie contemporaine. L’importation massive de concepts forgés dans le contexte de l’informatique et de la conception/fabrication des ordinateurs au sein des représentations du destin des cellules en est une illustration remarquable, qu’il s’agisse des concepts d’information, de programme, de véhicules de transport des informations, etc. Ces « sources communes » entre l’informatique et la génétique sont si importantes et si peu critiquées qu’elles sont devenues l’un des problèmes épistémologiques majeurs de la biologie contemporaine.

2. À propos d’une origine biologique des techniques

Le développement contemporain des sciences et des techniques bien qu’il soit structurellement lié aux caractères et développements de la rationalité scientifique semble bien s’enraciner dans une autre dynamique, celle des techniques, dont l’origine est bien plus ancienne que celle marquant l’apparition et le développement des sciences [16]. Il existe en effet des interprétations bien différentes des relations entre ces deux ordres ainsi que les transformations du statut des techniques correspondant à chacune d’entre elles. Dans le contexte culturel français par exemple, l’une des positions dominantes, s’organise autour de la théorie mécanique de l’organisme dont la paternité cartésienne s’exprime dans l’expression audacieuse « animal-machine ». Cette lecture strictement mécaniste des organismes les rabat sur la structure des machines, dans une série de présupposés concernant cette fois le statut de ces machines et des techniques en général. Dans ce contexte :

« Les philosophes et les biologistes mécanistes ont pris la machine comme donnée ou, s’ils ont étudié sa construction, ont résolu le problème en invoquant le calcul humain […]. Abusés par l’ambiguïté du terme de mécanique, ils n’ont vu dans les machines, que des théorèmes solidifiés, exhibés in concreto par une opération de construction toute secondaire, simple application d’un savoir conscient de sa portée et sûr de ses effets. » [17]

La chaîne des réductions successives est logique : les organismes doivent être étudiés à la lumière des structures et fonctionnements techniques des organes « machiniques ». Les machines, à leur tour, s’enracinent dans des savoirs scientifiques dont l’antériorité logique et chronologique est affirmée avec force. Au prix de ces intégrations successives, les organismes peuvent entrer dans le champ des savoirs scientifiques.

Si l’on veut remettre en question l’interprétation classique de l’organisme machine, si l’on veut réintroduire dans l’étude des machines des relations autonomes avec les organismes vivants, il faut inévitablement « s’engager du même coup dans l’examen du problème de l’originalité du phénomène technique par rapport au phénomène scientifique » [18]. Il s’agit d’étudier successivement les conditions et les conséquences de l’assimilation de l’organisme à une machine ainsi que la position inversée qui tente de rendre compte des machines à partir des organismes vivants. Dans ce dernier contexte, il faut étudier les implications philosophiques accompagnant la validation des approches biologiques des techniques, cette sorte d’organologie.

Des analyses plus précises des phénomènes techniques permettent de relancer le projet de création de cette organologie. Ces études portent aussi bien sur l’observation et l’étude comparative des techniques animales [19] et humaines que sur l’étude des rapports entre les objets, les savoir-faire techniques et les organismes humains.

Dans ce dernier cas, il faut reconnaître cependant que les organismes vivants, et en particulier les corps humains, sont redevenus l’un des objectifs stratégiques des sciences et des techniques modernes. C’est pourquoi, on abordera de façon plus détaillée les études les plus notables faites dans cette direction par des paléontologues et particulièrement par André Leroi-Gourhan.

2.1. Genèse des techniques et évolution du corps humain : remarques sur l’origine involontaire des techniques

Les techniques comme « projection organique ». L’utilisation systématique et non critique d’un cartésianisme de deuxième main, le primat accordé aux sciences et au déploiement d’une rationalité triomphante capable de monter et démonter tous les mécanismes de la vie, de la matière et des machines, ont très vite posé des problèmes d’interprétation en ce qui concerne l’évolution des techniques ainsi que l’organisation des êtres vivants. En réaction contre cet impérialisme interprétatif « pan-rationnel », d’autres tentatives et approches du vivant, de l’artifice et de leurs rapports se sont développées. Elles sont en général peu connues, sans doute en raison de l’importance des résistances qu’elles suscitent ainsi que de l’éloignement historique et spatial de leur élaboration ; elles furent en effet mises au point en Allemagne dans la deuxième moitié du XIXe siècle. Il est important de rappeler les orientations principales de ce courant de l’histoire et de l’épistémologie des techniques pour des raisons qu’il faut tout d’abord évoquer.

Dans la deuxième moitié du XIXe siècle, s’est développé, en Allemagne essentiellement, un courant anthropologique concernant l’origine et le développement des techniques. Cette orientation de la réflexion trouve ses racines dans des remarques exemplaires de Leibniz [20] à propos de la direction prise par la mécanique allemande, essentiellement automatique, mais aussi dans le cadre de cette conception allemande de la volonté et de la raison permettant de distinguer l’ordre du spéculatif conscient, de la poussée inconsciente du mouvement de la volonté. On peut en trouver les premiers repères chez des auteurs tels que Schopenhauer, von Hartmann, Schelling. Les conceptions « panbiologistes » d’une partie de la philosophie romantique allemande ont aussi joué un rôle central dans la création de ce courant, une place à part devant être faite à l’un des fondateurs de cette philosophie des techniques, Ernst Kapp, dont l’influence fut considérable sur Edward von Mayer et sur Ludwig Noiré [21]. Pour ces auteurs, les premiers outils seraient le prolongement d’organes humains en mouvement. La massue, le percuteur, la hache de pierre prolongent et étendent le mouvement physique de la percussion exécuté par le bras. La gestuelle accompagnant les mouvements de la main invite à voir dans les différents outils, une prolongation projetée de la main fermée, ouverte, repliée, ainsi que des mouvements d’accompagnement du bras. Cette thèse de la « projection organique » trouve donc son premier enracinement dans l’analogie de forme entre les organes externes du corps avec les outils. Par l’intermédiaire d’André Leroi-Gourhan, cette interprétation eut un retentissement considérable dans l’école de la paléontologie française.

Une telle argumentation ne pouvait cependant rendre compte des lignées techniques liées au feu ou à la roue. La théorie de la projection organique s’est alors approfondie à partir du constat suivant : le poing fermé par exemple ne peut être l’analogie du marteau que s’il est assimilé à une main fermée c’est-à-dire s’il est lié à un mouvement, celui de la fermeture de la main. Ainsi faut-il dire, pour être précis, que les positions diverses de la main, en cuillère, fermée, ouverte et tendue, ne donnent pas seulement un modèle pour le marteau, la pelle ou le crochet ; on a affaire en réalité à une analogie de fonction entre les structures de mouvements accomplis par le corps et des outils qui en sont aussi la concrétion. La théorie de la projection organique, en tenant compte de la gestuelle corporelle permettrait alors de répondre aux critiques classiques qui lui ont été adressées.

