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Matthieu Amiech, Sauver la recherche, ou la subvertir?, 2014

Il y a 50 ans paraissait aux États-Unis un des grands livres politiques du XXe siècle, One-Dimensional Man de Herbert Marcuse [1]. 116 ans après le Manifeste du Parti communiste, ce philosophe allemand s’essayait à une mise à jour du marxisme que lui inspirait la société américaine, la plus avancée des sociétés industrielles.

Marcuse constatait l’échec des deux grandes prophéties d’Engels et Marx : le capitalisme se montrait en fait capable de surmonter ses crises successives et les acteurs sociaux qui devaient en être les fossoyeurs, les ouvriers d’usine, se trouvaient de mieux en mieux intégrés au système–intégrés par l’abondance matérielle et la consommation, par un syndicalisme de compromis(sion) social(e), par l’État-providence keynésien.

Si Marx voyait dans la science et la grande industrie à la fois des facteurs d’exploitation des travailleurs mais aussi les gages d’une libération future, Marcuse, lui, s’interrogeait : comment se fait-il que la science et la technologie permettent en théorie de pacifier l’existence, de vaincre la rareté, d’éliminer le travail pénible… mais qu’en pratique, elles contribuent à un état de guerre permanente, de mobilisation productive totale, de compétition toujours reconduite pour l’accès aux nouveautés et au statut social ?

Marcuse accordait une grande importance aux guerres et au complexe militaro-industriel dans la prospérité de l’économie américaine, et il attribuait un rôle essentiel à la technologie dans l’adhésion des individus au capitalisme :

« La technologie permet d’instituer des formes de contrôle et de cohésion sociale, à la fois nouvelles, plus efficaces et plus agréables. […] Les techniques d’industrialisation sont des techniques politiques, et comme telles, elles condamnent d’avance les objectifs de la Raison et de la Liberté. Un changement qualitatif exige aussi que les bases techniques sur lesquelles cette société repose doivent changer.  »

Compte tenu de la puissance de ces facteurs, Marcuse n’excluait pas au milieu des années 1960 que la société industrielle soit devenue capable de neutraliser toute tentative de transformation émancipatrice. Pourtant, il gardait des motifs d’espoir et admettait que la classe ouvrière n’était pas entièrement domestiquée, notamment en France et en Italie ; il s’intéressait beaucoup au mouvement des Noirs américains et s’enthousiasmait pour les mouvements étudiants. Il voulait même croire que la rébellion sur les campus pourrait gagner les laboratoires de recherche, lieu central de la domination à ses yeux :

« Dans l’opposition de la jeunesse, rébellion à la fois instinctuelle et politique, la possibilité de la libération est saisie ; mais il lui manque la puissance matérielle. Celle-ci n’appartient pas non plus à la classe ouvrière qui, dans la société d’abondance, est liée au système des besoins. […] Ses héritiers historiques seraient plutôt ces couches qui, d’une manière croissante, occupent des positions de contrôle dans le processus social de production et qui peuvent l’arrêter le plus facilement, à savoir les savants, les techniciens, les spécialistes, les ingénieurs, etc. Mais ce ne sont que des héritiers très potentiels et très théoriques, car ils sont en même temps les bénéficiaires bien rémunérés et satisfaits du système ; la modification de leur mentalité constituerait un miracle de discernement et de lucidité. »

Comme beaucoup d’autres pendant ces années-là, le miracle eut lieu… jusqu’à un certain point.

Dans son introduction à l’anthologie de la revue Survivre et vivre, Céline Pessis signale ainsi une multitude de groupes de scientifiques américains ou canadiens engagés dans une contestation assez frontale du capitalisme, impliquant la critique de leur propre activité, de leur rôle social et politique : le Committee for Environmental Information (biologistes analysant les effets des pollutions chimiques sur la nature et la société), les Scientists and Engineers for Social and Political Action (aussi appelés « Science for the People »), le Mathematicians Action Group (réuni autour de l’engagement à refuser toute offre d’emploi par l’armée)… Alexandre Grothendieck et ses collègues du groupe Survivre furent largement influencés par ces grandes mobilisations nord-américaines :

« Suite à la “grève de la recherche” du 4 mars 1969 qui voit se constituer l’Union of Concerned Scientists, les actions directes se multiplient aux États-Unis, prenant explicitement pour cible la collusion de l’establishment scientifique avec l’armée et les industries militaires : marches de protestation, perturbation de conférences, boycott des laboratoires fabriquant des armes biologiques ou nucléaires, prise d’assaut de l’Institute for Defense Analysis, du Lincoln Laboratory, du laboratoire d’électronique appliquée de Stanford, éviction des campus de compagnies comme Dow Chemical, fabricant de napalm, etc. » [2]

C’est à l’aune de cette cohérence et de cette audace qu’on peut mesurer le caractère scélérat du mouvement pro-capitaliste Sauvons la Recherche, en France au début des années 2000, comme de son hoquet récent, « Sciences en marche » [3].

Matthieu Amiech

 .

Article paru dans CQFD n°127 (décembre 2014), rubrique Chronique du monde-laboratoire.

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Ils savent y faire, ces savants !

Avril 2015

 

 

À la fin de ma chronique de décembre, j’avais vivement brocardé le petit mouvement de chercheurs Sciences en marche, en qualifiant ses mots d’ordre de « pro-capitalistes » par comparaison notamment avec les prises de position subversives de scientifiques nord-américains ou européens dans les années 1968. Je voudrais revenir ce mois-ci sur l’hypocrisie et le caractère manipulateur de Sciences en marche, dans la manière dont il construit son image dans les médias.

