Jean-Baptiste Fressoz, Pour une histoire des symbioses énergétiques et matérielles, 2021

Avec l’urgence climatique, l’expression « transition énergétique » a acquis un tel prestige que les historiens en sont venus à l’employer pour décrire toutes sortes de processus, y compris ceux qui furent, à rigoureusement parler, des additions énergétiques. Le problème de la « transition énergétique » est qu’elle projette un passé qui n’existe pas sur un futur pour le moins fantomatique. Cet article propose une nouvelle façon d’aborder l’histoire de l’énergie en tant que dynamique d’accumulation symbiotique.

 

Ces dernières années ont vu paraître de nombreux ouvrages portant sur l’histoire de l’énergie. On peut se réjouir de ce renouveau d’intérêt, on peut aussi regretter que ces ouvrages se soient placés sous la bannière de la « transition ». Avec l’urgence climatique, ce mot a acquis un tel prestige, une telle centralité, que les historiens en sont venus à l’employer pour décrire toutes sortes de processus, y compris ceux qui furent, à rigoureusement parler, des additions énergétiques [1].

La révolution industrielle est ainsi présentée comme une « transition » du bois vers le charbon, comme le passage d’une « économie organique » à une « économie minérale ». On peut lire dans un ouvrage de référence récent que le pétrole et l’électricité au XXe siècle furent des « transitions énergétiques » – alors que l’électricité accroît la consommation de houille et que le pétrole ne la réduit pas forcément [2]. La vision « phasiste » du monde matériel est si profondément ancrée que des historiens opposent un XIXe siècle du charbon à un XXe siècle du pétrole – et en tirent des conclusions hasardeuses sur l’histoire et la nature du pouvoir [3]. La prodigieuse lenteur de l’actuelle « transition énergétique » n’a pas non plus annulé les présomptions sur celles qui sont supposées avoir eu lieu par le passé [4]. Lire la suite »

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Bertrand Louart, Réappropriation, jalons pour sortir de l’impasse industrielle, 2022

Présentation de l’ouvrage:

Bertrand Louart,
Réappropriation.
Jalons pour sortir de l’impasse industrielle,

La Lenteur, mai 2022
(176 pages, 15 euros).

 

Avant-propos

Avec la brochure Quelques éléments d’une critique de la société industrielle publiée en 2003, j’avais tenté une première fois de préciser la démarche de réappropriation des sciences, des arts et des métiers dans laquelle des amis et moi-même étions engagés depuis plusieurs années.

Malgré la corruption quasi universelle de toute activité du fait de sa transformation en marchandise, de l’industrialisation des procédés et de l’envahissement des pratiques par des ersatz, nous cherchions une activité en prise avec la réalité et ayant une utilité sociale évidente. En tout cas, nous ressentions vivement la nécessité de ne pas sombrer dans la déréalisation et la vie hors-sol qu’implique aujourd’hui la dépossession de tout pouvoir sur son existence qui est le lot commun de bien des salariés dans les pays dits développés. C’était pour nous une question de dignité et de santé physique, morale et psychologique autant que de fidélité à nos convictions. Nos divers parcours dans la recherche des moyens de « gagner notre vie » nous avaient donc fait ressentir la nécessité d’articuler à des activités pratiques une critique de ce qu’elles étaient devenues dans le contexte de la société capitaliste et industrielle.

Nous pensions également que la critique sociale, aussi pertinente soit-elle, ne peut espérer aboutir – et même simplement sortir du cercle des convaincus – que si elle s’efforce de dégager quelques issues hors du système de faux besoins et des mécanismes d’enrôlement du monde actuel. Il fallait nous donner à plus ou moins long terme les moyens de sortir d’une situation d’isolement, où chacun se contentait de bricoler dans son coin des solutions individuelles, certes réconfortantes, mais sans perspectives plus politiques. Malgré ses insuffisances, la brochure de 2003 nous a permis de rencontrer des personnes partageant ces idées, et d’autres partisanes d’un démantèlement du système industriel et d’une relocalisation de la production.

En 2004, j’ai publié le n°6 de Notes & Morceaux choisis, bulletin critique des sciences des technologies et de la société industrielle qui avait pour thème “La Menuiserie et l’ébénisterie à l’époque de la production industrielle”. Ce texte constituait une illustration, à partir de mon expérience de menuisier, de la démarche de réappropriation et des obstacles qu’elle rencontre aujourd’hui. La transformation du métier sous l’effet des nouveaux matériaux (les dérivés industriels du bois) et des machines ad hoc invitait à examiner de plus près les conséquences de la mécanisation du travail et de l’automatisation de la production.

Or, en cernant les conditions qui transforment ces savoir-faire au point d’en être « réduits à n’être plus que des suites d’opérations matérielles des plus vulgaires », il m’est apparu que le problème était non pas que la production soit industrielle, mais qu’actuellement toute production tend à devenir industrielle au détriment des capacités de production autonome des individus et des communautés. Plutôt que de « critique anti-industrielle » (dénomination qui s’attirait le reproche peu subtil : « Vous êtes contre toutes les machines ! »), il me se semblait plus intéressant d’approfondir la critique du capitalisme industriel.

Depuis, ces brochures ont fait leur chemin, dans les infokiosques et ailleurs. Surtout, la multiplication des oppositions aux projets d’aménagement du territoire et d’extraction des ressources minières en France et en Europe (ZaD et autres) a mis en avant dans une fraction de la jeunesse engagée une critique de la société industrielle qui, sur les lieux et territoires occupés, s’articule à une reconquête de l’autonomie matérielle. Il me semble aujourd’hui nécessaire d’étoffer et d’actualiser cette brochure et ces propositions pour les mettre plus en phase avec leur temps, exposer les banalités de base de la critique du capitalisme industriel et de la démarche de réappropriation des savoir-faire qui est son pendant nécessaire.


