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D. Nelkin et S. Lindee, Du gène comme icône culturelle, 1998

Les gènes ont envahi films, magazines, talk-shows, feuilletons, romans et sites Internet. Du gène du divorce à celui de l’homosexualité, du crime ou de l’échec professionnel, les représentations populaires façonnent en silence notre univers mental. Fini le libre arbitre et la responsabilité morale, plus besoin de programmes d’aide sociale, terminé le débat sur l’éducation puisque nos comportements et nos capacités, disent en filigrane ces messages, seraient guidés par une constitution innée, un caractère inaltérable, une sorte de justice biologique immuable. Pourquoi l’image de l’homme prisonnier de son ADN est-elle aujourd’hui tellement à la mode ?

Une publicité pleine page publiée dans la presse américaine pour le film Bienvenue à Gattaca de Andrew Niccol présente aux futurs parents une liste de traits de caractères à commander ou refuser pour leurs bébés : sensibilité, tendances agressives, capacités musicales, couleur de la peau, intelligence élevée… etc. Le texte dit qu’il est possible de « donner à son enfant une constitution génétique qui le gardera dans le droit chemin » [1]. La même publicité assure le spectateur que le film traite de questions d’actualité aux résonances culturelles profondes – dont l’essentialisme génétique, la responsabilité morale et la possibilité de modeler le comportement humain grâce au génie génétique.

La culture populaire des années 1990 donne à croire que le comportement humain est commandé par l’ADN. Des magazines, des films, des romans, des ouvrages pratiques, des programmes d’information et des téléfilms rendent les gènes responsables de toute une variété de traits de caractère, dont l’alcoolisme, la délinquance, l’homosexualité, l’intuition, l’agressivité, l’exhibitionnisme, le goût du risque, l’obésité, la religiosité, l’esprit de famille, la pyromanie, l’intelligence, la timidité, l’anxiété, le bonheur, l’ascendant social, le traditionalisme et le goût de la vie. Même des tendances et traits comportementaux très complexes sont inscrits dans les gènes. Les mots croisés du New York Times du 30 octobre 1994 donnaient la définition suivante : « Déterminent la personnalité ». La bonne réponse était « gènes ».

Les médias disent qu’il y a des gènes du bonheur et de l’inquiétude, de l’altruisme et du péché, des gènes qui conduisent à la réussite professionnelle ou à l’échec total. Il y a de « bons » et de « mauvais » gènes, et les gènes semblent même présents dans les objets inanimés : automobiles, magazines, parfums… etc. Dans la culture populaire, le gène est moins une entité biologique qu’une icône culturelle, mise à toutes les sauces pour étayer et justifier une certaine idée de la nature humaine, solide, immuable et qui refléterait parfaitement les rapports sociaux et politiques actuels. Pendant l’été 1997, un cours de la London School of Economics destiné aux cadres supérieurs annonçait que « les conflits et la coopération sont codés par les gènes, qu’ils se construisent dans le cerveau bien avant la naissance et s’expriment dans le comportement humain pendant toute la vie ». Le cours promettait d’expliquer comment les nouvelles découvertes en génomique pouvaient s’appliquer « à la famille, la violence, l’homicide et l’infanticide, aux échanges, au comportement économique et aux marchés, à l’honnêteté, à la conscience, à l’éthique et la moralité, à la guerre des sexes, à la guerre tout court, au nationalisme et aux rapports ethniques » – en d’autres termes, à presque toutes les formes d’interaction humaine [2]. Oui, tous les types de rapports humains semblent dépendre de l’ADN.

L’explication génétique des rapports humains se fonde sur la croyance que la cellule contient un terrain invisible qui détermine les liens affectifs, les relations et les hiérarchies sociales, qu’il y a un impératif biologique plus fort que le cadre moral et culturel du comportement. Si les parents aiment leurs enfants c’est à cause de leur ADN commun, et si les racistes haïssent les gens différents c’est à cause de leur ADN différent. Dans la culture populaire, les rapports hostiles ou amicaux sont commandés par des prédispositions génétiques.

