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Recension: J. Ardillo, Les illusions renouvelables, 2007

Ardillo_cvJosé Ardillo,

Les illusions renouvelables.

Énergie et pouvoir: une histoire,

éd. L’Échappée, 2015 (300 p., 16 euros).

 .

 Au début de cette année, les éditions L’Échappée ont traduit et publié Les illusions renouvelables. Énergie et pouvoir : une histoire de José Ardillo, ancien rédacteur du bulletin anti-industriel Los Amigos de Ludd (traduction française aux éditions La Lenteur) et qui participe actuellement à diverses publications libertaires espagnoles.

Même si ce livre date de 2007 – donc avant la crise financière de 2008 – il reste d’actualité en ce qu’il se veut une analyse historique et critique de la production et de l’usage de l’énergie dans la société capitaliste et industrielle. Le sous-titre est à cet égard explicite: énergie et pouvoir. En effet, ceux qui se revendiquent de l’écologie ont tendance à l’oublier, l’énergie n’est pas seulement cette force qui permet de faire tourner les machines qui nous sont utiles dans notre vie quotidienne à notre échelle individuelle.

La production et l’usage de l’énergie ont aussi et avant tout des conséquences politiques et sociales considérables. D’abord à travers les réseaux incommensurables qui nous l’amènent à portée de main sans que nous ayons à nous en soucier un instant (hormis, bien sûr, de régler la note). Mais plus encore à travers la transformation profonde de nos modes de vie qui font que maintenant nous sommes très étroitement dépendants du bon fonctionnement de ces réseaux, qu’il est maintenant quasiment impossible pour la grande majorité des gens de vivre sans toutes ces machines qui, prétendument, nous «facilitent la vie». Toute cette énergie dépensée par les individus ne sert pas seulement à ce qu’ils puissent «vivre leur vie», elle sert aussi et surtout à les contraindre à vivre d’une certaine manière et pas d’une autre: celle qui permet de continuer à faire tourner la société industrielle; cette débauche d’énergie est nécessaire avant tout pour maintenir la domination de la marchandise et du capitalisme sur chacun d’entre nous.

C’est de ce constat que part José Ardillo, il constitue le fil directeur de son ouvrage: l’énergie qui fait tourner nos machines sert a maintenir le pouvoir du système sur nos existences. On est loin des jérémiades «écologistes» qui cherchent à culpabiliser le «consom’acteur», lui demandant de «sauver la planète» en réduisant son «empreinte carbone»:

«Le paradoxe de l’énergie, c’est d’être à la fois la force motrice du monde industriel et sa faiblesse la plus flagrante. Elle maintient la paix grâce à la guerre, renforce la sécurité en même temps que la fragilité des individus, accroît l’efficacité tout en favorisant le gaspillage, fait sortir certaines nations de la pauvreté et de la léthargie en imposant en d’autres lieux la misère et la tyrannie. De cet équilibre du déséquilibre résulte nécessairement une dépendance brutale au système technique de plus en plus globalisé et aux appareils de pouvoir hiérarchisés et incontestables. Toute idée d’autonomie locale et individuelle se perd dans ce Léviathan industriel. Cuisiner, se chauffer en hiver, pomper de l’eau, faire de courts trajets en voiture ou éclairer une salle de séjour entraînent des demandes énergétiques qui revêtent un caractère d’extrême urgence. Le problème est qu’enfermés que nous sommes dans nos modes de vie hérités de l’ère industrielle, il nous est difficile de sortir de ce cercle vicieux. Pendant ce temps, les populations qui ont le malheur d’habiter à côté de gisements de combustibles et de matières premières stratégiques sont brutalisées et écrasées sans aucun égard. En nous privant de la compréhension de ce qui touche à nos besoins matériels, on nous a transformés en rouages passifs d’une machine économique qui, dans certains lieux assomme et abrutit, et dans d’autres instaure une logique de guerre et d’extermination. Seul un effort pour porter sur elle un regard critique pourrait donner lieu à une résistance efficace, mais une telle approche se fait rare de nos jours.» (Préface, p. 5-6)

Si l’on prend au sérieux, comme le fait José Ardillo, l’idée que l’autonomie matérielle est la condition première de la liberté politique et sociale [1], alors la première question qui se pose est celle de l’autonomie énergétique des groupes, communautés, communes, villes, régions, etc. Problème qui n’est pas simple à résoudre, que ce soit au plan économique et technique ou plus encore humainement et collectivement et que l’auteur n’aborde pas ici. La solution concrète à ce problème ne peut en effet venir que de ceux qui pourront s’y atteler en pratique une fois que la domination de l’économie et de l’État sera abattue. En attendant, il est seulement possible d’engager là-dessus une réflexion d’ordre général.