 

Table des matières

Avant-propos

Introduction

  1. Le capitalisme industriel
    • Enclosures et dépossessions
    • « Satanic mills »
    • La fabrique des pauvres
  2. Sciences et techniques
    • La Science moderne
    • La discipline mécanique
    • Énergie et pouvoir
    • Abondance de la dépossession
    • Délivrance et intensité
  3. La trahison de la critique sociale
    • Quel idéal social ?
    • La tentation léniniste
    • Le mythe de l’automatisation
    • Chantage à la démesure
  4. Introduction à la réappropriation
    • Le progressisme, voilà l’ennemi !
    • Espoir au passé
    • La liberté et l’autonomie par la subsistance
    • De la désertion à la dissidence
    • Politique de la dissidence
  5. La Réappropriation des sciences, des arts et des métiers
    • L’enquête critique
    • Les sciences
    • Les arts et métiers

Conclusion


Recension

L’histoire du capitalisme industriel est celle de la destruction de l’autonomie collective et individuelle. Bertrand Louart, menuisier-ébéniste dans le collectif autogéré de Longo maï, déconstruit « les illusions progressistes reposant sur la foi qu’une amélioration de la condition humaine résulte nécessairement des avancées scientifiques et techniques, du développement économique et industriel ». Il propose une perspective politique en défendant la voie d’une réappropriation des arts et métiers, d’une reprise en main de nos conditions d’existence, « pour sortir de l’impasse où nous enfonce la société capitaliste et industrielle ».

Constatant qu’aujourd’hui les mouvements sociaux comme les associations non-gouvernementales limitent leurs revendications à la recherche d’un compromis et à la demande d’une protection de la part de l’État, préservant ainsi le statu quo, il pointe l’impuissance à critiquer la société industrielle du fait de notre indépendance complète à celle-ci. Si le mouvement des Gilets jaunes a révélé l’absence d’une force sociale capable de résister à la modernisation, il a également mis en lumière qu’aucune délégation de pouvoir n’est capable de résoudre les problèmes réels et que les peuples doivent reprendre leur destin en main. « Il est nécessaire non seulement d’occuper le terrain, mais aussi de construire de quoi y demeurer ».

Bertrand Louart rappelle comment, avec l’avènement du capitalisme industriel, la subsistance de la société est passée des « mains collectives » des classes populaires aux « mains privées » d’une nouvelle classe dominante : la bourgeoisie commerçante, industrielle et financière, qui détient les moyens de production. S’il bénéficie de nouvelles libertés l’individu a perdu en autonomie. Les communs ont été, tout d’abord, clôturés, la propriété privée, au sens moderne, inventée. Ceci n’a pas été imposé sans résistance, émeutes et insurrections pour défendre ce que l’historien Edward P. Thompson a nommé « économie morale » : la nouvelle organisation dans les fabriques signifiait l’entrée dans un état de dépendance et l’obligation de se vendre pour devoir tout acheter.

« La promesse d’amélioration économique réalisée à marche forcée se fait au détriment de l’habitation populaire et au prix d’une dislocation de la vie sociale ».

À la connaissance empirique des matériaux, des techniques et des savoir-faire que les classes laborieuses mettaient en œuvre, a succédé la connaissance scientifique, en grande partie « héritière de la religion chrétienne », en ce qu’elle dévalorise tout autant la perception humaine.

« La méthode scientifique définit un rapport de domination avec la nature, dans la perspective d’en exploiter les ressources et potentialités, de s’approprier sa productivité et sa puissance. »

Les classes supérieures comprennent que grâce à la science moderne, « la puissance matérielle peut devenir un instrument de pouvoir politique ». Avec Les Lumières, connaissances scientifiques et techniques doivent apporter l’émancipation politique et sociale, sous une forme idéaliste et individuelle, indépendamment du contexte historique, culturel et social. L’usage des machines était limité depuis l’Antiquité, la main d’œuvre étant abondante. Sa diffusion au XIXe siècle a contribué à modeler l’ensemble de la société. Il fallut inculquer aux ouvriers la discipline du travail industriel, rythmée par le temps abstrait de l’horloge. Ceux-ci, habitués à la « culture du suffisant », furent poussés à l’endettement qui les contraignit à l’assiduité au travail.

L’historien suédois Andreas Malm a montré comment le charbon s’est imposé pour des considérations avant tout politiques : celui-ci pouvait être facilement transporté vers les villes où les entrepreneurs trouvaient plus facilement des travailleurs qu’à la campagne. « Le politologue britannique Timothy Mitchell analyse la transition énergétique vers le pétrole comme un moyen de saper le mouvement ouvrier et d’établir un ordre international favorable aux grandes puissances coloniales et industrielles. » Quant à l’industrie nucléaire, elle symbolise « le pouvoir de la technocratie sur la société. » Cet exposé historique est bien entendu plus développé et mériterait d’être retranscrit intégralement tant il fourmille d’informations et de réflexions. Par exemple, on apprend que, pendant près de 30 ans au début du XXe siècle, le canton des Grisons, suite à un référendum d’initiative populaire, interdit la voiture individuelle ! Nous ne pouvons malheureusement que rapporter quelques jalons et inciter vivement à une lecture intégrale.

L’auteur explique ensuite comment le développement des machines a privilégié « la puissance au détriment du rendement », comment les sociétés capitalistes et industrielles se sont orientées vers l’acquisition de plus de puissance plutôt que vers la subsistance.