L’intérêt du public pour les gènes témoigne du prestige de la génétique moléculaire et de la grande publicité accordée au projet international de séquençage du génome humain. La génétique du comportement est invoquée pour expliquer les problèmes sociaux inquiétants comme la violence, l’évolution du rôle de l’homme et de la femme, l’environnement familial instable et les tensions raciales et ethniques. L’ADN apporte des réponses simples, irrésistibles et apparemment scientifiques à des questions aussi complexes qu’éternelles : la cause du bien et du mal, les fondements de la responsabilité morale et la nature des rapports humains. Cette structure moléculaire si importante pour la fonction cellulaire est devenue pour le grand public un agent qui peut à lui seul déterminer le comportement humain et l’ordre social. En reléguant le comportement humain aux opérations cachées de la cellule, l’explication génétique le fait sortir de son cadre moral traditionnel. Et en affirmant que certains comportements sont « naturels » – qu’ils sont « dans les gènes » –, elle véhicule un message social pour trouver les solutions aux problèmes de société.

La culture populaire attribue souvent le comportement antisocial aux « mauvais gènes » – à la constitution innée génétique de l’individu. Journalistes, scénaristes de télévision et animateurs de débats télévisés parlent souvent de « mauvaise graine » ou de « gènes criminels ». Oprah Winfrey, animatrice sur la chaîne CBS, a demandé à une jumelle si sa soeur était « mauvaise » parce qu’elle « avait ça dans le sang ». Des téléfilms, comme Tainted Blood « Sang impur » ou Born to Kill « Né pour tuer », suggèrent que l’ADN fixe notre destinée et que ceux qui ont hérité de « mauvais gènes » deviendront violents même s’ils grandissent dans un environnement social idéal. Tainted Blood, par exemple, est l’histoire d’un enfant élevé dans une famille affectueuse et protectrice qui tue subitement ses parents. L’explication ? Enfant adopté, il avait hérité de sa mère biologique « du gène de la violence ». Il était « né pour tuer ». Quand, en 1991, un lycéen de 14 ans, garçon de bonne famille, assassina l’un de ses camarades, le New York Times présenta l’affaire comme l’élément clé qui allait enfin permettre de savoir si les enfants se comportent mal parce qu’ils ont eu une enfance difficile ou parce qu’ils ne sont que de la mauvaise graine. La morale de l’histoire ? Elle était dans le titre de l’article : « Il ne suffit pas toujours de bien élever ses enfants » [3]. Quelques mois auparavant, une autre journaliste avait posé le problème de manière plus succincte : « Le mal est inscrit dans les spires des chromosomes que nous transmettent nos parents au moment de la conception » [4].

Les explications génétiques du « mal » sont une variante d’une vieille croyance : les individus ne maîtrisent pas entièrement leurs actes. Entre « c’est le diable qui m’y a poussé » et « c’est les gènes qui m’y ont poussé », il n’y a pas grande différence. Ces deux explications attribuent le contrôle de la destinée humaine à des entités abstraites puissantes et capables de dicter les actes humains, d’une manière qui atténue in fine la responsabilité morale. Traditionnellement, l’idée de responsabilité morale part du principe que la plupart des individus choisissent librement comment ils se comporteront. Accuser les gènes c’est exclure ce libre arbitre. Les individus ne sont pas maîtres de leurs actes s’ils sont conduits par leurs prédispositions génétiques. En même temps, les explications génétiques du comportement minimisent l’influence des conditions sociales difficiles. Une politique sociale visant à changer les conditions génératrices de colère et d’agressivité n’a plus de raison d’être si c’est la nature et non la culture qui détermine le comportement.

L’explication génétique est particulièrement bienvenue à une époque où les contraintes budgétaires poussent les gouvernements à supprimer les programmes d’aide sociale. Pourquoi financer la formation professionnelle ou des programmes d’aide à l’enfance si les bénéficiaires éventuels sont biologiquement incapables d’en profiter ?

