Jean-Baptiste Fressoz, L’anthropocène, une histoire de la crise environnementale, 2015

Pour écrire L’événement anthropocène, avec Christophe Bonneuil, nous avons réfléchi en historiens. Nous nous sommes dit : il y a des géologues, des scientifiques du système terre, des gens qui étudient les interactions entre la biosphère, l’atmosphère, les océans, des climatologues qui avancent que nous sommes entrés dans une nouvelle époque géologique. Quand on dit époque, on dit dates, il faut prendre cela au sérieux et c’est un récit historique de cette nouvelle époque que je vais vous proposer.

Le concept d’anthropocène a été proposé, autour de l’an 2000, par le chimiste hollandais Paul Crutzen, qui a obtenu le prix Nobel pour des recherches sur la couche d’ozone. Paul Crutzen explique qu’étant donné les impacts des humains, non seulement sur l’environnement mais aussi sur le système terre (ce n’est pas la même chose), c’est-à-dire sur les grands flux de matière, sur le cycle du carbone, le cycle de l’azote, le cycle de l’eau, tous les grands cycles biogéochimiques qui relient la biosphère, l’atmosphère et les océans, étant donné aussi que les humains ont pris le contrôle de la plupart de ces grands cycles, il faut acter le fait que nous sommes entrés dans une autre époque géologique. Nous sommes sortis de l’holocène (les 12 000 dernières années depuis la dernière glaciation), et nous sommes entrés dans l’anthropocène, c’est-à-dire littéralement l’époque géologique de l’homme. Paul Crutzen et de Will Steffen (qui est climatologue) proposent des arguments convaincants.

La plupart, vous les connaissez déjà : le CO2 est passé de 280 parties par million (ppm) dans l’atmosphère à l’époque préindustrielle à 400 ppm de nos jours ; les chiffres en eux-mêmes ne sont pas très significatifs, mais le point important c’est de bien prendre conscience qu’il n’y avait pas eu de telles teneurs en CO2 depuis trois millions d’années.

Ce qui est important dans le concept d’anthropocène, c’est que cela nous renvoie à une temporalité d’ordre géologique, ce que nous vivons n’a pas d’équivalent à l’échelle des temps historiques. Il faut remonter à des époques très lointaines pour trouver des forces naturelles qui agissent sur la planète avec autant de puissance que nous-mêmes. C’est ce qui a interpellé les gens avec ce concept de l’anthropocène.

Le cycle du CO2 est le plus connu, mais il y en a beaucoup d’autres, comme le cycle de l’eau : il y a sur Terre 45 000 barrages de plus de 15 mètres de haut, de grands barrages qui retiennent plus de 15 % du flux hydrologique naturel du globe. Le cycle de l’azote a été radicalement transformé avec l’agriculture industrielle : le procédé Haber-Bosch, la synthèse de nitrates à partir de l’azote de l’air, a engendré des flux d’azote deux fois supérieurs aux flux naturels, et c’est la même chose pour le cycle du phosphore. Un dernier élément à prendre en compte, la biodiversité : ces dernières décennies, on estime que le taux d’extinction des espèces est de 100 à 1 000 fois supérieur à la normale géologique. Pour trouver des taux d’extinction équivalents, il faut remonter à 65 millions d’années, avec la fin du jurassique (causée entre autres par l’impact d’une météorite sur la Terre).

Vous voyez que le concept d’anthropocène repose sur une conjonction des temps historiques et des temps géologiques, c’est-à-dire qu’en quelques décennies, deux siècles au plus, on influence la trajectoire du système terre à l’échelle des temps géologiques, et ce qu’on a fait à la planète en quelques décennies aura sans doute des impacts sur le système terre pour des dizaines et des centaines de milliers d’années.

Un point fondamental pour que l’anthropocène soit validé officiellement (car je précise que la notion d’anthropocène n’est pas encore formellement actée) c’est de montrer que ce que l’homme fait actuellement, des géologues du futur seront capables de le reconnaître dans une strate géologique. Cela fait encore débat au sein de la communauté des géologues. Ceux qui en discutent, en discutent du point de vue stratigraphique. Les géologues sont une communauté scientifique relativement peu intéressée par les questions environnementales, leur job était auparavant pour le dire vite d’extraire du charbon du pétrole et d’autres minerais de la terre. Il faut donc convaincre cette communauté scientifique que nous sommes vraiment un phénomène géologique majeur qui se verra dans la roche, les strates, les sédiments.