« La guerre économique n’est d’ailleurs rien d’autre qu’une guerre contre la subsistance autonome, qui détruit et dévalorise tout ce qui permet de se passer de la marchandise et de l’argent. »

« À l’opposé de l’économie morale des sociétés de subsistance, qui redistribuaient l’abondance relative, l’économie politique du capitalisme repose sur la contrainte structurelle de la rareté engendrée par la dépossession de nos moyens de production et d’existence. »

La promesse que le progrès nous délivrera du labeur et de la douleur, est « un des ressorts de l’adhésion des exécutants et des dominés ».

De la même façon, Bertrand Louart retrace la généalogie de la critique du capitalisme, depuis les deux conceptions du socialisme : marxiste et productiviste, anarchiste et coopératif. Il dénonce les imaginaires de certains intellectuels contemporains, imprégnés d’industrialisme : le « léninisme écologique » d’Andreas Malm, la révolution planifiée d’en haut de Frédéric Lordon. Il soutient que « le pouvoir politique, c’est-à-dire l’appareil d’État, est dépendant de la puissance matérielle, économique et technologique, issue de l’industrie, et ne peut s’exercer que dans la direction de sa conservation et de son accroissement. »

La complexité des instruments et la spécialisation des savoirs nécessitent une division des tâches dont la démesure engendre « l’inconscience quant aux déterminations » et « l’irresponsabilité quant à leurs conséquences ». La société capitaliste et industrielle exerce un chantage à la démesure dans le sens où les problèmes qu’elle provoque devraient recevoir des « solutions globales », conçues et mises en œuvre par les États, les grandes entreprises, les scientifiques et les experts. Cependant, ceux-ci prônent plutôt l’adaptation et la fuite en avant par l’innovation technologique :

« Ces organisations ne peuvent pas s’en prendre à la racine des maux qu’elles prétendent combattre, car cela les amènerait inévitablement à s’en prendre aux fondements de “la liberté du commerce et de l’industrie” qui constituent la base de leur puissance matérielle et de leur pouvoir politique ; elles peuvent seulement aménager le désastre et gérer les nuisances. »

Bertrand Louart propose au contraire d’établir un véritable rapport de force en faveur d’un changement social profond et radical, en s’inspirant de la révolution anarchiste espagnole de 1936-1937 : pour sortir de l’impasse, l’émancipation sociale générale doit partir du terrain de la vie quotidienne.

Considérant que le progrès n’est que « la dynamique d’extension indéfinie du règne de l’argent, la colonisation de notre existence par les marchandises », qu’il est puissant car fonde sa dynamique sur notre participation volontaire ou contrainte, intégrant notre activité autonome en détruisant les conditions même de notre autonomie, il le désigne comme « le premier obstacle à une tentative d’analyse critique et d’émancipation ». Il défend et réhabilite les pratiques de subsistance, c’est-à-dire la capacité de « subvenir par soi-même autant que collectivement à ses propres besoins élémentaires, comme point de départ pour lutter contre l’envahissement de tous les aspects de la vie par les marchandises ».

« La dissidence doit s’organiser : conférer un contenu politique à ses diverses activités et, sur cette base, inviter tous ceux qui souhaitent déserter le monde tel qui ne va pas. » La réappropriation de la subsistance débute par le partage et la mutualisation des pratiques et des outils, la création d’un rapport de forces local, par l’occupation de lieux, la négociation de leur usage, l’expression publique de la volonté collective d’expérimenter autre chose. Par la réappropriation des sciences, des arts et des métiers, il compte favoriser la réunion des trois sphères de l’activité humaine, identifiées par Hannah Arendt : le travail de notre corps, l’œuvre de nos mains et l’action politique.

« Ce que les sociétés de subsistance faisaient spontanément du fait de leurs moyens limités, la démarche de réappropriation doit s’efforcer de le faire en conscience, non pour établir des seuils ou des limites à ne pas dépasser – comme le préconisent certains écologistes réactionnaires –, mais plutôt pour atteindre une sorte d’équilibre dynamique ou de “juste proportion“ susceptible de préserver la liberté de chacun et l’autonomie de tous. »

Là aussi l’analyse est infiniment plus complexe que ce que nous pouvons en rapporter.

Afin d’illustrer cet exposé théorique, l’auteur revient ensuite longuement sur son parcours, ses choix et ses pratiques. Destiné à des études scientifiques, il est très tôt ébranlé dans ses convictions par différentes lectures et rencontres, et va participer à la rédaction de brochures de critique sociale, la préparation et la réalisation d’actions de contestation, puis s’orienter vers la menuiserie et l’ébénisterie.

Bouffée d’espoir parmi l’avalanche de résignation, cette ouvrage précieux, publié par une des maisons d’édition les plus inspirantes du moment, contribuera assurément à nourrir des perspectives et motiver des bifurcations. Aussi dense et synthétique qu’indispensable !

L’auteur anime également l’émission technocritique Racine de Moins Un sur Radio Zinzine.

Ernest London, bibliothécaire-armurier,
sur le site Bibliothèque Fahrenheit, 26 août 2022.

 


Bonnes feuilles

La liberté et l’autonomie par la subsistance

Pour les progressistes les plus avancés, la liberté est la possibilité de faire tout et le contraire de tout sans avoir à reconnaître de limites ni à en subir les conséquences. Ils conçoivent de même l’autonomie comme la dépendance exclusive à l’impersonnelle machinerie technologique dans une vie hors-sol. Ils n’acceptent aucune limite ni valeur d’ordre humain sous prétexte que celles-ci sont des conventions sociales et seraient donc « arbitraires et subjectives » et servent en réalité à justifier le pouvoir d’un groupe sur un autre ou le maintien d’une domination archaïque. Ils acceptent pourtant avec pragmatisme de se soumettre aux injonctions de la machine et accueillent avec un froid détachement les diktats des experts, scientifiques et autres technologues, acceptant les contraintes techniques et économiques comme purement « rationnelles et objectives ». Ainsi, dans les grandes organisations, les entreprises, les administrations ou à l’éducation nationale, on vante de plus en plus l’ « autonomie » des salariés, des usagers ou des élèves, en désignant par là le fait que l’individu a si bien intériorisé les contraintes bureaucratiques et technocratiques qu’il s’y plie de sa propre initiative et sans rechigner.

