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Serge Tisseron, acceptologue du numérique à Albi, 2015

gwen_tomahawk_anachroniqueMercredi 27 mai 2015, en début de soirée, à l’université d’Albi, le groupe Faut Pas Pucer a perturbé une conférence de Serge Tisseron, expert psychiatre de son état, qui s’intitulait Apprivoiser les écrans et grandir. Organisée par la MAIF (assureur militant), cette conférence visait à traiter les inquiétudes d’un public d’âge mûr vis-à-vis du tsunami numérique en cours.

Nous avons distribué 150 exemplaires du tract ci-dessous, car même les plus motivés d’entre nous n’envisageaient pas une seconde qu’il y ait 600 personnes pour assister à cette opération de comm’ gluante. Il a été distribué dans la salle dès le début, comme complément d’information aux papiers de la MAIF disponibles à l’entrée, pour donner un point d’appui à nos interventions et perturbations ultérieures.

La conférence se voulait interactive, anti-hiérarchique, et autres salades; du genre: je n’ai encore rien dit mais je vérifie qu’il n’y a pas déjà des questions. Cela nous a effectivement permis de demander le micro très tôt, pour nous exprimer au premier ou au second degré. Les interventions au premier degré furent au début assez applaudies… car elles recoupaient d’autres questions/remarques de gens présents, exprimant de l’inquiétude, voire de l’hostilité, à l’encontre du déferlement d’objets connectés et d’écrans. Le problème est que si toute une partie de la salle était d’accord pour s’inquiéter, une grande partie de cette partie était aussi d’accord pour soumettre cette inquiétude au traitement thérapeutique du Doc Tisseron.

Avec Serge, évidemment, aucun problème ne reste sans solution. Il parle aux gens comme à des enfants de 8 ans (et même les enfants de 8 ans, ça ne va pas en réalité de leur parler comme ça), il leur prescrit ce qu’ils doivent faire du lever au coucher, jusqu’à la table du petit déj’, la salle de bains ou la chambre à coucher. Et personne n’est choqué par ce paternalisme d’un nouveau genre.

Surtout, quand une de nous, dans sa deuxième prise de parole, a prononcé le mot de capitalisme et évoqué les conditions de travail dans le secteur de production des objets high tech, cette fois, l’amphi s’est rebiffé et le représentant de la MAIF qui figurait à côté de Tisseron s’est fâché: tout ceci n’avait décidément rien à voir avec le sujet du jour, on n’était pas là pour cela, l’existence de ces technologies est un fait et l’on n’est pas là pour soupeser leurs bienfaits et leurs méfaits.

A partir de là, bizarrement, la conférence est devenue beaucoup moins interactive. Tisseron n’arrêtait plus de parler, il devenait impossible d’obtenir un micro pour clarifier ce qu’on faisait là, ce qu’on pensait du Doc et du dispositif de conditionnement mis en place par la MAIF. Il a donc fallu le faire sans micro (dans un amphi de bien 70 mètres…) après qu’une d’entre nous ait craqué, apostrophant le Doc: « Pourquoi vous souriez tout le temps en parlant de choses aussi horribles? » Il était en train d’évoquer des manteaux avec des puces, après avoir parlé des adolescents qui joueront bientôt à la console sans manette, par la grâce d’un casque branché sur leur cervelle.

La tempête fut rude, les insultes pleuvurent… mais à la fin, dehors, quelques personnes sont venues nous parler sur la pointe des pieds. C’était en partie pour nous faire la morale, nous dire qu’on gâchait la possibilité de faire entendre nos positions si intéressantes en utilisant des méthodes autoritaires et archaïques – une dame nous a dit qu’il fallait toujours garder la mesure et la raison, que quand on était passionné, on ne faisait que des mauvaises choses; on lui a demandé comment rester mesuré et rationnel face à un système totalement démesuré et déraisonnable.