Il y a des débats très intéressants actuellement sur la date de départ de l’anthropocène. La question du point de départ est essentielle parce que, pour convaincre les géologues, on a besoin d’un marqueur stratigraphique bien net. En outre cela aura une charge symbolique très forte, et le point de départ de l’anthropocène est au cœur des vifs débats actuels. Cela aura également un sens politique : selon les dates retenues, les significations politiques seront très différentes. Par exemple, le climatologue américain William Ruddiman propose comme point de départ 4 000 av. J.-C. parce que c’est à ce moment-là qu’on mesure une augmentation de la quantité de méthane (un gaz à fort effet de serre) dans l’atmosphère, qui est sans doute d’origine anthropogénique : c’est lié notamment au début de la riziculture en Chine. La riziculture se pratique dans l’eau et les plantes qui fermentent sous l’eau produisent du méthane. Ce serait la première trace de l’influence de l’homme sur le climat. Cette thèse est très discutée, très critiquée, mais vous imaginez que dans le cadre des négociations internationales sur le climat dire que l’anthropocène a commencé avec les Chinois, il y a 6 000 ans n’a pas la même résonance politique que si on affirme que ça commence en Europe au moment de la révolution industrielle.

Une autre date qui est proposée, c’est 1610 : oui, c’est l’assassinat d’Henri IV, mais c’est surtout la disparition de 50 millions d’Amérindiens entre 1530 et 1610, d’où une diminution drastique des surfaces agricoles et une avancée rapide des forêts qui stockent du carbone. La « découverte » de l’Amérique et a disparition de 50 millions d’humains ont un tel impact car à l’époque, 50 millions d’hommes c’est 10 % de la population mondiale. On a donc en 1610 un point bas du niveau de CO2 dans l’atmosphère. A partir de 1610, et jusqu’aux années 1650-1660, ce point bas du CO2 dans l’atmosphère provoque aussi l’accentuation du petit âge glaciaire qui commence fin XIV e siècle et qui s’étend jusque vers 1850. C’est un événement démographique considérable qui devient aussi un événement écologique et climatique. Vous voyez qu’en fonction de la date choisie, l’anthropocène a des sens politiques assez différents : plus on retiendra une date ancienne, plus on aura tendance à naturaliser l’anthropocène et à le séparer du capitalisme industriel. Prendre 1610 comme date de début serait également intéressant parce que ça montrerait que l’anthropocène est né de la première globalisation économique, de l’unification économique du globe.

Les historiens ont en effet bien montré à quel point la révolution industrielle ne peut avoir eu lieu que parce qu’il y avait eu domination économique du globe. Un exemple simple : la révolution industrielle anglaise de la fin du XVIIIe siècle repose en partie sur l’industrialisation du textile, sur les machines à tisser, les machines à filer mues par l’énergie de la vapeur. Mais ces machines n’ont d’intérêt économique que parce que les Anglais ont accès à des fibres cotonnières produites en très grande masse par des esclaves, sur les territoires vastes et peu peuplés d’Amérique ; et ces territoires sont vastes et peu peuplés parce que les Amérindiens ont disparu.

La dernière proposition serait de prendre la date du 16 juillet 1945. Elle a le vent en poupe au sein du « groupe de travail sur l’anthropocène » (une commission de l’Association internationale de géologie qui promeut l’idée d’anthropocène), car, comme je le disais plus tôt, pour convaincre leurs collègues ils sont confrontés à des problèmes de stratigraphie : ce dont on parle, il faut maintenant montrer que ça se voie dans les sédiments, dans les roches. Et la date du 16 juillet 1945 est celle de la première explosion nucléaire dans le désert du Nouveau-Mexique aux États-Unis, qui a laissé de façon assez nette des radionucléides qu’on trouve assez facilement dans les sédiments. Cela dit choisir le nucléaire n’a pas forcément un sens politique très intéressant actuellement, d’une part parce que l’arme nucléaire aurait pu bouleverser entièrement la biosphère, et bien heureusement cela n’a pas eu lieu et d’autre part cela décentre le regard de ce qui nous préoccupe actuellement, à savoir les émissions de CO2 et la redéfinition complète des modes de production, de consommation de transport, etc.

Je vais arrêter de vous parler de géologie. Je vous ai présenté ces débats scientifiques pour bien vous faire comprendre que ce qui nous a intéressé dans L’événement anthropocène, c’est la rencontre de deux histoires, l’histoire humaine d’un côté, dont la temporalité se compte en décennies ou en siècles, et puis l’histoire de la terre de l’autre qui compte en millions ou milliards d’années. Avec l’anthropocène on voit que ces deux histoires se rencontrent (voir le cas du petit âge glaciaire) et c’est la naissance d’une histoire unifiée, une géohistoire reliant l’histoire humaine et l’histoire de la terre.

Au final, on peut dire que la force et le succès du concept d’anthropocène reposent sur l’idée que ce qu’on constate aujourd’hui n’est pas seulement une crise environnementale, quelque chose qui a une temporalité relativement courte, avec l’idée qu’on va sortir de la crise. Quand on dit anthropocène, quand on dit nouvelle époque géologique, ça veut dire qu’en fait on atteint un point de non-retour. Cela nous sort du sentiment un peu illusoire qu’on pourrait résoudre rapidement les problèmes environnementaux et passer à autre chose. Avec l’anthropocène on se rend compte qu’on va vivre dans un milieu altéré, transformé, pour lequel on n’a aucune expérience historique et c’est ça qui fait le succès de cette notion.