La réforme pénitentiaire américaine cadre tout à fait avec l’explication génétique du comportement : les autorités pénitentiaires, déçues par l’échec des programmes de réinsertion coûteux, sont partisans d’une sélection des détenus qui pourront en bénéficier et d’une application plus sévère des peines. Si certains individus sont intrinsèquement dangereux et irrécupérables, pourquoi dépenser de l’argent pour leur réinsertion ? On retrouve aussi une certaine conformité avec les courants pédagogiques qui attribuent les problèmes comportementaux de l’enfant à sa pathologie biologique et non à la dynamique des classes qu’il fréquente. La presse fait passer l’idée que la prédiction des prédispositions génétiques à la violence facilitera la prévention des crimes violents.

« On pourrait diminuer considérablement le nombre de viols si l’on pouvait savoir qui est biologiquement prédisposé au viol et si on prenait des mesures préventives. »

Peut-on lire dans The American Way, le magazine d’American Airlines [5]. Pour un journaliste du Washington Post :

« Il est vain d’attendre que des sujets potentiellement dangereux commettent des crimes pour prendre des mesures destinées à les contrôler. » [6]

Les médias s’intéressent aussi à la possibilité d’intervention génétique. Lorsque des chercheurs de l’université Johns Hopkins ont manipulé en laboratoire des gènes de souris pour créer une race agressive de « souris folles », les journalistes ont immédiatement posé la question du modèle animal :

« Elles donnent des coups de patte, elles mordent et elles griffent… Ces résultats sont-ils applicables à l’homme ? » [7]

Le génie génétique en tant que technique pour améliorer la société et éliminer la délinquance exerce un attrait considérable sur l’opinion. Un comportement indésirable équivaut à une maladie génétique qu’il convient d’atténuer par la thérapie génique. Comme dit la publicité de Bienvenue à Gattaca, « la race humaine a bien besoin d’être améliorée ».

Inversement, puisque la culture populaire conçoit les comportements sociaux comme immuables, naturels et légitimes parce qu’ils sont « déterminés par les gènes », les hiérarchies sociales, les tendances à l’exclusion et le racisme ont été acceptés aussi comme « naturels » et ne posent donc pas de problème moral. Dans les débats sur les races, l’égalité des sexes, la politique d’immigration et l’intégration, certains se sont emparés de l’ADN pour expliquer et justifier les inégalités économiques, les disparités professionnelles et les hiérarchies sociales qui souvent reposent sur des bases raciales. Les rapports existants – entre hommes et femmes, Blancs et Noirs, riches et pauvres – apparaissent souvent dans les médias et les essais politiques comme la conséquence naturelle de différences génétiques.

On a assisté au milieu des années 1990 à la publication très médiatisée d’une série d’essais politiques mettant en avant l’influence des gènes sur le comportement et le QI. Selon Richard Herrnstein, Charles Murray, Seymour Itzkoff et J. Phillippe Rushton, des différences héréditaires importantes entre les groupes raciaux et les individus expliqueraient les différences économiques et sociales. Ces auteurs souhaitent que la génétique du comportement inspire les mesures publiques. Dans The Bell Curve, Herrnstein et Murray soutiennent que les inégalités économiques sont une confirmation de la « justice génétique » [8]. L’inégalité dans l’intelligence, prétendent-ils, est d’une importance capitale pour perpétuer la hiérarchie sociale. Ils appliquent leurs arguments à la politique d’immigration : la base génétique des différences humaines demande qu’on limite l’immigration parce que les immigrants noirs et hispaniques « exercent une poussée vers le bas sur la répartition de l’intelligence. Les aptitudes cognitives du pays sont en jeu ».