Nous assistons à cette corruption du langage, qui donne aux mots un sens totalement opposé à ce qu’ils désignaient initialement, symptôme de la soumission, et plus encore de l’enfermement, d’une catégorie de personnel dans les structures hiérarchiques : non seulement ils n’imaginent plus qu’il puisse exister d’autres rapports sociaux, mais surtout ils œuvrent activement à ce qu’on en oublie même la possibilité [1]. Il nous faut donc préciser le sens des termes que nous employons afin de ne pas les laisser au service de la domination.

Nous défendons une tout autre idée de la liberté qui ne consiste pas en l’abolition de toutes les contraintes qui pèsent sur l’individu, et de l’autonomie qui ne réside pas dans la rupture de tous les liens de dépendance interpersonnels [2]. Les concevoir ainsi, c’est les confondre une fois encore avec la délivrance. Pour nous, liberté et autonomie s’ancrent dans la reconnaissance du fait qu’engagements et attachements sont les fondements de la vie sociale : non ceux qui sont imposés par une autorité extérieure et dominatrice, mais ceux que l’on se donne à soi-même en accord avec les autres, et autant que possible par une élaboration et une maîtrise conscientes. Émanciper ne signifie pas à nos yeux couper tous les liens, mais au contraire choisir ses relations et attacher mieux.

Nous voulons réaffirmer une conception de la liberté et de l’autonomie comme élaboration de la responsabilité dans le choix conscient de ses attachements et fidélité à ses engagements. Reconnaître des limites à l’activité humaine, individuelle ou collective, ne signifie pas renoncer à agir, mais implique d’imaginer de nouvelles formes d’association ou de coopération pour faire en sorte que l’organisation sociale ne tombe pas dans la démesure, c’est-à-dire amène la domination d’un groupe, la subordination des individus ou encore l’exploitation désastreuse des ressources naturelles.

L’autonomie désigne chez un individu la capacité morale de « se donner à soi-même ses propres règles de conduite », ou bien dans un sens plus politique, le fait qu’un pays, une province ou une ville peuvent édicter et faire appliquer leurs propres lois sur leur territoire. Tout en conservant ces différentes significations, nous y ajoutons une dimension matérielle : être autonome, c’est aussi être capable de subvenir à ses besoins par son activité propre, c’est être en capacité de produire sa propre subsistance, celle de son foyer, de ses proches et de la communauté à laquelle on appartient.

Cette idée est ancienne, mais l’indépendance matérielle, reposant sur la propriété de la terre et des outils de travail, était tellement courante autrefois que c’était surtout la suppression de cette indépendance qui était perçue comme une grave atteinte à la liberté de la personne.

« Lors de la Guerre de sécession aux États-Unis, un certain nombre d’abolitionnistes ont critiqué l’idée qu’il suffirait d’accorder la liberté juridique formelle aux esclaves : si on ne leur donnait pas les bases matérielles de la liberté, c’est-à-dire les moyens de subvenir à leurs besoins, ils seraient contraints de se vendre à leurs anciens propriétaires et la liberté promise ne serait qu’un leurre. Ces moyens matériels étaient à leurs yeux « 40 acres and a mule » – de la terre et une bête de somme pour la travailler, comme pour les Romains dans l’Antiquité. Pendant un premier temps, ce fut parfois accordé aux esclaves, mais finalement, ils durent racheter tout cela à leurs anciens propriétaires, et les noirs formellement affranchis n’eurent d’autre choix que d’endurer un nouveau siècle d’exploitation agraire et de ségrégation raciale dans les États du Sud, ou de migrer vers le Nord où les industriels les attendaient bras ouverts pour les exploiter comme salariés dans leurs usines… » [3]

Cet idéal d’autonomie fondé sur l’indépendance matérielle, avec ce qu’il implique en termes de critique du salariat, de valorisation de l’autoproduction, s’est largement émoussé aujourd’hui. Par exemple, pour s’affranchir de la tutelle de ses parents, il faut être indépendant d’eux au plan matériel, c’est-à-dire en fait au plan financier, par un salaire. Or, la manière dont nous pensons aujourd’hui nous « émanciper » de nos parents et acquérir une « autonomie » dans la société par le salariat, était considérée autrefois pour ce qu’elle est en réalité, une forme d’asservissement à un patron et de dépendance à la marchandise.

Les deux manières de concevoir la liberté et l’autonomie sont en conflit ouvert. En effet, les formes les plus modernes de domination – impersonnelles et structurelles – reposent sur la « guerre à la subsistance » [4], la destruction des bases matérielles et sociales d’une véritable indépendance.

Ce conflit s’était déjà matérialisé au temps des enclosures dont il est question en début d’ouvrage. Ainsi, les poor laws, les lois d’assistance aux indigents, avaient pour but d’empêcher les paysans expropriés de mourir de faim en obligeant leur paroisse à leur fournir du pain, du travail et (à partir de 1795) un complément de salaire en cas de chômage. Ces lois reconnaissaient une sorte de « droit à l’existence » à chacun en instaurant ce que l’on appellerait aujourd’hui un « revenu de base ». Mais ce n’était que la traduction bureaucratique du principe premier de l’économie morale des communautés que le mouvement des enclosures était en train de détruire au même moment. Ce que l’organisation de la communauté réalisait spontanément par solidarité entre ses membres, est remplacé par un « droit » garanti par l’État et appliqué par ses institutions avec l’aide de la marchandise ; avec toutes les humiliations et l’arbitraire qu’implique un rapport de dépendance complète de l’individu seul face à la « puissance publique » [5]. Ainsi, même les intentions les plus charitables et les sentiments les plus généreux en apparence peuvent participer à renforcer et étendre la dépossession.