Pour l’instant, j’ai fait un portrait élogieux du concept d’anthropocène. Pourtant, et ce sera l’essentiel de ma conférence, ce mot anthropocène est sans doute le pire des termes possibles pour désigner la crise environnementale contemporaine car il donne l’impression d’une humanité indifférenciée, d’une humanité collectivement responsable. Il possède aussi une forte connotation malthusienne puisqu’il incrimine bien l’espèce humaine en tant qu’entité biologique. Pourtant, si la démographie joue évidemment un certain rôle dans la crise environnementale, ce n’est absolument pas le facteur déterminant : entre 1800 et 2000 la population mondiale a été multipliée par 7, la consommation d’énergie multipliée par 60, et le capital, l’ensemble des actifs financiers et mobiliers par 134. Il y a de nombreuses grandeurs qui croissent plus vite que la démographie, qui ont une force explicative beaucoup plus grande que la démographie. En ce sens le terme d’anthropocène est mal choisi puisqu’il nous oriente vers une histoire démographique et naturalisante de la crise environnementale.

Pourquoi ce choix du terme d’anthropocène ? Parce que cela vient des sciences dures, des climatologues, des spécialistes du système terre. Et pour eux la molécule de CO2 qu’elle soit émise pour cuire son bol de riz ou pour faire fonctionner un 4×4, c’est la même chose, ça a le même effet sur le climat. Donc le problème avec cette vision de l’humanité par les scientifiques, c’est qu’ils ne sont intéressés que par cette quantité globale.

L’un des aspects de notre travail sur l’anthropocène c’est un peu de décompacter l’agir humain. Le but, c’est de repolitiser, c’est d’y injecter un contenu critique et politique. Ce qui me semble intéressant c’est que ce concept d’anthropocène a un grand succès auprès des médias, auprès des puissants aussi, mais, en même temps, c’est quelque chose d’assez peu défini, on peut y investir des sens différents, on peut y injecter des sens politiques différents, on l’utilise plutôt comme un cheval de Troie On a proposé d’ailleurs d’autres termes : capitalocène, thanatocène, thermocène, etc., mais anthropocène est en train de devenir dominant.

Donc pour repolitiser ce concept d’anthropocène, j’exposerai quatre arguments principaux : premièrement je montrerai qu’on n’est pas entré dans l’anthropocène sans s’en rendre compte ; deuxièmement j’essaierai de décompacter les courbes pour exhiber des responsabilités historiques ; troisièmement je démontrerai en recourant à l’histoire des techniques à quel point l’anthropocène n’était pas inéluctable, que c’est surtout une affaire de choix technologiques bien précis, souvent liés à des facteurs géopolitiques ; et enfin j’expliquerai à quel point l’anthropocène a à voir avec les militaires.

1. On n’est pas entré dans l’anthropocène sans le savoir

Les promoteurs de l’anthropocène insistent beaucoup sur la nouveauté radicale de cette conception, comme s’il s’agissait d’une avancée scientifique majeure. En fait ce n’est pas très innovant, c’est un simple constat géologique qui se fonde principalement sur les résultats des sciences du système terre depuis les années 1980. Et pourtant, Will Steffen, Jacques Grinevald et d’autres promoteurs du concept d’anthropocène insistent sur la dimension paradigmatique de l’anthropocène, qu’ils se comparent volontiers aux « révolutions scientifiques », à Darwin, Copernic ou Galilée. C’est un peu ce discours-là que l’on a en ce moment. Il y a une tendance à héroïser les porteurs des alertes environnementales, surtout s’ils sont scientifiques !

Cela a plusieurs effets délétères. Premièrement cela introduit une coupure avec le passé. Depuis 20 ou 30 ans, on aurait des savoirs radicalement nouveaux sur l’état de la planète. Cela a un côté très rassurant, il y a un aspect très gratifiant de savoir qu’on est la première génération à comprendre qu’on est une force géologique. Il y a un côté auto-glorificateur, et on a l’impression que, maintenant qu’on sait, on va pouvoir agir. Ainsi, en créant une table rase, en oubliant les alertes environnementales passées, cela permet de donner l’impression de faire partie d’une génération tout à fait exceptionnelle.