Ces théories participent d’une tendance générale des groupes hostiles à l’immigration à utiliser le langage de la génétique pour donner une légitimité à leur propos [9]. Aux États-Unis, dans les premières décennies du siècle, des théories biologiques sur l’inégalité des races imprégnaient le discours des médias et du gouvernement sur l’immigration en provenance d’Europe centrale, du Sud et de l’Est, et elles furent en partie à la base des restrictions imposées par l’Immigration Act de 1924. Après la Seconde Guerre mondiale, les arguments ouvertement eugéniques disparurent presque totalement du discours public, mais ils ont refait leur apparition dans les années 1990 avec le débat sur les dépenses publiques et l’immigration ; les racines biologiques supposées des comportements, des compétences et du QI de différents groupes raciaux et ethniques viennent de plus en plus souvent justifier l’exclusion sous prétexte que certains individus risquent de devenir un fardeau pour l’État.

Ces mêmes arguments biologiques de l’eugénisme réapparaissent aussi dans certaines analyses qui affirment que l’espèce humaine traverse une crise d’évolution. L’idée d’un déclin dangereux de la « qualité » du patrimoine génétique s’exprime sur Internet par le biais des messages de haine de groupes xénophobes dans le débat sur « l’extinction », le « suicide racial » et la « dysgenèse ». Un groupe de discussion sur Internet :

« Les choses sont simples, les Etats-Unis sont pris dans la spirale d’une évolution régressive qui les fait s’enfoncer dans la fosse d’aisance du Tiers Monde. » [10]

Des avocats moins extrémistes du contrôle des populations expriment les mêmes inquiétudes dans un langage un peu plus poli. Charles Murray s’inquiète des tendances au « dysgénisme » de la société américaine. Garrett Hardin voit dans l’immigration « un génocide passif, à mesure que les gènes d’un groupe remplacent ceux d’un autre » [11].

Le discours sur les différences raciales et le QI apparaît être à contre-courant des politiques d’éducation spécialisée et d’intégration. Herrnstein et Murray disent qu’il y a des différences génétiques fondamentales entre les races et que cela implique qu’il faut supprimer les programmes d’intégration. Ils constatent « une tendance très forte à améliorer l’éducation des enfants qui n’ont reçu en partage que peu d’aptitudes cognitives », et suggèrent que des « fonds fédéraux consacrés presque exclusivement aux plus défavorisés soient réaffectés à des programmes en faveur des plus doués ».

Les explications génétiques apparaissent aussi dans le discours sur les inégalités entre les sexes. Le 1er février 1995, un magazine spécial d’information de la chaîne ABC, intitulé « Les garçons et les filles sont différents », affirmait que des scientifiques avaient démontré l’existence de différences génétiques fondamentales entre les sexes pour certaines compétences intellectuelles et affectives. Les hommes auraient de meilleures capacités d’orientation ; les femmes élèveraient mieux les enfants ; les hommes seraient meilleurs en maths ; les femmes auraient de meilleures aptitudes orales. Par ailleurs, ces différences se manifesteraient assez tôt chez les bambins : les filles séparées momentanément de leurs mères pleureraient plus souvent que les garçons. Le présentateur de l’émission affirma que si les femmes n’arrivaient pas à la parité économique et professionnelle avec les hommes, c’était à cause des différences génétiques et non pas des forces historiques, sociales et politiques ; les problèmes de parité, a-t-il ajouté, s’expliquent par des différences sexuelles et non par la discrimination sexuelle. A cause de leurs compétences naturelles, les femmes préféreront élever leurs enfants plutôt que d’occuper un emploi en dehors du foyer, affirmait-on dans cette émission.

Le sociobiologiste Richard Dawkins est allé plus loin : les femmes ont, selon lui, un intérêt démesuré pour les enfants à cause de leur « investissement biologique » en termes de temps et de cytoplasme l’ovule est bien plus grand que le spermatozoïde. Les responsabilités des femmes en matière d’éducation des enfants découleraient de « forces abstraites de l’évolution » [12]. Comme le dit un autre auteur, « peut-être que les femmes défient la biologie […], il y a des différences innées entre les sexes, et ce qui est bon pour le coq est mauvais pour la poule ». Dans un article sur les différences entre les sexes, le magazine Elle prétend que le vieux débat nature-culture est définitivement clos, « et la nature apparaît comme le vainqueur » [13].