Cette théorie a pris aussi une autre direction interprétative consistant à la généraliser aux projections des organes internes. Dans ce nouveau contexte, la pince, la charnière, seraient une projection de l’articulation, la pompe, celle du cœur, le filtre chimique, celle des reins. Comment ne pas voir par exemple dans les multiples systèmes de communication, le modèle fondamental de la circulation sanguine, dans les assemblages, mécaniques, la structure du squelette ? Certains auteurs, anticipant quelque peu sur l’état des techniques de leurs temps, envisageaient la création de machines « à penser » fabriquées sur le modèle du cerveau dont elles seraient la projection.

Telle est donc la théorie de la projection organique que les anthropologues allemands ont fondée et développée, y compris jusqu’à la période actuelle ainsi qu’en témoignent les travaux de Heinrich Beck, Arnold Gehlen et Alois Nedoluha [22].

Les techniques au cœur du processus d’hominisation. Cette théorie permet de considérer les activités techniques et scientifiques comme des productions autonomes interdisant de réduire les techniques aux sciences. Concevoir, en effet, l’origine et le développement des techniques dans le contexte de la théorie de la « projection organique » ne permet pas de confondre leur formation avec l’activité rationnelle qui inspire le développement des sciences. La lignée qui va de Schopenhauer et von Hartmann jusqu’à Ernst Kapp et Ludwig Noiré, s’inscrit dans un mouvement de réaction contre l’idéalisme allemand, particulièrement celui de Kant et des post-kantiens. Telle est la signification profonde de ce contexte philosophique selon lequel les techniques s’inscrivent dans le champ d’une activité pulsionnelle fondamentale et inconsciente. L’interprétation de l’activité technique dans le cadre de la théorie de la projection organique s’inscrit dans le contexte d’une réflexion plus vaste portant sur le mouvement même de l’évolution générale du vivant et de la matière. Ernst Kapp par exemple, tout en refusant le nihilisme de la perspective schopenhauerienne se propose de restituer la dynamique projective de l’activité technique au sein d’un vaste mouvement progressif de contrôle et d’adaptation.

C’est à partir de ces travaux que quelques auteurs ont tenté de réintroduire les orientations fondamentales de la pensée de Charles Darwin dans le cadre de cette direction de l’anthropologie des techniques. Dans le contexte intellectuel français, le paléontologue Leroi-Gourhan a ouvert des perspectives originales pour comprendre la signification de l’évolution concomitante des techniques et des hominiens. Pour cet auteur, la naissance des techniques et le processus même d’hominisation ne sont pas compréhensibles l’un sans l’autre. Il n’est pas possible de comprendre l’anatomie humaine sans tenir compte de l’ensemble de ses prolongations techniques qui en font réellement partie. Dans le premier volume de son ouvrage, Le geste et la parole, sous-titré Technique et langage, il avait proposé de voir dans la station debout le premier et le plus important des critères d’humanité. De celui-ci on pouvait déduire deux corollaires :

« Ce sont la possession d’une face courte et celle d’une main libre pendant la locomotion […]. La liberté de la main implique presque forcément une activité technique différente de celle des singes et sa liberté pendant la locomotion alliée à une face courte et sans canines offensives, commande l’utilisation des organes artificiels que sont les outils. Station debout, face courte, main libre pendant la locomotion et possession d’outils amovibles sont vraiment les critères fondamentaux de l’humanité. » [23]

Ces critères élaborés par lui dans les années 1950, situent donc l’apparition des techniques à un niveau très archaïque du processus d’hominisation, ce que devait confirmer la paléontologie moderne grâce aux méthodes les plus élaborées de marquage radioactif. Les outils les plus anciens retrouvés dans les fouilles de la Rift Valley sont en effet datés de cinq millions d’années. Après avoir rappelé ensuite qu’il est bien sûr impossible d’accorder la prééminence à tel ou tel caractère, Leroi-Gourhan rappelle que, selon lui, le développement cérébral est un critère secondaire :

« Il joue, lorsque l’humanité est acquise, un rôle décisif dans le développement des sociétés, mais il est certainement, sur le plan de l’évolution stricte, corrélatif de la station verticale et non pas, comme on l’a cru pendant longtemps primordial. » [24]

L’apparition et le développement des techniques s’enracinent donc dans le processus d’hominisation à un niveau si profond qu’ils font surgir l’un des problèmes les plus complexes de la paléontologie contemporaine, à savoir la place qu’il faut donner aux outils et aux gestes qu’ils induisent, dans l’orientation même de l’évolution des hominidés. En un mot, les rapports entre les outils, les techniques et le corps humain sont si directs qu’on ne saurait penser leurs structures et leurs évolutions de façon séparée. L’étude de l’anatomie humaine et de son évolution devrait comprendre, pour être complète, l’analyse simultanée du corps et des outils qui en font partie. Ces remarques expliquent l’approche très originale proposée par Leroi-Gourhan à propos de l’évolution des techniques : reconnaissant leur ancienneté et leur rôle fondamental dans le mouvement d’hominisation, il les « biologise ».

Parmi tant de passages révélant ce mouvement, on peut citer celui-ci :

« La technicité chez l’homme, pendant la plus grande partie de sa durée chronologique (il ne restera plus ensuite que quelques moments géologiques à parcourir) relèverait donc plus directement de la zoologie que de toute autre science. » [25]

Pour rendre compte des processus généraux marquant l’évolution des outils et des techniques, il retrouve alors l’un des concepts fondamentaux d’Ernst Kapp, celui d’ « exsudation » (Organprojektion) que le philosophe allemand avait élaboré dans son ouvrage : Principes d’une philosophie de la technique [26]. Ernst Kapp avait tenté en effet de systématiser l’idée d’une origine biologique des techniques.

Puissance et disponibilité du corps humain. L’étude argumentée de l’évolution de l’outillage devait amener Leroi-Gourhan à synthétiser son point de vue de la façon suivante :

« Dans un chapitre précédent, on aboutissait à cette impression que l’outil est en quelque sorte exsudé par l’homme au cours de son évolution… une impression identique est suscitée par l’analyse du geste technique, plus forte encore, car on y voit l’outil sourdre littéralement de la dent, de l’ongle du primate sans que rien ne marque dans le geste, la rupture décisive. » [27]

Comment pouvait­on interpréter alors ce mouvement d’exsudation de l’outillage et des techniques humaines, si engagé dans les processus organiques humains et leur évolution ? Telle était la nouvelle question induite par le thème de l’exsudation. Leroi-Gourhan distingue plusieurs étapes au cours de l’évolution humaine, selon lesquelles :

« La main enrichit ses modes d’action dans le processus opératoire. L’action manipulatrice des primates dans laquelle geste et outil se confondent, est suivie avec les premiers anthropiens, par celle de la main en motricité directe où l’outil manuel est devenu séparable du geste moteur. À l’étape suivante, franchie peut-être avant le Néolithique, les machines manuelles annexent le geste et la main, en motricité indirecte, n’apporte que son impulsion motrice. Au cours des temps historiques, la force motrice elle-même quitte le bras humain, la main déclenche le processus moteur dans les machines animales ou les machines automotrices comme le moulin. Enfin au dernier stade, la main déclenche un processus programmé dans les machines automatiques qui non seulement extériorisent l’outil, le geste et la motricité mais empiètent sur la mémoire et le comportement machinal. » [28]