Deuxièmement, cette glorification des savants les met en position de d’avant-garde et pire encore de pilotes du système terre. La prétention à la nouveauté des savoirs sur la terre est aussi une prétention nouvelle à agir sur celle-ci. Ce qui est en jeu ici c’est la géo-ingénierie. La géo-ingénierie c’est un ensemble de techniques qui visent à « résoudre » la question du réchauffement climatique, non pas en réduisant les émissions de CO2 mais en agissant directement sur les caractéristiques de l’atmosphère. Pour la rendre plus réfléchissante, par exemple, on pourrait envoyer du dioxyde de soufre en altitude, cela augmenterait l’albédo terrestre, et permettrait de renvoyer, de réfléchir de l’énergie vers l’espace. Mais c’est une solution technique qui pose énormément de problèmes dont les climatologues commencent à étudier, avec leurs modèles, les conséquences. Selon certains modèles, cela supprimerait les moussons, ce qui aurait un impact sur plusieurs milliards d’hommes sur la planète. Cela produirait aussi des maladies respiratoires. Mais le vrai problème, si on décidait de faire ça, c’est qu’on ne ferait plus d’effort pour réduire les émissions de CO2, et le jour où on arrêterait ces techniques de géo-ingénierie, il y aurait un effet de rattrapage absolument terrible parce que le réchauffement est extrêmement rapide et que l’atmosphère n’aurait pas le temps de s’adapter. Et puis, philosophiquement, cette idée de maîtrise totale du globe a un aspect extrêmement inquiétant et très critiquable. Toujours est-il que Paul Crutzen, en même temps qu’il introduisait le concept d’anthropocène, introduisait celui de géo-ingénierie. L’effet pervers de cela, c’est que lorsqu’il y a un plan B, on ne fait plus grand-chose pour le plan A. Il y a une bataille idéologique sur la géo-ingénierie, et la question de l’anthropocène en fait partie.

Le point important pour garder la tête froide est de voir qu’on n’est pas la première génération à s’inquiéter de ce qu’on fait sur la terre, sur le climat, sur l’environnement général. Je vais prendre plusieurs exemples. Il faut savoir qu’au XVIIe siècle déjà le climat est appréhendé à l’échelle globale, il y a déjà une pensée globale du climat, de la terre, comme un système organisé. Cette pensée se situe dans une tradition providentialiste, dans une théologie naturelle, qui considère la terre comme une création divine parfaite. Au cours des XVIIe et XVIIIe siècles, les naturalistes voient dans les cycles de matière la main de Dieu. Ils étudient les cycles de matières qui rendent la terre habitable, pour admirer l’œuvre divine et ils montrent à quel point ces mécanismes sont très complexes.

Très fragiles aussi car la question qui se pose immédiatement c’est : comment l’humain intervient-il dans ces cycles de matières ? Il s’agit vraiment d’un enjeu théologique fondamental. Par exemple un des grands débats qui traversent l’Europe aux XVIIe et XVIIIe siècles est lié à la déforestation : est-ce qu’en coupant les arbres, on n’est pas en train d’altérer le cycle global de l’eau ? On sait, dès le début du XVIIIe siècle avec les travaux de Stephen Hales en particulier, que la végétation entretient des échanges gazeux avec l’atmosphère. Si on déforeste, on risque de rompre un cycle providentiel qui rend une zone tempérée habitable.

La colonisation de l’Amérique est perçue comme provoquant une rupture fondamentale dans le cycle de l’eau à cause de l’intense déforestation des XVIIe et XVIIIe siècles. Ainsi, Robert Boyle, un grand savant fondateur de la Royal Society, l’équivalent, en Angleterre de l’Académie des Sciences, discute avec Charles II, le roi d’Angleterre, du changement climatique américain lié à la déforestation. Il s’agit d’un enjeu majeur de souveraineté. La question qui se pose dès le départ, dès le XVIIe siècle, c’est comment expliquer ces différences de climat si importantes de part et d’autre de l’Atlantique : comment se fait-il qu’à Bordeaux il fasse une température clémente alors qu’à Boston il fait horriblement froid. La réponse d’alors, c’est qu’on n’a pas encore déforesté en Amérique, c’est ça qui y rend le climat si humide et froid. En fait, jusqu’à la fin du XVIIIe siècle, le changement climatique est plutôt perçu comme quelque chose de positif : l’homme est en train de transformer complètement la planète, mais plutôt dans le bon sens.

À la fin du XVIIIe et au début du XIXe siècle, cette vision positive du changement climatique se renverse. Les causes de ce basculement sont complexes et nombreuses, mais la Révolution française joue un grand rôle. En effet, en vendant les biens du clergé, on va exproprier les grandes forêts qui appartenaient au clergé et aux nobles, on les nationalise, puis on les vend, pour réduire la dette publique, à une bourgeoisie qui va les exploiter, et donc déforester. Après la Révolution, au moment de la Restauration, en 1815-1820, il y a de nombreux débats autour du changement climatique, cette fois-ci perçu comme très négatif qui servent en fait à incriminer la révolution, la bourgeoisie libérale et ses conséquences environnementales. Par exemple en 1821, le ministre de l’Intérieur en France lance une grande enquête sur le changement climatique, en demandant à chaque préfet d’étudier dans son département la déforestation et son impact sur le climat. Le point important c’est que les débats sur le changement climatique, aux XVIIIe et XIXe siècles, sont déjà liés au changement anthropogénique et sont déjà éminemment politiques. C’est normal, car l’enjeu de la forêt est alors considérable. La forêt est la principale source d’énergie.