La nature semble aussi l’emporter dans la culture populaire lorsqu’il est question des rapports familiaux et de l’homosexualité. Les gènes fonctionneraient comme des liens sociaux stables, qui unissent parents et enfants quel que soit le contexte social, et ils semblent offrir un secours moral dans les comportements réprouvés comme l’homosexualité ou l’infidélité.

Lors d’un récent talk show à la télévision, un couple divorcé se disputait la garde de leur enfant et le droit de visite [14]. L’homme payait la pension alimentaire et maintenait le contact avec l’enfant, preuve de son engagement affectif. Son ex-femme prétendait pourtant qu’il n’était pas le père biologique de l’enfant. L’homme accepta pendant l’émission que le présentateur demande un test d’ADN. Les résultats du test, annoncés en direct, apportèrent la preuve que son ex-femme avait raison. Le présentateur suggéra alors à l’homme de « rompre avec un bébé qu’il croyait le sien » . Le message était clair : une relation « véritable » tient plus à des liens génétiques qu’à un attachement affectif. La culture populaire et politique des années 1990 admet sans peine que la famille est une institution en danger. Menacée par le féminisme, le divorce, les mères qui travaillent, les autres types d’union, les droits des homosexuels et les nouvelles techniques de conception, la famille semble traverser une crise particulière. Dans ce domaine, les gènes offrent des explications rassurantes aux problèmes familiaux et fournissent une base apparemment solide pour les rapports humains. L’ADN donne à l’individu des racines indiscutables qui semblent plus stables que les liens éphémères de l’amour, des vœux nuptiaux ou de la vie à deux.

Après tout, les liens génétiques ne peuvent jamais se briser et ils semblent confirmer que l’individu se situe génétiquement dans un rapport clair avec autrui. Dans le débat télévisé mentionné plus haut, ainsi que dans de nombreuses histoires d’adoption des téléfilms et magazines pour la famille, les « vrais » parents sont donc ceux qui ont apporté les gamètes, parce que des liens véritables – et le vrai amour des parents – dépendent d’un ADN partagé. Dans les histoires d’adoption, les enfants recherchent par tous les moyens leurs « racines génétiques » afin de trouver leur identité. Et, dans les litiges réels sur la garde des enfants, un lien génétique prouvé peut l’emporter sur les intérêts affectifs de l’enfant [15].

De la même façon, l’idée que seuls les liens génétiques sont réels et significatifs a servi à transformer l’infidélité en comportement naturel. En 1994, le magazine Time a consacré un article de fond au livre de Robert Wright, The Moral Animal, 1994. La couverture, montrant une alliance brisée, proclamait que l’infidélité était « peut-être dans nos gènes ». S’inspirant de la psychologie de l’évolution et de la sociobiologie, Wright affirmait que l’infidélité masculine est une manière de maximiser le nombre de rejetons génétiques et de perpétuer une lignée génétique. Il s’agirait donc d’un comportement naturel, fonctionnel, qui ne doit pas être condamné.

Pour les homosexuels, les explications génétiques semblent aussi porteuses d’un soulagement moral à un comportement réprouvé par la société. C’est pourquoi beaucoup d’homosexuels ont bien accueilli la recherche sur le « gène de l’homosexualité ». Etablir la cause biologique du comportement homosexuel, c’est le faire sortir du cadre de la morale et le justifier en termes de génétique et d’évolution : l’homosexualité n’est ni un péché ni une maladie mais une simple question de prédisposition génétique. Affirmer cette prédisposition peut conduire à protéger par la loi une condition donnée comme immuable, tels le sexe ou la race [16].