Le propos de José Ardillo est plutôt de montrer comment cette question a été occultée par quasiment tous les courants qui ont cherché à penser l’émancipation sociale, que ce soit les socialistes ou les marxistes – qui croyaient tous deux à «l’accroissement indéfini des forces productives» –, mais aussi bien les écologistes et les anarchistes. Le chapitre 3 est d’ailleurs consacré à l’analyse critique des «utopistes et anarchistes face à la question du contrôle de l’énergie» (titre du chapitre). Là aussi, même s’ils ont parfois été dénoncés comme tels, les préjugés progressistes en faveur de l’industrialisation ont souvent empêché la réflexion de saisir pleinement ce qu’impliquait une réappropriation sociale de la production, au profit de chimères technologiques prétendument émancipatrices:

«Le besoin démesuré de la société moderne d’obtenir des combustibles pour produire des quantités de travail et de mouvement toujours plus importantes est à l’origine du système d’asservissement le plus puissant et le plus complexe qu’un esprit despotique puisse imaginer: dans un tel contexte, les instruments d’une prétendue libération de l’humanité deviennent progressivement l’armature colossale du système de dépendance et d’autodestruction que nous connaissons aujourd’hui. Si l’utopie sociale n’est pas à même de passer outre les exigences d’une société à forte consommation d’énergie, et si elle est incapable de reconduire – par l’intermédiaire d’une nouvelle morale – ce type d’exigences vers une autre forme de communauté, alors son projet émancipateur court un grave danger.» (p. 129)

Tout le monde, donc, en prend pour son grade, y compris les libertaires. Mais le but de cette critique n’est pas de dénigrer les nombreux auteurs cités, mais bien plutôt de saisir ce qui leur a échappé, de montrer ce sur quoi leur réflexion a buté, afin de ne pas reproduire les mêmes erreurs et avancer plus loin – ce qui restitue au passage l’étonnante richesse et diversité des réflexions et des approches qu’il y a eu par le passé sur ces problèmes dans les différents courants scientifiques aussi bien que politiques. Ce faisant, José Ardillo dessine en négatif et en filigrane l’idéal social que sous-entend une maîtrise de l’énergie dans une perspective émancipatrice.

A chaque chapitre, l’histoire est convoquée. Il y a bien sûr des chapitres consacrés à l’industrie pétrolière et nucléaire, à la crise de 1973 et au changement climatique, mais aussi à l’industrie émergente des énergies renouvelables et aux alternatives. Les enjeux économiques, politiques et géostratégiques y sont exposés de manière assez précise, toujours dans la perspective de restituer leur rôle dans la domination du système sur nos vies – sur la vie en général.

«Le « réchauffement de la planète » ayant été annoncé il y a peu, tout élan en faveur des énergies renouvelables sera perçu comme quelque chose de positif. Au contraire, toute critique ou simple observation sceptique sera vue comme de l’irresponsabilité criminelle ou de la folie. Peu importe que ladite transition vers des systèmes d’énergie renouvelable ne se produise pas tout de suite dans le cadre de communauté de gens égaux, seule circonstance qui permettrait de garantir que les besoins d’énergie correspondent à une nécessité sociale. Peu importe aussi que cette transition soit seulement l’expression d’un désir banal de reconvertir une grande partie de la production énergétique en technologies plus propres et plus efficaces, sans poser la question la plus importante: où nous mène le maintient de certains besoins – transport, climatisation, transformation industrielle, etc. – et avons-nous encore la possibilité de choisir comment nous voulons vivre et d’évaluer comment nous pouvons vivre?» (p. 227)

«Nous n’avons pas besoin de trouver des alternatives aux énergies conventionnelles [pétrole, nucléaire, etc.], mais de sortir du monde énergétique où elles nous ont conduits. L’avenir radieux promis par les alternativistes est plutôt éclairé par le soleil noir de la défaite sociale.» (p. 229)

Voilà donc un ouvrage qui vient nous rappeler, au moment d’une prétendue «transition énergétique», qu’avant de désigner une grandeur abstraite capable de produire du travail et de faire mouvoir les machines, l’énergie désignait plutôt chez les êtres humains la «force et fermeté dans l’action qui rend capable de grands effets» (dictionnaire Le Robert). C’est plutôt de cette énergie-là, de force morale, sociale et politique, dont nous manquons cruellement aujourd’hui pour prendre de nouveau nos affaires en main.

Bertrand Louart

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Recension parue dans l’hebdomadaire de Radio Zinzine,
L’Ire des Chênaies n°588, 24 juin 2015.

 .

[1] Rappelons qu’il ne faut pas confondre autonomie avec autarcie («se suffire à soi-même»). L’autonomie implique de construire sont indépendance personnelle sur des dépendances, des relations et des liens avec d’autres personnes ou groupes dans un esprit d’égalité, d’estime et de confiance mutuelles.

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