Le changement climatique est aussi une question savante, discuté par les grands scientifiques de l’époque. Par exemple en Angleterre, Joseph Banks, le président de la Royal Society propose quelque chose d’intéressant : rassembler tous les logbooks de baleiniers, (ce sont les cahiers sur lesquels les capitaines marquaient leurs positions, jour après jour), et regarder de manière rétrospective pour essayer de voir quelle est l’évolution de la calotte glaciaire. En France, on se met à étudier les bans de vendange à ce moment-là, pour voir s’il y a eu un changement climatique et si l’homme en est responsable. À l’époque c’est vraiment ce qu’on peut faire de mieux. C’est un débat qui est scientifiquement étayé. C’est de ce débat-là que vont naître des théories essentielles, par exemple celle des âges glaciaires. En Suisse, c’est pour répondre à des questions de changements climatiques qu’on se met à étudier les moraines glaciaires. L’ingénieur suisse Ignace Venetz constate ainsi en 1822 en étudiant l’évolution des glaciers que le climat de la Suisse s’est refroidi depuis trente ans mais que par le passé, il y avait des moraines beaucoup plus basses, que les glaciers étaient donc beaucoup plus grands, et donc que la Suisse a connu des climats beaucoup plus froids. Son argument, c’est donc qu’il y a eu des époques beaucoup plus froides que le début du XIXe siècle et que ce qui arrive alors à la Suisse et à l’Europe est simplement un refroidissement historique.

Ces débats sur le changement climatique sont d’autant plus importants qu’on pensait le changement comme potentiellement irréversible. Dans les années 1820 émerge ainsi un discours orientaliste expliquant la cause de l’effondrement des civilisations brillantes, telle celle de Babylone, au milieu du désert, en impliquant la déforestation : les Orientaux ont mal géré leur environnement, ils ont trop déboisé, ils ont changé le climat, et en conséquence ils ont provoqué leur propre dégénérescence.

Enfin, à cette époque, la question du changement climatique paraissait d’autant plus importante qu’on pensait que les sociétés humaines étaient largement déterminées par le climat.

Un second exemple de grand débat environnemental au début de l’anthropocène, qui a été lui aussi oublié, c’est le débat lié à la pollution. Ce qui m’a frappé, et que je décris dans mon livre précédent L’Apocalypse joyeuse, c’est que l’industrialisation ne s’est pas faite dans une sorte d’ignorance des conséquences environnementales, mais en dépit de considérations médicales qui pensaient l’environnement comme le déterminant essentiel de la santé des populations. À la fin du XVIIIe et au début du XIXe siècle, la doctrine médicale dominante était la doctrine hippocratique, inspirée d’Hippocrate qui a écrit le traité Des eaux, des airs et des lieux et qui insiste sur les causes environnementales de la santé. Un des concepts centraux était les circumfusa – ce qui signifie les choses environnementales en latin – qui étaient étudiées couramment dans les écoles de médecine 1 .

« Les circumfusa (choses qui nous environnent) représentent ce qu’Hippocrate a dénommé les airs, les eaux et les lieux… Sous toutes les latitudes l’homme circonscrit pour sa demeure un espace où il crée un milieu spécial, un climat dans un climat… L’homme est donc lié à l’atmosphère par des rapports nécessaires, constants, non interrompus ; ils sont en harmonie avec son organisation et la condition de son existence… Nous dirions presque avec Ramazzini : “tel air, tel sang”. »

Michel Lévy, Traité d’hygiène publique et privée, Paris, Ballière, vol. 1, chapitre « Circumfusa-Atmosphère », 1844, 1857, p. 321.

Par exemple, au début du XIXe siècle, avec le rapide essor de l’industrie chimique en France, en particulier à Marseille, à Rouen, à Paris, les voisins des usines chimiques écrivent de nombreuses pétitions et des pamphlets contre les usines chimiques qui mobilisent la médecine environnementale en disant : « Si vous autorisez cette usine, vous allez produire des épidémies, des catastrophes sanitaires et même la dégénérescence de la population locale. »

Donc la révolution industrielle et son cortège de pollutions s’est réalisée en dépit des théories médicales de l’époque. L’histoire de l’industrialisation ce n’est pas du tout qu’on se fiche de l’environnement et puis qu’on s’aperçoit après coup qu’on a fait des erreurs à la fin du XXe siècle. C’est bien plutôt, en fait, l’industrialisation s’est faite en dépit des théories médicales dominantes et en dépit des alertes environnementales.