Si la génétique du comportement est à la mode – comme l’était l’eugénisme dans les années 1920 –, c’est en partie parce qu’elle est en phase avec le contexte politique. Elle justifie une certaine politique sociale et légitime certains objectifs politiques. Dans les années 1990, le langage de la génétique est devenu un code passe-partout, largement accepté. Ce qui est génétique semble puissant, prévisible et permanent, « inscrit » dans la constitution humaine.

Outre la notion curieuse qui veut que chaque comportement ait un gène, les médias transmettent un message fataliste. Les représentations de la culture populaire montrent l’individu comme prisonnier de son ADN. Selon un auteur, les gènes sont une « corde au cou psychologique et héréditaire ». Mais les explications génétiques se prêtent à des interprétations diverses. Elles peuvent exprimer un sentiment de fatalisme – « question de chance » – ou un jugement moral. Et le discours sur l’infériorité génétique ou les distinctions « naturelles » entre groupes raciaux donne un vernis scientifique neutre aux théories racistes. Elles permettent de reporter la responsabilité des problèmes sociaux sur l’individu et de décharger l’Etat de sa responsabilité en matière sociale. Elles séduisent parce qu’elles justifient la passivité face aux injustices et même une négligence criminelle face aux problèmes sociaux. Mais elles absolvent aussi l’individu, qui n’est plus moralement responsable de ses actes – « tout est dans les gènes ».

Les images transmises par les médias modèlent l’univers mental des gens ordinaires et on peut s’attendre à ce que ces opinions communes finissent par rendre acceptable une science puissante ainsi que sa mise en application. En expliquant et en posant le caractère naturel de toutes sortes de comportements, le gène légitime implicitement le statu quo et les hiérarchies sociales.

Il ouvre une voie dangereuse, en suggérant que l’amélioration de la société passe en définitive par l’amélioration de l’ADN.

Dorothy Nelkin et Susan Lindee, Sociologues américaines.

Auteures de La mystique de l’ADN, éd. Belin, 1998.

 

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Article paru dans La Recherche n°331, “Sommes-nous pilotés par nos gènes ?”, juillet 1998.

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Notes:

[1] « Children Made to Order » publicité, New York Times , 12 septembre 1997.

[2] Programme du cours de Paul Myrmus, Executive and Professional Education Unit, The London School of Economics and Political Science , 27 février 1997.

[3] M. Newman, “Raising Children Right Isn’t Always Enough”, New York Times, 22 décembre 1991.

[4] D. Franklin, “What a Child Is Given”, New York Times Magazine, 3 septembre 1989, p. 36.

[5] J. Keehn, “The long arm of the gene”, The American Way, 15 mars 1992, p. 36-38.

[6] W. Raspberry, “Criminal Types”, The Washington Post, 22 novembre 1995.

[7] M. Hendricks, “The Mouse that Roared”, Johns Hopkins Magazine, février 1996, p. 42.

[8] R. Herrnstein et C. Murray, The Bell Curve, The Free Press, New York, 1995.

[9] D. Nelkin et M. Michaels, “Biological Categories and Border Controls”, International Journal of Sociology and Social Policy, 18, 5/6, 33, 1998.

[10] Message dans America Online <id:3s01rm$neo@er6.rutgers.edu>, 17 juin 1995.

[11] G. Hardin, cité dans Chronicles, juillet 1995, p. 168.

[12] R. Dawkins, The Selfish Gene, Oxford University Press, 1976, p. 151-178.

[13] M. Black et J. Springarm, “Mind over Gender”, Elle [éd. américaine], mars 1992, p. 158-162.

[14] The Montel Williams Show, Channel 9, New York, 6 novembre 1997 compte rendu par Alondra Nelson, « Talking Science », inédit, université de New York, 1997.

[15] J. Dolgin, UCLA Law Review, 40 , 637, 1993.

[16] D. Hamer, The Science of Desire, New York, Ed. Simon and Schuster, 1996.

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