Une interprétation se dégage peu à peu de l’ensemble de ces descriptions. En créant des outils manuels détachables, donc permutables, permettant d’acquérir avec la massue l’équivalent musculaire du poing de l’orang-outan, avec la hache ou la griffe, l’équivalent des performances des félidés, avec le domptage des chevaux la rapidité des équidés, l’hominien concentre sur lui, à travers chaque groupe d’outils, l’équivalent des spéciations obtenues par de multiples espèces animales au prix d’une dérive génétique, d’une spécialisation corporelle spécifique apparue au cours de millions d’années. Il se les approprie sans qu’il lui soit nécessaire de se spécialiser lui-même corporellement. Cette première orientation des techniques s’organise autour de la permutabilité des lignées d’outils, leur « détachabilité » qui permet d’explorer le monde selon leurs performances spécialisées tout en maintenant la disponibilité du corps. La seconde orientation des techniques concerne le processus rejetant peu à peu tous les instruments hors de l’homme :

« Les actions dentaires passent à la main qui manœuvre l’outil amovible puis celui-ci l’en éloigne encore et c’est une partie du geste qui se dégage du bras dans la machine manuelle. L’évolution se poursuit et l’impulsion musculaire elle-même se dégage du corps lorsqu’apparaît l’emploi de la motricité animale, de celle du vent et de l’eau. » [29]

C’est alors qu’apparaît peu à peu comme une évidence l’inspiration parfaitement involontaire de ce processus, la disponibilité, cette propriété étonnante par laquelle :

« L’espèce humaine échappe périodiquement, en se limitant au rôle d’animation, à une spécialisation organique qui la lierait définitivement. Toute adaptation de la main des premiers Anthropiens en outil proprement dit n’aurait créé qu’un groupe de Mammifères hautement adaptés à des actions restreintes et non pas l’homme dont l’inadaptation physique (et mentale) est le trait génétique significatif : tortue lorsqu’il se retire sous un toit, crabe lorsqu’il prolonge sa main par une pince, cheval lorsqu’il devient cavalier, il redevient chaque fois disponible, sa mémoire transportée dans les livres, sa force multipliée dans le bœuf, son poing amélioré par le marteau. » [30]

Ces quelques citations étaient nécessaires pour faire comprendre le rapport très particulier liant le corps humain et ses techniques. On peut lire dans leurs développements autant de tentatives pour que le corps ne se spécialise pas, ne se transforme pas comme s’il fallait que l’espèce humaine maintienne une situation d’immaturité, de non-spécialisation originelle lui permettant d’inventer sans cesse de nouvelles combinaisons. Cette disponibilité maintenant une présence au monde, active, tâtonnante et simulatrice, s’amplifia grâce la naissance du langage et des symboles. Techniques et langages sont en effet indissolublement liés ; leur apparition a dû se faire de façon concomitante dans la mesure où le surgissement de l’outillage est allé de pair avec la fin du fouissage, le dégagement de la langue, des lèvres, du larynx, ouvrant ainsi le champ de la phonation et de l’émission de sons articulés. La parole et le langage ont permis le développement d’un espace virtuel, celui des symboles par lesquels le monde peut être approché sans être parcouru. Inutile d’insister davantage sur l’extraordinaire développement que ces processus de symbolisation devaient prendre dans le cadre de la formation des groupes sociaux et sur leurs effets en retour au sein de l’activité technique.

L’homo sapiens à la croisée des chemins. Pour Leroi-Gourhan, l’évolution des techniques ne va pas dans le sens d’une transformation corporelle mais bien plutôt dans la direction inverse, celle de sa conservation. Étrange situation du reste où s’accroît « la séparation de plus en plus flagrante entre le déroulement des transformations du corps, resté à l’échelle du temps géologique, et le déroulement des transformations des outils, lié au rythme des générations successives » [31]. Ce processus par lequel les techniques exsudées, autonomisées, permettent aux hominiens de maintenir leur « intégrité » corporelle, pose problème car le décalage s’accentue entre un univers social et technique se transformant à une allure vertigineuse, « l’homme de chair et d’os, véritable fossile vivant, immobile sur l’échelle historique, parfaitement adapté au temps où il triomphait du mammouth mais déjà dépassé au temps où ses muscles poussaient les trirèmes » [32].

Les techniques se déploient donc selon deux orientations étroitement imbriquées l’une dans l’autre. Elles ont permis aux hominiens d’accroître de façon considérable la maîtrise de leur environnement, d’envahir des niches écologiques de plus en plus nombreuses et d’en expulser ou soumettre les êtres vivants qui les occupaient. Mais ce processus de contrôle qui s’est développé pendant tant de millénaires s’est mis en place grâce à un autre mouvement par lequel l’espèce humaine a systématiquement projeté hors d’elle, dans des outils, des machines, des animaux domestiques, etc. les instruments lui permettant l’accroissement de ses performances. Les hominiens ont pu de cette manière préserver les rythmes géologiques de leur transformation, maintenir un état de disponibilité et d’immaturité rendant possible sans cesse l’élaboration de nouveaux apprentissages.

2.2. Entre la préservation et la transformation du corps, l’ambiguïté des techniques modernes

L’autonomie des processus techniques et la profondeur des liens qui les unissent aux corps humains ainsi qu’aux êtres vivants permettent sans doute de trouver une première série de réponses à notre recherche sur les origines involontaires des techniques. Par contre, ces orientations ne permettent pas de rendre compte du processus de déferlement que l’on a repéré dans certaines manifestations des techniques contemporaines.

Selon Leroi-Gourhan, les techniques libèrent l’espèce humaine des dérives biologiques spécialisées qui l’éloigneraient de cette « immaturité », source de sa disponibilité créatrice. Pourtant, ses analyses ne sauraient nous satisfaire pleinement. Lorsqu’il les mena au début des années 1950, le génie génétique n’avait pas encore été inventé. Comment pourrions-nous oublier en effet que la créativité technique à l’œuvre en génétique ou en embryologie joue un rôle majeur dans la mise au point des procédés par lesquels l’espèce humaine a pu, en quelques décennies, avoir accès au matériel héréditaire, le transformer selon ses fins ? Il faut alors reconnaître que nos développements aboutissent à des résultats contradictoires : différant des sciences dans leurs finalités et leurs rapports aux corps humains, chargées de préserver l’intégrité de notre espèce depuis des millénaires, les techniques participent maintenant de façon privilégiée à sa transformation. Faut-il finalement admettre que leurs liens si étroits avec l’approche scientifique et son activisme prométhéen, leur ont fait perdre définitivement leurs connexions vitales avec les corps des hommes, qui les situaient en plein cœur du processus d’hominisation et qu’elles ont maintenu pendant si longtemps ?