Il serait important de comprendre comment on s’est désinhibé, comment on s’est modernisé en dépit des alertes.

Si on reprend l’histoire des pollutions et de leur régulation, on voit qu’à la fin du XVIIIe siècle, en ville, la police s’occupe au premier chef d’environnement : à Paris, par exemple, il y avait 40 commissaires de police répartis en 20 quartiers, et chaque jour ils patrouillaient dans leurs quartiers d’exercice et ils réprimandaient les artisans qui émettaient trop de fumée, qui laissaient couler des liquides nauséabonds, etc. Ils avaient un pouvoir énorme : celui d’interdire et de chasser les artisans trop bruyants de l’espace urbain. Tout ce système va être complètement transformé au début du XIXe siècle pour les besoins de l’industrialisation, avec d’une part le pouvoir administratif, les préfets et le conseil d’État, qui vont décider de l’autorisation des usines, ce qui va permettre de marginaliser le pouvoir du policier, et d’autre part une transformation de la médecine pour les besoins de la cause. On va passer d’une doctrine qui insistait sur l’environnement, sur les causes de la maladie, à une doctrine qui insiste beaucoup plus sur le social, sur la richesse : c’est ce qu’on appelle l’hygiénisme, qui émerge dans les années 1820 au sein d’un petit groupe d’experts qui s’occupent d’autorisations administratives à Paris. Et c’est un médecin, René Villermé, qui va étudier statistiquement les causes de la longévité. Il va montrer qu’on corrèle très mal la longévité avec des causes environnementales : par exemple la largeur des rues, la présence des champs d’épandage, la présence d’artisans, la présence de la Seine, etc. n’expliquent pas la longévité. Par contre, plus les loyers sont élevés, plus les gens vivent longtemps ! Cela devient un argument très fort pour l’administration française qui cherche à industrialiser le pays : plus une population est riche meilleure est sa santé. C’est un exemple important historiquement, parce qu’on voit bien qu’il a fallu créer du consentement. Au début du XIXe siècle, l’industrialisation a suscité de très grandes batailles, de très grandes controverses. Il a fallu beaucoup de propagande pour rendre l’industrialisation acceptable. Donc, il faut bien voir que, lorsqu’on est entré dans l’anthropocène, on ne s’est pas industrialisé dans la joie et la bonne humeur, cela s’est fait en dépit des oppositions, en dépit des savoirs environnementaux.

2. Anthropocène ou Capitalocène ?

Une seconde manière de repolitiser l’anthropocène, c’est de questionner cette idée d’une espèce humaine collectivement responsable de la crise environnementale. Prenons par exemple la courbe des émissions de CO2 aux XIXe et XXe siècles ci-après. Ce qui me frappe, c’est que cette courbe, si elle est très connue, n’a pas vraiment d’histoire : on n’est pas capable de mettre des événements historiques précis derrière, pas capable non plus de la relier à des catégories historiques connues.

Si on isole, dans les émissions globales annuelles de CO2, les émissions de deux pays, la Grande-Bretagne et les États-Unis, on arrive à un résultat assez intéressant : en gros, en 1900, 65 % des émissions viennent de ces deux pays, en 1950, ils en représentent encore 50 %, c’est seulement en 1980 que le reste du monde dépasse les émissions de ces deux pays. Donc, si on veut être un peu rigoureux, l’anthropocène est d’abord un Anglocène, les choses ne s’étant vraiment modifiées que depuis 1980.

Il y a vraiment une relation historique particulière entre les deux puissances hégémoniques des XIXe et XXe siècles et le CO2. On voit ça très bien dans les statistiques rétrospectives : en 1913, le PNB par habitant en France est 20 % moins élevé que le PNB par habitant en l’Angleterre, mais l’Angleterre a émis six fois plus de CO2 en valeur cumulée que la France.

Et c’est en fait pire que ça : non seulement la Grande-Bretagne et les États-Unis brûlent beaucoup de charbon et de pétrole sur leur territoire, mais encore ils projettent leur modèle industriel, fondé sur les énergies fossiles, sur l’ensemble de la planète. Par exemple, en 1913, l’Angleterre possédait la moitié de tous les investissements directs à l’étranger, 40 % de ces investissements à l’étranger étant dans les chemins de fer, le deuxième secteur étant les mines. Les Anglais, qui sont les grands experts de la technologie à la vapeur, des mines et des chemins de fer, projettent ces techniques émettrices de CO2 sur l’ensemble de la planète.

Cette focalisation sur le CO2 masque quelque chose d’important : quand l’Angleterre s’industrialise autour du textile, elle doit mobiliser des quantités considérables de biomasse à travers le globe, en particulier du coton américain.