Dans un document officiel de 1607, à l’usage des Lords du royaume, la philosophie présidant à ces poor laws est résumée ainsi :

« L’homme pauvre sera satisfait dans son but : l’Habitation ; et le gentilhomme ne sera pas entravé dans son désir : l’Amélioration. » [6]

Autant essayer de concilier la chèvre et le chou, ou encore le loup et l’agneau ! Car le mouvement des enclosures va se développer en Angleterre, et ce que l’on appelait au XVIIe siècle « l’amélioration » est devenu aujourd’hui le progrès, la dynamique de l’économie capitaliste et industrielle.

Ce progrès se réalise toujours depuis au détriment de « l’habitation », c’est-à-dire le fait de vivre dans un pays, une contrée, sur un bout de terre dont on tire les ressources de son existence et sa subsistance, que l’on cultive et aménage à sa convenance, où l’on trouve des habitants, des compagnons et des complices qui en font autant. Ou dans une ville, dans un quartier, où l’on partage la vie et les activités avec ceux vivant alentour. Bref, l’habitation consiste à construire un monde qui soit le nôtre ; ce qui reste la manière la plus sûre d’apporter d’une réelle amélioration de la condition humaine.

Aujourd’hui, partout le progrès entrave l’habitation, transforme le monde en un monde pour les machines et leurs flux incessants de marchandises qui emportent tout et ne laissent rien en repos. Il construit des non-lieux, il aménage pour faciliter la circulation, il perfectionne pour encourager l’innovation. Il bouleverse tout pour que rien n’arrête son mouvement. Il n’est jusqu’au climat qui ne soit pas chamboulé, rendant encore plus incertaine et difficile notre habitation, le rapport avec la nature qui nous entoure. Comment, dans ces conditions où le changement est permanent et où plus rien n’est stable pourrait-il sortir une amélioration durable de notre condition ? Comment construire sur des sables mouvants ?

Le désir d’habitation n’a pas totalement disparu. En effet, si tant de gens vont prendre des vacances dans des pays exotiques, ou visitent les centres anciens des grandes villes, c’est bien parce que là subsistent encore quelques traces de l’ancienne manière d’être au monde. Alors que partout alentour se multiplient les non-lieux : les mêmes supermarchés, les pavillons de banlieue identiques, les tours de bureau semblables, les zones industrielles toutes aussi sinistres, les élevages intensifs et les champs remplis de clones, etc. Le touriste fuit ces lieux de sa morne existence quotidienne pour aller un moment se faire prendre en photo dans ce qui subsiste de lieux habités. Ce faisant il participe à en chasser les habitants et à transformer leurs antiques demeures en décor. Voyez ce qu’est devenue Venise, par exemple.

Les véritables améliorations ne peuvent aujourd’hui venir que du renouveau de l’habitation et de la subsistance contre le déracinement qu’engendre partout le progrès par l’innovation et la marchandise.

« Pour les savants écologues, la Terre devient inhabitable à force de pollutions. Pour nous, c’est d’abord à force de n’être pas habitée. Tout le reste en découle. » [7]

*

Aussi, par subsistance nous n’entendons pas seulement « ce qui sert à assurer l’existence matérielle », mais plus largement le fait de subvenir par soi-même autant que collectivement à ses propres besoins, c’est-à-dire toute production réalisée d’abord et avant tout dans le but de satisfaire des besoins élémentaires et immédiats pour soi-même, ses proches et ses connaissances élargies. Une production directement utile à la vie quotidienne et non une marchandise faite avant tout pour être vendue et rapporter de l’argent.

La subsistance ne tombe pas du Ciel, mais est produite sur Terre, c’est-à-dire à partir des ressources propres à un territoire, entretenues et utilisées en commun par leurs habitants. Il n’y a pas de subsistance sans habitation, ni de communs sans communauté vivant sur un territoire [8].

La subsistance est associée d’abord à la nourriture, mais on peut parfaitement y englober les objets, les outils et autres constructions ou services qui permettent de contourner le recours à la marchandise et au « monopole radical » des professionnels, d’atténuer la dépendance à l’argent et la soumission au salariat, et qui rendent la vie plus digne d’être vécue du fait des relations sociales qu’elle encourage (don, entraide, solidarité, amitié, et autres formes de réciprocité). Nous avons bien conscience de défendre une perspective qui dans l’imaginaire progressiste est totalement dévalorisée :

« La notion de “subsistance” est habituellement associée à la pauvreté et à l’arriération. Cependant, nous voulons montrer que la subsistance ne signifie pas seulement travailler dur et vivre aux limites de l’existence, mais aussi la joie de vivre, le bonheur et l’abondance. Une telle redéfinition de la subsistance demande que les gens, et en particulier les femmes, cessent de se dévaloriser eux-mêmes – leur propre travail, leur propre culture, leurs propres capacités – et arrêtent d’attendre que la bonne vie leur soit offerte par ceux “d’en haut”. Cette dévalorisation de soi est bien sûr une conséquence d’une colonisation et d’une dégradation forcées. Mais elle a été intériorisée par tous les peuples colonisés y compris les femmes. Cette dévalorisation est ensuite entretenue par l’illusion de ce que nous appelons “rattrapage par le développement” et le “rattrapage par la consommation” : c’est la promesse que finalement tous les colonisés au bas de la pyramide sociale atteindront le niveau de ceux qui sont au sommet. Dans ce livre nous voulons montrer que de plus en plus de gens rejettent ce modèle. » [9]

En effet, partout les activités de subsistance sont en concurrence avec les marchandises produites par les machines et vendues à des prix dérisoires. Les paysans et artisans des pays dits « en voie de développement » gagnent trop peu avec leur production et doivent se contenter d’un outillage rudimentaire. De plus, comme l’a bien analysé Ivan Illich [10], les écoles et les universités forment des consommateurs et des travailleurs avant tout soucieux de s’intégrer à l’économie marchande et réclament en conséquence les biens, services et moyens de production les plus modernes. Ce qui contribue à dévaloriser les activités de subsistance et à démunir d’autant plus ceux qui les pratiquent encore.