3. de la disponibilité des corps à la transformation indéfinie du monde : l’alignement des techniques sur l’imaginaire des sciences modernes

Le concept de disponibilité proposait non seulement une interprétation profonde de l’évolution des techniques dans cette immense temporalité s’étalant sur des millions d’années mais il permettait aussi de rendre compte de façon convaincante du rôle fondamental tenu par les techniques dans le processus même de l’hominisation. Présentes à chaque carrefour de ce long chemin, les techniques se sont sans doute hypostasiées bien avant que n’apparaisse la pensée rationnelle. Au cœur de la part existentielle des primates hominidés bavards et cruels, les techniques sont du côté de leur destin, bien avant toute reprise consciente et subjective. Elles sont du côté de cet involontaire dont on a reconnu la présence dans ce déferlement évoqué plus haut.

Mais si le concept de disponibilité instaure un chemin vers une origine involontaire des techniques, il ne peut rendre compte de ce déferlement qui désigne un mouvement bien différent. Il faut donc approfondir davantage l’analyse pour comprendre les articulations liant les résultats de la première partie avec le caractère démesuré que l’on pressent dans les techniques contemporaines. Un premier constat s’impose : le concept de déferlement renvoie les performances techniques actuelles vers des processus involontaires, inconscients qui se situent bien en deçà de toute rationalisation. Cet archaïsme, cette inconscience qui accompagne leur mise au point et leur développement les situent au cœur des comportements humains les plus profonds. En cela, elles relèvent bien des analyses et des conclusions proposées dans la première partie. Par contre, l’orientation actuelle de leurs développements suit un parcours profondément divergent.

La contradiction n’est pas d’abord sémantique (ou logique) mais historique. Le concept de disponibilité concernait essentiellement les techniques qui ont été développées dans les sociétés traditionnelles. Sans perdre leur enracinement profondément « destinal », au cœur de la formation et du développement de l’espèce humaine, les techniques contemporaines ont été remaniées et réorientées au sein des structures imaginaires les plus profondes de la rationalité moderne. C’est à ce niveau que se situe la deuxième source qui inspire les techniques contemporaines, cette ύβρις [hubris], cette démesure qui caractérise l’apparition des déferlements techniques actuels.

La reconstruction générale du monde et la transfiguration des corps. On ne peut limiter le projet des sciences occidentales à une vaste tentative spéculative de redéploiement de la « nature biologique » dans les réseaux de la langue, de l’écriture et des représentations. Le rôle de l’expérience dans les sciences, leur volonté d’application, leur interconnexion avec l’activité technique, montrent combien la raison dans les sciences modernes n’a pas seulement une vocation spéculative et théorisante : elle est aussi transformatrice, « faustienne », une raison « militante » en quelque sorte. Ce constat a été proposé de bien des manières dans des contextes fort différents depuis que le système hégélien l’eut posé au centre de son dispositif et que Nietzsche eut fait la critique de cette position.

Les organismes vivants modifiés incarnent l’activité concomitante des deux versants de la raison des sciences occidentales, l’alliance de la raison observante et de son versant activiste, militant. Mais il faut ajouter immédiatement que ces êtres vivants incarnent un type d’intelligibilité bien particulier qui se fonde sur la mise en œuvre théorique et pratique des codes. Dans le contexte de la génétique moléculaire, les codes ne sont pas directement mathématiques mais ils partagent avec ces disciplines formelles la « déréférentialisation » qui les caractérise, leur refus de tout « collage » à des représentations sensibles parasites et le bénéfice fondamental que les mathématiques modernes ont tiré de cette « abstractisation », la libération de la puissance combinatoire propre aux codes et algorithmes.

Le projet du séquençage complet du génome humain et de sa mise en mémoire sur ordinateur est révélateur de cette ouverture d’un champ génomique virtuel dont les techniques disponibles, l’analyse des caryotypes, le choix des cellules germinales, la fécondation in vitro, la réimplantation in utero, le clonage, permettent la réalisation. La naissance d’une brebis clonée est l’incarnation très pure de ce processus marqué par deux étapes :

  1. la représentation d’un univers indéfini de combinatoires génétiques virtuelles ;
  2. la volonté de faire entrer une ou plusieurs configurations génomiques virtuelles dans le monde « réel ».

Le génome d’un mammifère obtenu par clonage a été choisi dans un univers indéfini de combinatoires génétiques possibles et certains hommes l’ont fait entrer dans l’existence, à la manière du Dieu de Leibniz qui choisit parmi une infinité de mondes possibles élaborés par son entendement infini, le meilleur d’entre eux et le fait advenir à l’existence grâce aux « fulgurations » de sa volonté infinie.

Les expériences intelligibles ou l’introduction de nouvelles chaînes de phénomènes. Les fondateurs des sciences modernes, Galilée, Marin Mersenne, Descartes, Pascal, Gassendi ont considéré que les mathématiques étaient à la fois le langage fondamental de la connaissance, plus même, qu’elles formaient la structure même du « réel ». Ce statut fondamental donné aux mathématiques ne concerne pas seulement la certitude de leurs démonstrations mais aussi le fait qu’elles constituent le substrat de la « Nature », du « réel ». Par un retour sur lui-même, chacun peut, selon Galilée, « retrouver l’exercice de son entendement et découvrir en sa mémoire les fondements de la connaissance du réel, l’alphabet, c’est-à-dire les éléments du langage – du langage mathématique – que parle la nature créée par Dieu » [33].

Mais ces pères fondateurs n’en sont jamais restés à ce constat, à l’énoncé de ces grandes affirmations. Galilée par exemple, qui est l’un des plus actifs, celui qui a aussi l’esprit le plus pratique, est assuré de posséder la clé mathématique du réel mais ne se contente pas d’une reconstruction théorique du monde. Il lui faut aussi rendre compte du monde sensible, le monde physique, rendre compte de la complexité de ses mouvements, de l’incroyable diversité de ses formes.

Il s’agit de retrouver l’essence mathématique de la nature à travers le chaos des impressions, l’entrechoquement des choses, « la cohue des phénomènes ». Tel est le nouveau programme que doit suivre la recherche de la vérité. Mais là, précisément, commencent les difficultés ainsi que l’avaient prévu les adversaires de Galilée. C’est pourquoi Galilée fait dire à Simplicio, le personnage des Dialogues représentant ses adversaires aristotéliciens que « toutes ces subtilités mathématiques sont vraies ou abstraites, mais, appliquées à la matière sensible et physique, elles ne répondent à rien » [34]. La matière terrestre ne concrétise jamais des formes géométriques précises. Dans le monde réel, il n’y a ni droites, ni plans, ni triangles, ni sphères, on ne peut donc appliquer à l’étude du monde physique les lois de la géométrie. Si l’on reste malgré tout fidèle à l’hypothèse fondatrice qui installe les mathématiques en position centrale, on peut maintenir le principe selon lequel le réel est, en dernière instance, mathématique, et admettre que les êtres physiques imitent plus ou moins bien les êtres géométriques. Mais on se heurte à une autre difficulté insoluble dans la mesure où n’ayant aucun moyen d’évaluer l’écart séparant les figures géométriques et les figures réelles, on ne saurait prétendre de cette manière avoir accès à une connaissance vraie du réel. Galilée, alias Simplicio, reprend alors à son compte la critique profonde que font les aristotéliciens à ceux qui croient pouvoir approcher mathématiquement le monde physique : il est impossible, à l’aide de raisonnements mathématiques précis, rigides, simplificateurs, de rendre compte de la réalité multiple, imprécise, ondoyante, du monde physique.