La notion d’échange écologique inégal est cruciale pour comprendre la dynamique historique de l’anthropocène. Prenons l’exemple de l’Angleterre au XIXe siècle. Quand elle échangeait pour mille livres sterling de tissu contre mille livres sterling de coton brut, elle échangeait en fait des quantités d’espace radicalement différentes : il faut 60 fois plus d’hectares pour fabriquer du coton brut qui va être tissé que d’hectares nécessaires pour nourrir les Anglais qui le tissent. L’anthropocène, repose crucialement sur cet échange écologique inégal, sur la capacité des pays du centre à drainer les matières premières des pays périphériques. Cela ressort bien dans la balance commerciale physique de l’Europe de l’ouest et de l’Amérique du nord (la balance commerciale physique est semblable à la balance commerciale, mais on ne calcule pas sa valeur en devises, mais en poids de matière). Par exemple, la balance commerciale physique de l’Europe est largement déficitaire alors que sa balance commerciale en euros est relativement équilibrée voire excédentaire. Ce qui revient à dire que l’Europe « parasite » le reste du globe pour son énergie et ses matières premières, etc.

Dans les pays occidentaux, la balance commerciale physique est systématiquement et largement déficitaire, en particulier au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, où l’ensemble des consommations augmente très vite. Cette grande accélération a été rendue possible du fait de cet échange écologique inégal. Par contre, les pays soviétiques, le bloc de l’Est, a toujours été créditeur en échange de matière. La grande différence entre les deux grands blocs, si on regarde cela de manière très abstraite et du point de vue de l’échange de matière, c’est que les pays de l’Ouest ont eu la capacité de drainer l’ensemble du globe pour s’enrichir alors que les pays du bloc communiste se sont vidés de leur matière.

3. L’anthropocène n’était pas inéluctable

La troisième façon de politiser la question de l’anthropocène, c’est de recourir à l’histoire des techniques. L’entrée dans l’anthropocène n’était pas inévitable, c’est le fruit de choix techniques bien particuliers. Première remarque, quand on regarde l’histoire des techniques, on voit que la plupart des innovations ont été très controversées, très disputées. Les grands choix techniques de l’anthropocène, le charbon, le pétrole, l’automobile, perturbent massivement les modes de vie et l’environnement.

De fait l’anthropocène c’est aussi une histoire de résistance, de luttes et de contestations. Prenons par exemple l’automobile. Malheureusement on ne dispose pas de sondages sur les débuts de l’auto vers 1910-1920, mais il y a un pays intéressant : la Suisse. La Suisse vous le savez a une tradition d’initiative populaire : si une pétition arrive à grouper un certain nombre de signatures, on ouvre un référendum. Dans le canton des Grisons, dans l’est de la Suisse, entre 1910 et 1928, il y a eu dix référendums contre la voiture, qui ont été systématiquement perdus… par les automobilistes. La voiture individuelle est interdite jusqu’en 1928 dans la partie est de la Suisse. Les oppositions se fondaient sur des arguments simples et évidents : l’automobile est un sport et un luxe pour un faible pourcentage de la population, et crée des nuisances pour le reste de la population, les routes seraient dégradées et il faudrait lever des impôts pour les réparer, et enfin les chemins de fer, qui sont nationalisés, seraient devenus déficitaires. C’est une opposition logique et rationnelle à l’automobile. D’ailleurs le canton des Grisons autorise les camions, les ambulances, les pompiers…

L’anthropocène c’est aussi une histoire de possibles non advenus, de trajectoires techniques et écologiques très prometteuses qui sont abandonnées pour des raisons politiques, géopolitiques et simplement mercantiles.

Je vais donner quelques exemples. Prenez le basculement vers la vapeur de l’industrie anglaise, dans les années 1830. Tout bien considéré, il s’agit d’un choix très curieux parce qu’à cette époque l’énergie hydraulique coûte beaucoup moins cher que la machine à vapeur. Le choix des industriels anglais du textile pour la vapeur repose sur deux considérations : premièrement pouvoir relocaliser l’industrie loin des cours d’eau, en ville là où la main-d’œuvre est abondante pour éviter le problème du turn over des ouvriers ; deuxièmement, les industriels anglais ne voulaient pas être contraints par une organisation collective des ressources énergétiques : c’est que, pour construire un barrage, pour organiser la distribution de l’énergie motrice à partir d’un barrage, il faut s’organiser collectivement, il faut décider à quel moment on va ouvrir les vannes, décider de qui profite de l’énergie à quel moment. Toute une organisation collective qui est trop compliquée, trop lourde. Les industriels préfèrent une solution plus chère mais plus individualiste et commode, et qui s’inscrit dans un mode de production où les industriels ne veulent plus être organisés en corporations, où ils souhaitent pouvoir répondre à la demande en fonction du cours des marchandises etc.