En dépit de cette situation très défavorable, il nous semble nécessaire de défendre et réhabiliter les pratiques de subsistance comme point de départ pour lutter contre l’envahissement de tous les aspects de la vie par les marchandises. C’est la conclusion à laquelle ont abouti les écoféministes allemandes Veronika Bennholdt-Thomsen, Maria Mies et Claudia von Werlhof[11] dans les années 1980-90 à la suite de leurs rencontres et discussions avec des femmes des pays dits du « Tiers-monde » :

« [La subsistance] est ce qui exprime le plus complètement tout ce que nous attendons d’une alternative sociale : la liberté, le bonheur, l’autodétermination dans les limites de la nécessité – pas dans un autre monde mais dans celui-ci ; ensuite la persistance, la vigueur, la volonté de résister, la vision par en bas, un monde d’abondance pour tous. La notion d’autoproduction est, à notre avis, beaucoup trop limitative parce qu’elle se réfère uniquement à la dimension économique. La “subsistance” renferme des concepts comme “l’économie morale”, un nouveau mode de vie sous tous ses aspects : économie, culture, société, politique, langage, etc., des aspects qui ne peuvent plus être dissociés. » [12]

La subsistance ne se réduit donc pas à la seule « économie de subsistance », à une forme de production matérielle à petite échelle, mais bien plus généralement au fait de prendre en main individuellement autant que collectivement sa propre existence. C’est l’idée que Veronika Bennholdt-Thomsen et Maria Mies désignent sous l’expression perspective de subsistance. Il ne s’agit donc pas de défendre la subsistance telle qu’elle existe, c’est-à-dire avant tout comme travail fantôme pour les économies des pays dits « en voie de développement », mais bien de la soutenir et de l’enrichir en lui donnant une dimension politique, afin d’en faire une pratique de lutte et de résistance contre la marchandisation et la normalisation industrielle de la vie.

« La production de subsistance ou production de la vie inclut tout travail servant à la création, la recréation et à l’entretien direct de la vie et qui n’a pas d’autre objectif. C’est pourquoi la production de subsistance est contraire à la production de marchandises et de plus-value. La production de subsistance aspire à la « vie », la production de marchandises à l’argent qui produit toujours plus d’argent, ou l’accumulation du capital. Pour ce genre de production la vie est en quelque sorte un effet secondaire de pure coïncidence. » [13]

Dans les pays dits « en voie de développement », c’est déjà la défense de la perspective de subsistance qui mobilise les communautés indigènes contre les projets d’extractivisme [14] ou d’aménagement du territoire – qu’ils soient publics ou privés, ils sont toujours accompagnés de policiers corrompus, de milices paramilitaires et de bandes mafieuses – qui menacent directement leur mode d’existence et remettent radicalement en cause leur rapport au monde. Que ce soit contre l’implantation d’éoliennes industrielles dans l’isthme de Tehuantepec au Mexique [15] ou contre les Black law qui visent à libéraliser les marchés agricoles en Inde[16], il s’agit pour ces communautés d’une question de vie ou de mort puisqu’elles savent qu’elles ne survivront pas au déracinement que leur promet le progrès.

À l’inverse, dans un pays dit « développé » comme la France, où le salariat et la marchandise se sont substitués depuis longtemps à la subsistance, cette dernière décennie, l’occupation des terres promises à des grands projets industriels, que ce soit contre l’aéroport de Notre-Dame des Landes, contre le parc de loisir de Center Parcs à Roybon, contre le site d’enfouissement des déchets nucléaires à Bure et encore bien d’autres, a fait découvrir aux occupants et à leurs sympathisants l’importance de la subsistance et de l’habitation afin de pérenniser l’occupation et d’ancrer les luttes sur le territoire.

 

Bertrand Louart
Radio Zinzine
04 300 Limans

Menuisier-ébéniste dans le collectif
autogéré Longo maï à Limans.

Animateur de l’émission
Racine de Moins Un
sur les ondes de Radio Zinzine.

Rédacteur de la revue
Notes & Morceaux choisis,
bulletin critique des sciences des technologies et de la société industrielle
avec les éditions La Lenteur (13 numéros parus).

 

Auteur de :

Les êtres vivants ne sont pas des machines,
La Lenteur, février 2018
(312 pages, 16 euros).

Réappropriation.
Jalons pour sortir de l’impasse industrielle,

La Lenteur, mai 2022
(176 pages, 15 euros).

 


[1] Jaime Semprun, Défense et illustration de la novlangue française, Paris, éditions de l’Encyclopédie des Nuisances, 2005.

[2] Ce serait là plutôt une définition de l’autarcie, le fait de « se suffire à soi-même ».

[3] Aurélien Berlan, Autonomie et délivrance, repenser l’émancipation à l’ère des dominations impersonnelles, février 2014. Voir également du même auteur Terre et liberté, la quête d’autonomie contre le fantasme de délivrance, La Lenteur, 2021, qui développe des thèmes ici abordés succinctement.