Nous avons assisté à la sortie de l’artiste et du cadre des assurances qui le chaperonnait. On les a traités de « commis voyageur de l’industrie numérique ». Tisseron souriait toujours aussi bêtement, sans réaction, tandis que son acolyte a craqué quand on lui a dit que les Soviétiques étaient des nains comparés à lui, eux qui avaient besoin de terroriser les gens par la violence physique quand il parvient à si finement manipuler ses contemporains avec des conférences « interactives ». Ça l’a rendu fou… alors que c’était un compliment, ô.

Bien le bonjour chez vous.

Un membre de Faut Pas Pucer

 


 

Briser les écrans et se réapproprier nos vies

Mais pourquoi diantre Serge Tisseron parcourt-il l’Hexagone en tous sens, à dispenser ses conseils paternalistes aux enseignants et aux parents d’élèves? C’est que le déferlement d’écrans et de machines sur nos vies est tel que la plus technophile des mères de famille, le plus moderniste des profs, en sont parfois eux-mêmes désorientés. Est-il complètement sensé de laisser mon enfant scotché à longueur de journée à son i-Phone? Et comment lui demander de revenir de temps à autre à la réalité vu que je suis moi-même devenu addict, plus ou moins incapable d’une vie sociale et affective hors connexion?

Tisseron est là pour nous rassurer: il est normal que nous ressentions un léger malaise; mais pour y faire face, surtout, ne remettons rien en cause de ce que les industries du numérique nous vendent. Ne nous interrogeons pas sur la vanité profonde des possibilités offertes par l’internet mobile; sur la pauvreté des relations en réseau; sur notre vulnérabilité d’e-citoyen à l’égard des administrations, des entreprises et des agences de renseignement.

Apprenons simplement à gérer notre addiction, à offrir à nos corps et nos esprits l’oxygène dont ils ont besoin pour pouvoir ensuite replonger sereinement et totalement dans la matrice.

Il se trouve que la région d’Albi offre l’exemple de personnes refusant frontalement l’informatisation de leur activité professionnelle. Comme dans d’autres départements, des éleveurs tarnais de chèvres et de moutons rejettent l’obligation qui leur est faite de fixer une puce RFID à l’oreille de leurs bêtes. Au risque de perdre une partie de leurs revenus: en 2014, un couple d’éleveurs de Montredon s’est ainsi vu retirer 20.000 euros de subventions d’un coup par l’administration agricole parce qu’il n’identifiait pas son troupeau comme la réglementation européenne l’exige.

Ces éleveurs sont en lien, ici et ailleurs, avec des enseignants hostiles à l’école numérique; avec des assistantes sociales refusant la mise en chiffres de leur activité par l’ordinateur; avec des personnels d’hôpital psychiatrique opposés au fichage des patients; avec des médecins écœurés par la médecine surorganisée et surtechnicisée; avec des éditeurs et des libraires hostiles aux diktats d’Amazon et à la mode des «liseuses» électroniques… Les constats de toutes ces personnes sur leur activité sont bien plus précis, sensibles et honnêtes que ceux des experts en domestication (pardon, apprivoisement), du type Tisseron.

Nous savons que ces constats sont difficiles, douloureux à entendre pour beaucoup, tant l’informatique fait corps avec nos vies. Il n’est que plus urgent d’affirmer que nous ne pourrons plus, dans notre région du monde, nous rebeller contre l’ordre politique et économique en place sans envoyer promener toute la camelote électronique qui nous attache à cet ordre.

L’emprise du numérique sur nos vies n’est pas une fatalité, elle tient à tout ce que nous acceptons jour après jour par confort, par résignation, par cynisme. Il est possible de résister à cette emprise dans la consommation, face aux administrations, au travail – surtout au travail, où l’on peut trouver des alliés pour formuler un refus collectif des injonctions managériales et bureaucratiques. Il nous semble que c’est une question de dignité.

Faut pas pucer (mémé dans les ordis)

Correspondance: Le Batz, 81 140 St-Michel-de-Vax


Sur le même bonhomme, lire aussi :

Mais qu’est-ce qu’on va faire de… Serge Tisseron ?

paru dans CQFD n°117, décembre 2013.

ou encore :

Serge Tisseron, commis voyageur de l’industrie numérique

par Pièces et main d’œuvre, décembre 2013.

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