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Chantal de Crisenoy, Lénine face aux Moujiks, 1978

Présentation de l’éditeur

Lénine n’aime pas le paysan russe, le moujik : dès ses premiers écrits, dans sa polémique avec les populistes russes, il se montre convaincu que la révolution ne pourra venir que des secteurs avancés de la société, de la grande industrie, non pas des campagnes archaïques. Selon lui, le moujik est un « petit-bourgeois », réactionnaire, viscéralement adverse à la classe ouvrière.

Les faits démontrent l’exact inverse : en 1905, la paysannerie réclame comme un seul homme l’abolition du salariat; durant la révolution elle prend les armes par millions, exproprie les grands domaines, revendique l’union avec les ouvriers, qui viennent à peine de quitter la communauté villageoise, et en partagent les souffrances et les espérances. Pourtant, Lénine continue de mépriser cette classe, qui persiste à contredire son marxisme modernisateur.

En effet, Lénine ignore tout ou presque des campagnes russes. C’est dans un bel isolement scientifique qu’il forge l’image d’un moujik avare, à l’instinct propriétaire, dont l’alliance avec le prolétariat constituerait « la pire violation du marxisme ». C’est en répétant inlassablement des schémas de pensée absurdes et très éloignés du monde réel qu’il a préparé, théorisé et mis en pratique la liquidation de la paysannerie, prélude à la liquidation de la révolution elle-même.

Publié en 1978 aux éditions du Seuil dans la collection L’univers historique, Lénine face aux moujiks est issu de la thèse de doctorat de Chantal de Crisenoy. La présente édition en est une version abrégée et révisée, avec l’accord de l’auteure. Notre souhait était avant tout d’alléger l’appareil critique et les nombreux tableaux statistiques, qu’expliquait l’origine universitaire de l’ouvrage. Cet ouvrage a été écrit à une époque où Lénine constituait une référence pour de nombreux groupes et partis qui se revendiquaient révolutionnaires; à un moment, donc, où l’interprétation de sa théorie et de sa pratique constituait un enjeu politique important. Quarante années se sont écoulées depuis, ces débats semblent désormais bien éloignés, même s’il ne manquera sans doute pas, à l’occasion du centenaire de la révolution russe, du côté du milieu « radical » (on ne dit plus « révolutionnaire »), des tentatives de réhabilitation, franches ou dissimulées, du grand homme d’Etat. Cet ouvrage fournira, sur un point précis et bien documenté, un bon antidote à une éventuelle résurgence nostalgique.

Sur le fond, ce livre touche un point crucial de l’histoire intellectuelle et politique de notre modernité: l’ambiguïté de la théorie marxiste de l’histoire. En effet, dès 1848, Marx et Engels ont déclaré haut et fort, dans leur Manifeste communiste que l’avènement de la société socialiste s’appuierait fatalement sur le développement des forces productives, celles-là même dont il critiquait avec férocité les ravages, et que le produit de ce développement, le prolétaire, l’ouvrier de la grande industrie, en serait le fossoyeur. L’industrialisation est donc à la fois célébrée comme force révolutionnaire et vitupérée en tant que source de misère et d’injustice.

Confrontée à la réalité – ironie du sort, à la réalité russe, à laquelle Marx s’était intéressé à fond – cette contradiction a suscité chez le vieux barbu un profond embarras théorique: comment expliquer qu’un pays arriéré comme la Russie, peuplé de paysans, des « petit-bourgeois », puisse être manifestement au bord d’une révolution socialiste? Ce problème, Marx ne l’a jamais réglé, et la lettre cent fois raturée, adressée à Vera Zassoulitch, symbolise ce dilemme.

Chez Lénine au contraire, la théorie est restée indemne : c’est la réalité qui a fait les frais de cette contradiction. Puisqu’on était dans un pays socialiste, qui avait fait la révolution, et que celle-ci ne pouvait avoir lieu que dans une nation industrialisée, il fallait, en bonne logique, liquider la paysannerie, et donc, malheureusement, la révolution et la liberté. C’était le prix à payer pour la modernisation du pays, le prix de l’« électrification ».

La réforme agraire de Lénine constitue ainsi un exemple édifiant d’une politique guidée par le fétichisme technologique. Elle montre comment, par ce biais, le mode de production capitaliste peut trouver, à gauche, dans un parti maniant une rhétorique révolutionnaire, son plus sûr allié.

Éditions La Lenteur, 2017.