Au niveau du discours tenu, l’hypocrisie, disons la duplicité de Sciences en marche, se situe dans la droite ligne de celle de Sauvons la Recherche, il y a dix ans. En fonction des interlocuteurs et du contexte, la philosophie et les mots d’ordre changent quasiment du tout au tout : face à celles ou ceux qui se soucient de la marchandisation du monde et de l’embrigadement de la science par l’industrie (ou au moins par les intérêts privés), les chercheurs en colère défendent le droit à l’exercice d’activités gratuites, de recherches désintéressées – une société aussi développée que la nôtre doit pouvoir financer hors de toute exigence de rentabilité des recherches en histoire du Moyen Âge ou sur les comètes, l’existence d’autres systèmes solaires, le Big Bang, etc. Savoir s’il est légitime qu’une minorité de la population soit payée toute sa vie pour exercer des activités intellectuelles « libres », financées par le travail matériel de la majorité, est en soi un vrai débat, cela pose des questions délicates d’(in)égalité, de (dé)valorisation des tâches des un(e)s et des autres – questions qui n’ont pas l’air de travailler trop durement le milieu universitaire… Mais ce qui est à coup sûr inacceptable, c’est qu’ensuite, face à des journalistes ou des politiciens soucieux de la bonne marche des affaires, les mêmes chercheurs vont se présenter comme les garants du dynamisme de l’économie française, les meilleurs soldats du redressement productif et de l’innovation permanente : financez plus généreusement la recherche, messieurs dames, c’est le meilleur investissement que l’État puisse faire pour obtenir un taux de croissance honorable à l’avenir ! Prenez exemple sur les États-Unis, qui ne font pas la fine bouche budgétaire pour arroser la recherche sur le génome, la robotique ou les diverses façons d’extraire du gaz de schiste : eux ont bien compris que même les sujets les plus théoriques finissent par payer !

À la fois champions de la gratuité et de la rentabilité, nos chercheurs en colère ne sont plus très loin de la franche manipulation quand ils organisent leurs journées de mobilisation nationale avec des manifestations de rue à l’allure estudiantine. C’est que pour faire nombre dans la rue, mieux vaut embarquer sous les banderoles de la science en marche les nombreux thésards, souvent sans financement stable et dont les pontes de laboratoire ne se soucient pas outre mesure au quotidien. Mais, lors des mobilisations de fin novembre-début décembre 2014, ce sont carrément de simples étudiants qui sont venus dans différentes villes garnir les cortèges de la Big Science (soi-disant) désargentée. C’était particulièrement le cas à Toulouse, où les journées de mobilisation de Sciences en marche ont eu lieu à un moment où la faculté du Mirail était en (relative) ébullition autour de revendications étudiantes classiques de dégradation des conditions d’études… et autour de la mort d’un apprenti botaniste de l’université Paul Sabatier sur le chantier du barrage de Sivens, Rémi Fraisse. Assemblées générales de plus de 1 000 personnes, tentatives de blocages et d’occupations, mots d’ordre protestant conjointement contre l’austérité budgétaire et les violences policières.

Du coup, la couverture médiatique de la manifestation de Sciences en marche à Toulouse donne ceci [4] :

Stéphanie, 22 ans, étudiante en histoire de l’art qui raconte les difficultés matérielles croissantes au Mirail, les salles manquantes ou trop petites parce que des pans entiers de bâtiments sont condamnés, la rareté des bourses et la difficulté à payer son loyer ; Joachim, 20 ans, en licence de psycho, qui parle des TD surchargés ; Véronique, enseignante-chercheuse, la quarantaine, qui évoque les obstacles à un enseignement de qualité pour le grand nombre avec des budgets de fonctionnement en restriction constante. Mais l’ensemble reste présenté comme une manifestation de chercheurs, à laquelle se sont joints des étudiants en colère. La jonction en question semble tout à fait naturelle.

Or, il est important de souligner qu’elle ne l’est pas, que les intérêts des simples étudiants, en sciences humaines ou en IUT scientifiques, ne sont pas forcément convergents avec ceux des chercheurs établis ; que le problème des conditions d’études décentes, ou disons agréables, est bien distinct de celui du financement des laboratoires de Big Science, dont il sortira des robots pour s’occuper des vieux, des jeux vidéos éducatifs pour relayer ou remplacer les instits, des drones plus perfectionnés pour la prochaine guerre contre le terrorisme, ou des algorithmes pour permettre aux marketers des grandes boîtes de tirer tous les enseignements possibles de ce qui se raconte sur les réseaux sociaux.

Même les revendications de moyens pour l’enseignement peuvent se discuter – on peut aussi se demander : de l’argent pour quelles études, pour quels contenus ? pour rendre les étudiants plus « employables », plus performants en entreprise ? ou pour cultiver leur esprit critique, les aider à comprendre le monde [5] ?

La question de l’utilité des études se pose, individuellement et collectivement, et n’a pas de réponse simple. Mais la nocivité d’un grand nombre de recherches de points, elle, devrait être un acquis.

Matthieu Amiech

 .

Article paru dans CQFD n°131 (avril 2015), rubrique Chronique du monde-laboratoire.

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Notes:

[1] La traduction française parut quatre ans plus tard (pendant les événements de mai 68 !) sous le titre L’Homme unidimensionnel. Essai sur l’idéologie de la société industrielle avancée, aux éditions de Minuit.

[2] Céline Pessis (dir.), Survivre et vivre. Critique de la science, naissance de l’écologie, L’Échappée, 2014.

[3] Pour une critique circonstanciée du mouvement Sauvons la Recherche, on peut consulter le recueil de textes du groupe Oblomoff : Un Futur sans avenir. Pourquoi il ne faut pas sauver la recherche scientifique, L’échappée, 2009.

[4] Souvenirs d’un journal de France Inter à 19h début décembre.

[5] Voir la Feuille de chou du Mirail en mouvement, automne 2014.

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