[4] Ivan Illich, Le Travail fantôme, Paris, Seuil, 1981.

[5] C’est là un aspect particulièrement négligé des promoteurs du « revenu d’existence » ou « revenu de base », qui semblent oublier que l’État n’offre jamais rien sans contrepartie.

[6] Cité par Karl Polanyi, La Grande transformation [1944], Paris, Gallimard, 1983, p. 61.

[7] Jaime Semprun, Pour un numéro 16 de l’Encyclopédie des Nuisances, env. 1992 (archives personnelles).

[8] Voir “Bref exposé de la notion de territoire et de ses implications”, in Collectif, La Lampe hors de l’horloge, éléments de critique anti-industrielle, Villasavary, éditions de la Roue, 2014.

[9] Veronika Bennholdt-Thomsen & Maria Mies, La Subsistance. Une perspective écoféministe [2000], Saint-Michel-de-Vax, La Lenteur, octobre 2022..

[10] Ivan Illich, Une société sans école, Paris, Seuil, 1971.

[11] Voir également, Maria Mies & Vandana Shiva, Écoféminisme [1993], ch. 19, Paris, L’Harmattan, 2017.

[12] Veronika Bennholdt-Thomsen & Maria Mies, La Subsistance…, op. cit.

[13] Ibidem.

[14] Anna Bednik, Extractivisme. Exploitation industrielle de la nature : logiques, conséquences, résistances, Vierzon, Le Passager Clandestin, 2016.

[15] Alèssi Dell’Umbria, Istmeño, le vent de la révolte. Chronique d’une lutte indigène contre l’industrie éolienne, Mas d’Azil-Toulouse, Les éditions du bout de la ville-CMDE, 2018.

[16] En septembre 2020, le premier ministre indien Narendra Modi, fait voter trois lois qui visent à libéraliser le marché des denrées alimentaires. Depuis lors, de nombreux paysans indiens sont mobilisés contre ces lois et ont mobilisés a leurs côtés ouvriers, travailleurs précaires et étudiants contre la politique ultralibérale que le gouvernement tente d’imposer dans tous les secteurs de la société. Voir Bertrand Louart, « Inde : un soulèvement paysan », Archipel, Journal du Forum Civique Européen n°304, juin 2021.

Claude Alvares, Science, 1992

Le Dictionnaire du développement,
un guide de la connaissance comme pouvoir

 

Je suis né dans une culture qui continue à exercer une plus grande influence et un plus grand pouvoir sur les comportements que la science moderne ne le fait, ou ne le fera jamais. Si ceci est bien compris, alors cette notice nécrologique ne paraîtra ni scandaleuse ni calomniatrice. Toute culture enjoint ses membres à faire preuve de respect à l’égard de certaines entités. La science moderne ne trouve pas sa place dans notre panthéon.

Loin de là. De ce côté-ci de Suez, en fait, la science moderne apparaît comme une marque de dentifrice importée. Elle contient des promesses raffinées, beaucoup de douceur et de charme. On peut l’utiliser, on l’utilise souvent (souvent inutilement), mais on peut s’en passer à tout moment, précisément parce qu’elle n’a pas encore beaucoup de rapport avec la vie. Lire la suite »

Claude Alvares, Science, 1992

The Development Dictionary,
A Guide to Knowledge As Power

 

I was born into a culture that continues to exercise greater influence and power over behaviour than modern science does, or will ever do. If that were properly understood, then this obituary would not appear either scandalous or scurrilous. Every culture enjoins its members to maintain respect for certain entities. Modern science does not find a place in our pantheon.

Far from it. From this side of Suez, in fact, modern science appears akin to an imported brand of toothpaste. It contains elaborate promises and much sweetness and glamour. It can be used, is often used (many times pointlessly), yet can be dispensed with at any time precisely because it is still largely irrelevant to life. Lire la suite »

Claude Alvares, Ciencia, 1992

Diccionario del desarrollo,
Una guía del conocimiento como poder

 

Nací en una cultura que continúa ej erciendo una influencia y un poder sobre el comportamiento, mayores que la que logra o logrará nunca la ciencia moderna. Si eso fuese adecuadamente entendido, entonces este obituario no parecería escandaloso ni insolente. Cada cultura impone a sus miembros respeto por ciertas entidades. La ciencia moderna no tiene lugar en nuestro panteón.

Lejos de eso. Desde este lado de Suez, en efecto, la ciencia moderna se asemeja a una marca importada de pasta dental. Contiene elaboradas promesas y mucha dulzura y atractivo. Puede usarse y es usada con frecuencia (muchas veces sin ton ni son); aún así, puede dispensarse de ella en cualquier momento, precisamente porque es aún, en gran medida, irrelevante para la vida.
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François Jarrige, De la sauvagerie à la violence créatrice, 2013

Regards sur les bris de machines dans la France du premier XIXe siècle

Depuis les années 1980, l’intérêt pour les mondes ouvriers du XIXe siècle et la violence des conflits sociaux tend à décliner en France. Les recherches se concentrent surtout sur l’histoire du crime, des violences de guerre, ou des violences quotidiennes du monde paysan, dans la foulée d’une réflexion sur les violences interpersonnelles et sur les logiques de politisation et de modernisation des campagnes [1]. Les troubles frumentaires, les luttes forestières ou les émeutes antifiscales – principales formes des violences collectives dans le monde rural du premier XIXe siècle – ont fait l’objet de nombreux travaux. Adoptant une approche compréhensive, les historiens sont partis en quête des comportements et des rationalités propres à la paysannerie [2]. Les débats se sont focalisés notamment sur les liens entre ces violences et le champ du politique, l’influence du regard anthropologique a poussé de plus en plus à examiner les structures familiales ou les réseaux de sociabilité. Lire la suite »