Pour sortir de ce cercle vicieux, Galilée invente une solution qui tiendra un rôle éminent dans le développement des sciences modernes. Il renvoie dos à dos ceux qui se contentent d’affirmer interminablement le rôle éminent des mathématiques, et ceux qui leur refusent cette prééminence. Refusant le caractère purement abstrait des mathématiques, Galilée va les révéler à tous en les incarnant à travers des phénomènes construits à partir d’elles : les expériences. Tel est donc le sens le plus profond de l’expérimentation, l’origine des laboratoires.

Pour Galilée, les mathématiques précèdent l’expérimentation mais elles n’en permettent pas l’économie car c’est elle qui va les incarner. Le langage et la méthode utilisés ne viennent pas de l’expérience mais en sont la condition préalable : ils la constituent. Mais plus profondément, l’expérimentation se fonde en réalité sur un changement « métaphysique » du regard sur le monde. Elle est non seulement construite à partir de la théorie mais aussi sommée de révéler la justesse des conceptions qui ont inspiré sa fabrication. L’activité expérimentale introduit dans le monde sensible une présence nouvelle, des objets et des mouvements dont l’être est non seulement rationnel mais aussi perceptible, concret.

Le pas qu’il franchit en construisant sa célèbre expérience sur « la chute des graves » révèle alors de façon éclatante l’entrée dans un monde bien réel mais encore confus, des premiers objets, à la fois concrets et intelligibles, des premiers phénomènes rationnels et réels. Écoutons plutôt Galilée en train de la décrire :

« Dans l’épaisseur d’une règle, c’est-à-dire d’une planche de bois longue de douze coudées environ, large d’une demi-coudée et épaisse de trois doigts, on a creusé un canal large d’un peu plus d’un doigt. On l’a tracé très droit et, pour qu’il soit bien poli et bien lisse, on l’a recouvert ultérieurement d’une feuille de parchemin aussi lustrée que possible. On faisait descendre dans le canal une bille de bronze très dure, bien ronde et bien polie… On laissait descendre, comme je l’ai dit, la bille par le canal et l’on notait, de la même manière que je vais dire, la durée de toutes les courses ; on répétait le même essai de nombreuses fois pour bien s’assurer de la valeur de cette durée… Cette opération faite et établie avec précision, nous fîmes descendre la même bille sur le quart seulement de la longueur du canal : la durée de la chute mesurée se trouva toujours égale à la moitié de l’autre… les durées de la chute sur les plans diversement inclinés étaient conformes à la proportion que leur assignaient les démonstrations. » [35]

L’expérience est construite afin d’incarner une démonstration, une loi, celle de la chute des « graves ». La première invention consiste à substituer à l’étude des corps en chute libre, presque impossible à mesurer, leur chute sur un plan incliné. De plus, les conditions fondamentales de l’expérience sont constituées à partir de l’impératif des mesures théoriques. Les éléments de l’expérience, sphère, plan, mesure des angles et de la durée, doivent être fabriqués de toute pièce et, pour cela, les artisans sont contraints de les fabriquer en fonction de modèles géométriques qu’ils doivent incarner au mieux. C’est enfin l’organisation des chutes, l’échelle des distances parcourues, la mesure des angles entre les plans horizontaux et inclinés qui déterminent l’ensemble du dispositif. La structure expérimentale ainsi créée et disposée sur un coin du bureau de Galilée peut, à ce prix, confirmer la justesse de lois dont on avait prévu auparavant l’expression mathématique :

« L’expérience ayant été répétée cent fois, toujours les espaces parcourus se sont trouvés dans les rapports des carrés des temps et cela quelle que fut l’inclination du plan. » [36]

Cette partie de la table où l’on a placé l’ensemble articulé des plans soigneusement polis, où l’on fait rouler des sphères bien rondes, est l’ancêtre des laboratoires. C’est en effet dans l’espace réservé des laboratoires que l’on va construire les expériences, utiliser les instruments qui sont autant de théories concrétisées, en un mot que l’on va substituer progressivement au monde des expériences chatoyantes, confuses, insaisissables de la vie quotidienne, un ensemble d’objets et d’événements reconstruits selon les principes de l’intelligibilité mathématique.

Des espaces clos aux espaces – mondes : la reconstruction générale du monde. Galilée introduit dans un monde chaotique une nouvelle lignée de phénomènes et d’êtres intelligibles, présentant dans le monde sensible les premières créations transparentes aux intelligibilités mathématiques. Il inaugure une nouvelle histoire où se constitue et se développe un nouveau monde reconstruit à partir des débris de l’ancien. II ouvre ainsi l’immense chantier des hommes d’Occident qui, des petits laboratoires soigneusement clôturés, passeront à d’autres espaces rationnels, ceux des usines par exemple, là où travail rationalisé et machines mécaniques réduiront et transformeront à grande échelle les matériaux naturels et diffuseront à l’échelle planétaire les objets techniques. Et cette circulation, en ronds concentriques toujours plus larges et plus serrés, formera à son tour une nouvelle nature reconstruite, artificielle, toujours plus rationnelle. Cette première expérience construite, fondant l’espace réservé des laboratoires, met en branle un mouvement synergique complexe où les réalisations scientifiques sortant des laboratoires, se transfèrent à l’industrie. Celle-ci à son tour, en propage les retombées dans la vie sociale des hommes. De ce processus, surgira peu à peu et se mettra en place un nouveau monde, le nôtre.

La formation de la raison scientifique comprend à la fois ce versant spéculatif déjà évoqué, la mise en place de nouvelles approches, l’importance accordée aux quantifications, et un versant pratique, celui que révèle l’expérimentation et à propos duquel se développent régulièrement de nombreux contresens. L’expérimentation n’est pas d’abord vérification mais institution, construction d’une nouvelle réalité. À travers la place éminente tenue par l’expérimentation et les laboratoires, d’expériences en expériences, de laboratoires en laboratoires, se manifeste l’existence de cet autre versant de la raison moderne, son aspect militant et activiste. Galilée ne s’est pas contenté d’affirmer l’homogénéité des mathématiques et de la nature ; en introduisant les premières expériences construites, il s’est donné les moyens de vérifier cette affirmation centrale grâce à des instruments et des expériences rationnels produisant à leur tour des phénomènes nouveaux, intelligibles. Il fut le premier qui tenta de substituer au monde de l’expérience sensible, un autre monde. Ce nouveau monde en se développant, s’est complexifié, mais doit rester, en droit, perméable au travail de la raison. Pour cela, il ne doit plus détenir la moindre parcelle de résidus irrationnels. C’est à ce prix que la naissance, la croissance de ce nouveau monde construit peut incarner l’hypothèse initiale et la faire sortir du ciel des vœux pieux.