Un extrait de l’introduction :

Le silence qui entoure les premières années de la politique agraire de Lénine et des bolcheviks est embarrassé. Il est certes plus facile d’accuser les paysans que d’interroger le léninisme et même la vulgate marxiste. Que nous dit celle-ci ? Calque fidèle du discours de la bourgeoisie triomphante du XIXe siècle, elle nous parle d’un paysan inculte et arriéré, incapable d’imaginer quoi que ce soit au-delà de son clocher. Elle reste enfermée dans un schéma social où seules deux classes importent : le prolétariat et la bourgeoisie. Elle se désintéresse profondément de la paysannerie.

Ainsi, depuis plus d’un siècle maintenant, au nom de l’efficacité, de la rationalité de l’économie ou du nécessaire développement des forces productives, bref au nom du progrès, les idéologues de la bourgeoisie, comme la plupart des marxistes, prédisent « un monde sans paysans ». Un même point de vue guide ces deux discours : celui de l’accumulation du capital. Une même limite les borne : la fascination pour la grande industrie. Une même conception du travailleur les anime : l’homme déqualifié, déstructuré, normalisé, l’homme taylorisé, l’homme au travail brisé en multiples gestes inlassablement identiques, voilà pour la bourgeoisie le travailleur idéal. Le paysan est bien à l’opposé de ce rêve. Il représente le désordre car il se situe en dehors des normes du monde capitaliste et il en est au fond le perturbateur. Il dit le temps passé où le producteur direct n’était pas encore séparé de ses outils, mais il dit aussi le temps futur où les travailleurs se seront réappropriés les moyens de production, où le travail associé remplacera l’ordre des chaînes.

Il dit ce temps, car le travail paysan est bien souvent collectif, œuvre de solidarité communautaire. Affirmer que cette forme-là de travail est incompatible avec la société socialiste, n’est-ce pas défendre une idée profondément capitaliste du travail ? Et n’est-ce pas cette idée que certains marxistes reprennent à leur compte ? Pour nombre d’entre eux, si le prolétariat est la seule classe vraiment révolutionnaire, ce n’est pas tant en raison de son exploitation mais bien plutôt parce qu’il est passé par l’école de la grande industrie. Et s’ils prédisent à la paysannerie un avenir conforme à celui que lui offre la bourgeoisie capitaliste, s’ils refusent de lui reconnaître toute autonomie révolutionnaire, si dans le monde socialiste non plus, elle n’a pas sa place, c’est justement parce qu’elle n’a pas été disciplinée par cette même école. L’ordre capitaliste prend ainsi le pas sur les rapports d’exploitation, l’homme discipliné sur l’homme révolté.

La lutte armée de millions de paysans n’a pas suffi à faire naître ne serait-ce qu’un doute chez les stratèges de la révolution. Imperturbables, ils leur dénient toujours une place à la mesure de celle qu’ils accordent au prolétariat. Mais quel prolétariat ? Ce mépris du paysan n’est-il pas révélateur de la société qu’ils veulent construire ? Pour quelle raison le salariat y est-il baptême obligatoire, purgatoire impératif ? Et l’abolition de l’exploitation de l’homme par l’homme n’est-elle pas remise à plus tard, à bien plus tard, au jour jamais précisé où tous les paysans auront expié leurs origines, où tous les travailleurs seront enfin « assez » éduqués ?

Il serait temps pourtant de s’interroger sur cette certitude du mouvement marxiste: la paysannerie est incapable d’initiative, elle doit être guidée par le prolétariat sauf à tomber sous l’influence de la bourgeoisie. Les explications embarrassées de ceux qui reconnaissent aux révolutions vietnamienne et chinoise un caractère socialiste, sans pour autant rompre avec le dogme, ne sauraient convaincre. Comment justifient-ils leur position ? En recourant à des histoires de délégation de pouvoir, de substitution : les partis communistes vietnamien et chinois sont, assurent-ils, des partis prolétariens. Mais c’est là ne tenir aucun compte de leur réelle composition de classe. C’est une démarche mystique et non une analyse matérialiste. Quelque chose s’est passé que l’on ne veut pas admettre. Une question fondamentale reste occultée: pourquoi les révolutions sont-elles, encore au XXe siècle, le fait des paysans au lieu d’éclater, comme le prévoyait la théorie, dans les pays industrialisés ?

Chantal de Crisenoy,
Lénine face aux Moujiks,
éd. La Lenteur, 2017,
334 p. 14 euros.

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