François Jarrige, Aux sources de la catastrophe, 2016

L’État et l’avènement des sociétés industrielles (1750-1850)

 

Quel rôle l’État a-t-il joué dans l’avènement des trajectoires industrielles à l’origine des crises écologiques contemporaines ? Quelle est sa responsabilité dans la formation du gigantisme technicien et la production des déséquilibres naturels aujourd’hui lourds de menaces ? Quelle pourrait être sa place dans les alternatives à inventer ? L’État est-il un frein à l’innovation ou son principal soutien ? Alors que les libéraux continuent de percevoir l’État comme une bureaucratie étouffante qui bloquerait les initiatives et gaspillerait les énergies, d’autres défendent l’État stratège et innovateur qui serait le seul à même d’affronter l’effondrement social et écologique en promouvant les « innovations de rupture », comme le furent hier le nucléaire et l’informatique, comme le seraient aujourd’hui les vastes projets de géoingénierie climatique. Face à des sociétés « conservatrices » ou « bloquées », il reviendrait à l’État de lever les obstacles au déploiement d’une nouvelle modernisation désormais appelée écologique. Devant l’effondrement environnemental et les défis qui surgissent, quel rôle accorder à l’État ? Peut-il être écologisé pour devenir le ferment des nécessaires transitions, ou bien est-il d’abord un frein à lever avant d’envisager tout renouvellement de notre rapport au monde et aux autres êtres vivants ? Lire la suite »

Guillaume Carnino, La science est née pour répondre aux besoins de l’industrie, 2018

La science s’est construite en lien avec des préoccupations politiques et économiques. Et propager la croyance qu’elle détient la vérité est fort utile pour imposer aux populations des choix technologiques et industriels.

 

Reporterre : À vous en croire, la science ne serait pas une si pure entreprise au service de la connaissance exacte telle qu’aiment à nous la présenter « les acteurs dominants de l’ordre social »…

Guillaume Carnino : Depuis les années 1980 au moins, un courant universitaire qui se fait appeler STS (pour sciences, technologies, sociétés) a vraiment remis en question l’image d’Épinal qu’on a de l’activité scientifique. On a montré que la quasi-totalité de l’histoire des sciences est tout sauf déconnectée des préoccupations mondaines, qu’elles soient économiques, politiques ou religieuses. Un ouvrage fondateur en ce sens, c’est Léviathan et la pompe à air, de Steven Shapin et Simon Schaffer, qui montre que Boyle, censé être l’un des fondateurs de la chimie et de la science expérimentale au XVIIe siècle, passe son temps à controverser avec Hobbes sur des questions de monarchie. Et que c’est dans ce cadre-là qu’il institue un dispositif expérimental pour prouver qu’on peut défendre certains faits sans avoir besoin d’en passer par les conclusions philosophiques et théologiques de Hobbes. Lire la suite »

François Jarrige, Les origines répressives du capitalisme, 2019

À propos de :

Peter Linebaugh,
Les pendus de Londres.
Crime et société civile au XVIIIe siècle,
CMDE/Lux, 2019.

 

L’ouvrage classique de Peter Linebaugh sur les pendus de Londres est enfin traduit en français. Il montre comment au XVIIIe siècle le capitalisme industriel s’est adossé à la justice répressive pour criminaliser un prolétariat attaché à des coutumes jugées dangereuses pour le nouvel ordre social.

Historien états-unien et marxiste engagé, Peter Linebaugh n’a cessé de militer contre la peine de mort et les ravages du capitalisme, tout en défendant les biens communs comme alternatives au néo-libéralisme [1]. Sa trajectoire et son œuvre restent pourtant assez mal connues en France. Traduit une première fois via son travail avec Marcus Rediker sur l’histoire de l’Atlantique révolutionnaire [2], la publication en français de son premier livre constitue un évènement éditorial. Lire la suite »

Christian Ferrer, Hommage aux luddites, 2011

Le code sanglant

Depuis la plus haute antiquité, la corde a toujours constitué un châtiment ignominieux. En méditant sur sa familiarité structurelle personnelle avec l’échafaud, on saisit pourquoi cette peine symbolise le plus haut degré de dénigrement de la personne. N’y ont accédé que les délinquants de plus bas étage ou les réfractaires ; qui refusait de ployer les genoux devait courber la nuque de force. Quelques condamnés de l’époque moderne furent des martyrs : on se souvient, à chaque 1er mai, de Parsons, Spies et de leurs compagnons [1] de potence.

Mais peu se rappellent du nom de James Towle qui fut, en 1816, le dernier « casseur de machine » auquel on rompit le cou. Il chuta dans la trappe en hurlant un hymne luddite jusqu’à ce que ses cordes vocales ne forment qu’un seul nœud. Un cortège funèbre de trois mille personnes entonna la fin de l’hymne à sa place, a cappella. Trois ans auparavant, sur quatorze échafauds alignés, s’étaient balancés tout autant de condamnés accusés de pratiquer le « luddisme », surnom d’un nouveau crime récemment entré dans les textes. À l’époque existaient des dizaines de délits qualifiés faisant accéder leurs auteurs au royaume des cieux en passant par le nœud coulant. Nombreux étaient, en effet, les actes susceptibles de faire couper le fil de la vie : assassinat, adultère, vol, blasphème, dissidence politique… En 1830, on pendit un enfant à peine âgé de neuf ans pour avoir dérobé quelques craies de couleur et cet état de fait dura jusqu’en 1870, lorsqu’un décret humanitaire réajusta les crimes et délits en quatre catégories seulement. Les dures lois régnant alors sur les îles Britanniques étaient appelées the Bloody Code (le code sanglant). Lire la suite »