La raison militante est la face active de la raison, indissolublement liée à son versant spéculatif, créant pour elle un monde de moins en moins opaque à son projet de transparence. Dans ce contexte, la raison observante moderne peut participer à l’édification du chantier interminable où se construit un autre monde plein de sens, un monde incarnant peu à peu un ordre autonome à travers l’expérimentation scientifique, à travers les réseau des laboratoires et des usines. Passons alors à la limite : ne s’agit-il pas de substituer au monde initial donné un autre monde rendu perméable au travail de la mathématisation ? La rationalité à l’œuvre dans les sciences modernes aurait donc deux versants, un versant spéculatif, théorique et un versant activiste, militant, ayant pour objectif de reconstruire la nature afin qu’elle devienne diaphane, transparente à l’œil de la raison spéculative.

Pour les fondateurs des sciences modernes, l’enjeu de ce coup de force, de cet effort de reconstruction du monde afin de lui faire exprimer son essence, sa structuration en fonction des lois mathématiques n’est pas seulement un effort de dévoilement ; ce nouveau monde entre aussi dans le mouvement vertigineux de la puissance combinatoire des codes. C’est ce projet dont les prémisses se manifestent si clairement dans la biologie contemporaine : l’entrée du vivant « sauvage » dans la combinatoire des codes afin qu’il en suive les multiples chemins et qu’il en exprime dans ses nouvelles structures la puissance intelligible qui l’a fait parvenir à l’existence. Que ce soit sous la forme de la satisfaction devant l’expérience bien réussie chez les chercheurs ou la stupéfaction des profanes confrontés à des organismes « jamais vus, jamais pensés », l’apparition des animaux intelligibles illustre bien la contamination des champs expérimentaux de la biologie moléculaire par les combinatoires algorithmiques.

La connaissance sans cesse améliorée du génome humain, cet ensemble d’informations porté par vingt-trois chromosomes, est à la fois le résultat d’une intelligibilité remarquable et l’ouverture du champ indéfini des combinatoires génétiques. Le projet du séquençage complet du génome humain et sa mise en mémoire sur ordinateur est, dans ce contexte, révélateur de cette ouverture d’un champ génomique virtuel. Les techniques disponibles permettant l’analyse du caryotype, le choix des cellules germinales puis la fécondation in vitro et la réimplantation in utero, ouvrent un champ d’action grâce auquel on intervient activement dans un univers indéfini de combinatoires génétiques possibles, afin de déterminer, d’une part la configuration virtuelle du génome que l’on veut faire entrer dans le monde et d’autre part, de décider de l’y faire rentrer en acte. Les performances récentes concernant le clonage d’un mammifère adulte, en l’occurrence une brebis se situent dans ce contexte général de maîtrise de la sexualité classique [37] des mammifères par élimination de la biparité sexuelle au profit du bouturage.

Les élaborations mythiques, les spéculations philosophiques, les productions artistiques, les délires aussi, portant sur la transformation des hommes, leur transfiguration ou leur abêtissement, sont nombreux mais n’avaient jamais changé la dure nécessité que chacun vit dès sa conception puis sa naissance. Sa participation à l’espèce humaine, sa configuration physiologique, psychique que détermine pour une part essentielle, l’organisation génétique dont il a hérité, tout cela forme la part de chacun, part inaliénable car ni les parents, ni le groupe social ne pouvaient intervenir pour la changer. Entre le vaste domaine, pensé ou imaginé, de ce que chaque individu particulier et tous les hommes en général auraient voulu être et ce qu’ils sont réellement, les nouvelles techniques génétiques sont en train de glisser un autre ordre de réalité, celui de l’homme bouturé et transgénique. Et cet homme n’a pu se constituer que par un projet collectif imaginaire : reconstruire les êtres vivants, les hommes aussi.

Ces fondements imaginaires qui animent les démarches biologiques et celles des sciences tout entières ont pour orientation principale de reconstruire le monde, mais aussi l’homme. Un homme nouveau pour un monde nouveau et cet homme nouveau est en train de surgir du champ des sciences et des techniques. Il est virtuellement présent parmi nous car l’organisation des corps humains peut être transformée. Le mouvement général est celui de la transfiguration.

Pour les immenses troupeaux d’humains occidentalisés, le débat ne porte pas sur l’acceptation ou le refus de ce projet puisqu’il est déjà mis en œuvre au nom de valeurs « humanistes » universelles. Pour ces hommes, de multiples freins peuvent contrecarrer ce mouvement de transformation de l’homme mais ne sauraient en arrêter le puissant déferlement.

4. Les limites terrestres de la « reconstruction infinie »

L’origine la plus profonde de la créativité technique ne relève pas d’abord de l’exercice de la raison. Tel est l’un des acquis des paragraphes précédents, mais ce n’est pas le seul car depuis cinq siècles à peine, la créativité technique humaine s’est alignée sur l’organisation des structures imaginaires et symboliques de l’occident moderne. La puissance propre aux techniques s’en est trouvée multipliée de façon telle qu’elle révèle et réalise la volonté de puissance infinie propre à ces sociétés marquées par le créationnisme judéo-chrétien attribuant aux hommes une co-parenté avec la geste créatrice de leur dieu tout-puissant et s’exprimant dans le primat essentiel donné aux mathématiques, par le biais de leur puissance combinatoire et de leur formalisme « déterritorialisant ».

Ces articulations peuvent s’exprimer de façon plus phénoménologique en remarquant que la diffusion de performances techniques à grande échelle marque, depuis plus de dix mille ans, l’entrée de l’espèce humaine dans ce qu’on appelle la révolution néolithique caractérisée par l’invention et la diffusion de l’élevage et de l’agriculture. La maîtrise de la domestication, c’est-à-dire la création de contraintes sélectives artificielles, devait assurer à nos ancêtres des ressources plus régulières que celles apportées par la cueillette et la chasse [38]. Ces interventions étalées sur des milliers d’années ont modifié profondément l’habitat terrestre tout en laissant jusqu’au XIXe siècle de larges territoires échappant à ces contrôles.

Le caractère dominateur de la culture occidentale, caractère exalté par les croyances judéo-chrétiennes fondatrices de cette culture, a multiplié de façon illimitée l’efficacité de ce grand prédateur qu’est l’hominien. La relance systématique de la domination prédatrice devait trouver des possibilités d’expression planétaire dans la naissance des sciences, des techniques et dans leur champ d’application privilégié, la production industrielle. Les hominiens ont, depuis quelques siècles, suivi une voie qui leur a permis d’élargir à l’ensemble du monde les nombreuses niches écologiques qu’ils avaient déjà envahies. Le projet de domestication de la biosphère est clairement affirmé et les résultats de cette entreprise commencent à être perceptibles :

  1. de nombreuses espèces végétales et animales ont disparu et disparaissent à un rythme de plus en plus rapide, particulièrement parmi les mammifères supérieurs dont les niches étaient les plus proches des nôtres ;
  2. cette domestication générale est accompagnée de comportements nihilistes de plus en plus dévastateurs.

On a vu plus haut que pour la plupart des acteurs des développements des sciences et des techniques contemporaines, l’accélération des processus de domination des hominiens sur l’ensemble des environnements planétaires semble s’inscrire dans un processus technique classique que l’on peut maîtriser. Pourtant cette précipitation croissante avec laquelle se déploie l’activité prédatrice des hominiens introduit des perturbations imprévisibles, singulières, ces déferlements dont il est question dans ce texte.

Ces analyses permettent de mieux cerner l’une des contradictions les plus profondes, l’une des plus urgentes à laquelle se heurte l’ensemble des sociétés industrielles contemporaines. Cette contradiction est maintenant connue par la plupart des citoyens parce qu’ils la rencontrent de plus en plus souvent et de façon pratique, dans leur vie quotidienne :

  1. le premier terme de cette contradiction s’organise autour de la montée en puissance de la créativité technique, de la croissance exponentielle de la production industrielle des performances biotechnologiques ou automatiques. Ce changement d’échelle dans la croissance des techniques engendre des situations socio-politiques de plus en plus incontrôlables ;
  2. le deuxième terme concerne l’impression d’impuissance des responsables politiques, économiques ou scientifiques face à des situations de plus en plus inquiétantes. Cette impression pénible est génératrice d’une démoralisation grandissante au sein de la population. Ce deuxième versant de la contradiction est lié au fait que les éventuelles solutions passent par des remises en questions portant sur des domaines stratégiques de l’activité des sociétés industrielles. Est-il encore possible de proposer des solutions passant par une remise en question de la dynamique des techniques et de la légitimité des sciences ? De telles tentatives ne pourraient avoir d’avenir qu’en remettant en question le tissu industriel et l’ensemble des stratégies économiques mondiales fondées sur la compétition entre des acteurs nationaux ou des entreprises multinationales.

Retour aux sources involontaires de la démesure technique. L’accroissement sans frein des performances techniques et de leur production industrielle, la pénible assurance que rien ne peut plus arrêter le train du « progrès » s’enracinent dans cette part primitive et profondément involontaire des techniques. Ces sources involontaires que révèle l’origine biologique des objets techniques permettent de comprendre les liens unissant les lignées d’outil et la question plus générale de la spéciation. Il faut pour cela revenir à l’œuvre de Leroi-Gourhan et particulièrement à ce moment de son œuvre déjà présenté plus haut [39] dans lequel il se propose de rendre compte des rapports entre l’évolution des techniques chez l’homme et la dérive génétique qui mène à la spéciation chez les mammifères supérieurs.

Au cours de son évolution, l’espèce humaine s’est entourée d’un ensemble de sphères d’action liées à chaque groupe d’outil qui, selon Leroi-Gourhan, est l’équivalent d’une spéciation chez les espèces vivantes. C’est pourquoi l’étude du corps des hommes ne doit jamais être réduite à la simple anatomie individuelle et l’analyse de son évolution doivent, pour être complète, comprendre l’analyse de l’appareillage technique de son époque. Il faut analyser la sorte de coque, de scaphandre qui l’entoure et le caractérise bien plus sûrement, dans son rapport à son environnement, que l’organisation de son squelette.

Conçues en ces termes, les techniques ont permis et permettent aux hominiens d’accroître presque indéfiniment la maîtrise de leur environnement, d’envahir des niches écologiques de plus en plus nombreuses et d’en expulser ou soumettre les êtres vivants qui les occupaient. Un certain nombre de conséquences peuvent être tirées de ces remarques :

  1. Un premier constat s’impose : les animaux, les végétaux, les bactéries obtiennent l’équivalent de performances techniques au prix de modifications de leur anatomie et de leur physiologie qui contribuent à leur ouvrir une niche au sein d’écosystèmes plus vastes auxquels ils appartiennent. La technicité propre à chaque espèce vivante est d’abord celle que lui ouvre l’ensemble génotype-phénotype qui la caractérise.
  2. Par ailleurs, chaque espèce s’inscrit dans un système dans lequel elle entre en compétition et en synergie avec des centaines, voire des milliers d’autres espèces très différentes. Même s’il existe des régulations internes propres à chaque espèce au sein de la niche qu’elle occupe, les régulations de la croissance et des conflits de chacune d’entre elles au sein du système auquel elle appartient, lui viennent de pressions extérieures multiples qui se manifestent au sein des filières proie-prédateur et plus généralement dans l’organisation des chaînes trophiques. Au sein d’un écosystème donné, la question de la régulation et de la limitation des performances n’est pas une question pertinente et « internalisée » pour chacune des espèces dont on observe le comportement de façon isolée. Par contre, l’ensemble des interactions des espèces vivant au sein d’un de ces systèmes peut donner naissance à des organisations autorégulées.
  3. L’invention humaine d’une lignée d’outils se fait au sein d’un écosystème au sein duquel cette lignée d’outil ouvre une niche écologique qui met l’espèce humaine en concurrence avec d’autres prédateurs et d’autres proies. Le vécu de cette compétition est exactement le même pour l’homme que pour toutes les espèces qu’il rencontre dans le nouveau territoire, une lutte à mort, une mobilisation sans retenue, sans limites, sans régulations, des possibilités techniques et/ou corporelles disponibles.
  4. L’accumulation quasi indéfinie de lignées d’outils qui sont autant d’équivalents-spéciations, concentre autour des hominiens des puissances d’interventions spatiales et temporelles considérables. Chaque territoire ouvert par une lignée d’outils, cet « équivalent-spéciation » est parcouru par les représentants individuels et collectifs de l’espèce humaine sur le mode spontané, involontaire, non-régulé de la puissance prédatrice.
  5. Les hominiens qui appartiennent par ailleurs à des écosystèmes finis dont ils dépendent complètement à tous les stades de leur vie individuelle et collective multiplient de façon parfaitement involontaire les parcours prédateurs liés à l’ensemble des équivalents-spéciations. L’ensemble des écosystèmes finis dont les hominiens dépendent pour leur survie se trouve menacé par l’exercice de cette puissance dont l’expression reste par essence involontaire puisqu’elle renvoie par ailleurs à la profonde parenté des hommes avec les autres organismes vivants.
  6. Dans la mesure où les processus techniques traditionnels sont entrés peu à peu dans la logique interne propre aux sciences modernes, qui les ont à la fois transformés et dynamisés, ils sont partie prenante au sein du vaste mouvement de contrôle et de transformation animant le mixte scientifico-technique. La situation ainsi créée est une situation « destinale » dans la mesure où le type d’interrogations et de regards jetés sur le monde, sur le vivant, sur l’homme et son environnement, tel qu’il s’est développé dans la culture occidentale moderne au croisement de son activisme farouche et de l’efficacité des techniques, reçoit en retour toujours les mêmes réponses, celles de l’expression de la puissance et de la menace oppressante de ne pouvoir la contrôler. La multi-prédation sans limite de l’homo technicus se retourne contre l’espèce humaine tout entière en contribuant à détruire très rapidement les sources de sa subsistance.

Michel Tibon-Cornillot (1936-2020)
est anthropologue à l’école des hautes études en sciences sociales (EHESS).

Docteur d’état en philosophie, il a par ailleurs travaillé en tant que généticien à l’Institut Pasteur dans un laboratoire de génétique bactérienne. C’est pourquoi il a mené ses premiers travaux critiques à l’intersection de ces deux domaines, la philosophie et la génétique, et a proposé des éléments d’analyse permettant de faire apparaître les nouvelles formes de la tyrannie, celles qui se mettent en place autour des contrôles sanitaires, policiers et financiers.

 

Article publié dans la revue Nécessaire n°2,
« Le vivant vivant », septembre 2010.

 

Du même auteur :

Les Corps transfigurés,
mécanisation du vivant et imaginaire de la biologie,
Seuil, coll. Science ouverte, 1992.

Le Blanchiment du crime en permet la répétition :
l’arme éthique dans les nouvelles guerres occidentales,
Autonomedia, New York, septembre 2002.

Le Triomphe des bactéries
 ou la fin des antibiotiques,
Andremont et Tibon-Cornillot,
éditions Max Milo, Paris, 2006.

 


[1] M. Détienne et J.-P. Vernant, La Ruse de l’intelligence, la Métis des Grecs, Flammarion, Paris, 1974.

[2] G. Meyrinck, Le Golem, trad. D. Meunier, coll. Marabout, Stock, Paris, 1969.

[3] G. Galilée, Il Saggiatore, in A. Favaro dit., Le Opere di Galileo Galilei, 20 vol., 2e ed., Florence, 1929-1939).

[4] A. Koyré, « Apport scientifique de la Renaissance», in Études d’histoire de la pensée scientifique, Gallimard, Paris, 1966, p. 46.

[5] Sur ce thème, on lira avec avantage de A. Koyré, « Galilée et la loi de l’inertie », tout particulièrement in Études galiléennes, Hermann, Paris, 1940, p. 225 sqq.

[6] A. Koyré, op. cit., p. 45.

[7] A. Koyré, op. cit., p. 47.

[8] A. Koyré, op. cit., p. 47.

[9] J.-C. Beaune, La Technologie introuvable, Vrin, Paris, 1980, p. 131.

[10] G. Canguilhem, « Machine et organisme », in La Connaissance de la vie, Vrin, 1965, ré-éd. 1980, pp. 110-111.

[11] G. Canguilhem, op. cit., p. 111.

[12] Vernant et Détienne, Les ruses de l’intelligence, op. cit.

[13] M. Guéroult, « Animaux-machines et cybernétique », in Études sur Descartes, Spinoza, Malebranche et Leibniz, Olms, 1970, p. 34.

[14] S. Watanabe, « La Simulation mutuelle de l’homme et de la machine », in Civilisation technique et humanisme, Beauchesne, Paris, 1968, p. 23.

[15] J.-C. Beaune, op. cit., p. 325.

[16] Cette question est au cœur de la conférence « Machine et Organisme » prononcée en 1947 par Georges Canguilhem, in La Connaissance de la vie, Vrin, 1965, rééd. 1980.

[17] G. Canguilhem, Ibidem, p. 101-102.

[18] G. Canguilhem, Ibidem, p. 102.

[19] M. Tibon-Cornillot, « Organismes vivants, organes artificiels », Corpus de l’Encyclopaedia Universalis, 785-794, Paris 1991. On trouvera dans ce texte une étude comparative des principales opérations par lesquelles une bactérie agrobacterium tumefasciens introduit plusieurs de ses gènes dans des cellules de végétaux eucaryotes et les principales opérations du génie génétique. Il existe de nombreuses convergences entre des performances animales et végétales et les réalisations techniques humaines.

[20] À propos de la distinction leibnizienne de la machine et de l’organisme, on peut lire Le système nouveau de la nature 10 et la Monadologie 63, 64, 65 et 66.

[21] Ces auteurs sont connus pour les ouvrages suivants : Ernst Kapp, Grundlinien einer Philosophie der Technik, Westermann, Braunschweig, 1877 [trad. fr. par G. Chamayou, Principes d’une philosophie de la technique, Vrin, Paris, 2007]. Ludwig Noire, Das Werkzeug und seine Bedeutung fur die Enwicklungsgeschichte der Menschheit, Mainz, 1880. Edward Von Mayer, Technik und Kultur, Hupeden und Merzyn, Berlin 1906.

[22] Heinrich Beck, Kulturphilosophie der Technik, Trier, 1975. Arnold Gehlen, Die Seele im technischen Zeitalter, Hamburg, 1975. Alois Nedoluha, Geschichte der Werkzeuge und der Werkzeug-maschinen, Wien 1961.

[23] A. Leroi-Gourhan, Le Geste et la Parole, Technique et Langage, Albin Michel, Paris, 1965, p. 32 et 33.

[24] A. Leroi-Gourhan, Ibidem, p. 33.

[25] A. Leroi-Gourhan, Ibidem, p. 140.

[26] On lira le chapitre 2 intitulé “La projection d’organe”.

[27] A. Leroi-Gourhan, Le Geste et la parole, La mémoire et les rythmes, Albin Michel, Paris, 1965, p. 40.

[28] A. Leroi-Gourhan, Ibidem, p. 41 et 42.

[29] A. Leroi-Gourhan, Ibidem, p. 47.

[30] A. Leroi-Gourhan, Ibidem, p. 48.

[31] A. Leroi-Gourhan, Ibidem, p. 50.

[32] A. Leroi-Gourhan, Ibidem, p. 51.

[33] A. Koyré, Études Galiléennes, Hermann, Paris, 1966, p. 286.

[34] Galileo Galilei, Dialogo sopra i due massini sistemi del mondo, Ptolemaico e Copernico Dialogo, Ibidem, p. 423.

[35] Galileo Galilei, « Discours et démonstrations mathématiques concernant deux nouvelles sciences touchant la mécanique et les mouvements locaux », Le Opere di Galileo Galilei, vol. VIII, p. 213.

[36] Galileo Galilei, Ibidem, p. 213.

[37] Nous faisons allusion aux travaux de Ian Wilmut et Keith Campbell du Roslin Institut d’edimburg parus dans le numéro de la revue Nature du 27 février 1997.

[38] Il faut sans doute nuancer ce point de vue ainsi que le montrent les travaux de Marshall Sahlins exposés dans son ouvrage Âge de pierre, âge d’abondance.

[39] Nous renvoyons au résumé proposé par nous à la page 20 de ce texte : « en créant des outils manuels détachables, donc permutables, permettant d’acquérir, avec la massue, l’équivalent musculaire du poing de l’orang-outan, avec la hache ou la griffe, l’équivalent des performances des félidés, avec le domptage des chevaux la rapidité des équidés, l’hominien concentre sur lui, à travers chaque groupe d’outils, l’équivalent des spéciations obtenues par de multiples espèces animales au prix d’une dérive génétique, d’une spécialisation corporelle spécifique apparue au cours de millions d’années. Il se les approprie sans qu’il lui soit nécessaire de se spécialiser lui-même corporellement ».

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