Les États-Unis fournissent un contre-exemple à cette trajectoire anglaise. Les renouvelables y restent longtemps dominantes. En 1880, 75 % de l’énergie industrielle reposait encore sur l’hydraulique. L’énergie éolienne était également importante : c’est elle qui a permis la mise en culture du Middle West américain : dans les grandes plaines. Il y avait six millions d’éoliennes en 1890 aux États-Unis, produites industriellement par deux firmes principalement. Ces éoliennes permettaient de pomper de l’eau, d’irriguer, d’abreuver les bêtes. On a tendance, dans les livres d’histoire, à voir le XIXe siècle comme le siècle du charbon, en fait c’est encore le siècle de l’hydraulique, le siècle du vent, c’est le siècle de l’énergie animale, de l’énergie musculaire.

De même, à la fin du XIXe siècle, la flotte britannique est encore à 90 % à voile. C’est le moment des clippers, des voiliers qui battent des records de vitesse. La première globalisation économique s’est faite avec l’énergie du vent.

Un dernier exemple de trajectoire technologique qui n’a pas été prise – et nous avons l’histoire précise de la raison pour laquelle elle a été marginalisée – c’est celui de la maison solaire (on l’appelle la maison passive aujourd’hui). Dans les années 1930 aux États-Unis, parmi la bourgeoisie, c’est chic de s’éloigner des villes, de vouloir vivre en dehors des agglomérations, de s’extraire des grands réseaux techniques, et c’est dans ce cadre-là que se développent des techniques comme le double-vitrage, en 1932. On formalise alors les principes d’une architecture efficace énergétiquement.

Pendant la Seconde Guerre mondiale, le gouvernement américain encourage ces méthodes, pour les rendre plus populaires et plus abordables aux classes moyennes. L’enjeu est de réserver le plus de ressources minérales possible pour mener la guerre. Donc pendant la Seconde Guerre mondiale et encore dans les années 1950, le futur de l’urbanisme semble être la maison solaire. Des ingénieurs qui travaillaient sur le projet Manhattan expliquaient que le projet nucléaire n’avait aucun sens : il fallait aller chercher loin l’uranium, dans des pays d’Afrique difficiles à contrôler, la solution était évidemment l’énergie solaire. Un grand programme d’énergie solaire a été lancé dans les années 1950 en Californie et en Floride, 80 % des maisons devaient être équipées de chauffe-eau solaires aux États-Unis…

Aussi est-il étonnant qu’on soit sorti d’un système qui était très efficace et intéressant pour l’environnement. Un historien qui a bien étudié cela l’explique par l’industrialisation de la production du bâtiment dans les années 1950. En 1950 aux États-Unis, il y a une crise du logement avec le retour des GI’s, le baby boom… Il y a un énorme déficit de logements, et Daniel Levit propose d’appliquer les méthodes tayloriennes à la construction des bâtiments, à la place de la construction par des artisans, on rationalise, on décompose les tâches, etc.

Bref, on va appliquer les méthodes qui ont si bien marché dans le secteur automobile, pour construire des maisons à bas coûts. Le résultat : des cages à lapins, très mal isolées, avec aucun souci d’orientation par rapport au soleil, et absolument invivables l’été… à tel point que, dès les années 1950, dans ces banlieues construites en masse, on installe la climatisation. Le problème de la climatisation, c’est que cela provoque un pic de demande d’électricité en été, ce qui est extrêmement ennuyeux, car ça oblige à sur-dimensionner les capacités productives électriques. Donc les industriels de l’électricité, en particulier Edison et General Electric, vont encourager le chauffage électrique pour lisser le pic (on consomme de l’électricité en hiver pour se chauffer et en été pour se refroidir, et la consommation électrique reste à peu près constante) ! On arrive à une situation complètement absurde, dans un pays richement pourvu en bois, en charbon, en pétrole, en gaz, d’avoir des maisons chauffées à l’électricité, alors que le chauffage électrique est extrêmement peu efficace en termes thermodynamiques : il faut d’abord produire de l’électricité à partir de chaleur, pour la retransformer en chaleur ensuite, avec des pertes tout au long de la ligne.

Un autre exemple assez frappant, c’est le cas des tramways. On est passé d’un système de transport collectif électrique, aux États-Unis en particulier, très développé au début du XXe siècle, à une mobilité individuelle alors même qu’il y a des textes extrêmement forts qui expliquent que l’automobile individuelle en ville va ralentir les déplacements, que cela va être contreproductif. Il y a plusieurs raisons qui vont expliquer le développement de l’automobile au détriment des tramways. Premièrement les gouvernements conservateurs, le gouvernement Hoover en particulier, promeuvent la maison individuelle en banlieue parce que la maison individuelle semble être le meilleur rempart contre le communisme. Et la maison individuelle incite plutôt à se déplacer en voiture. Deuxièmement, les compagnies de tramways étaient liées aux municipalités par des contrats de concession qui stipulaient qu’elles devaient entretenir les rues. Or avec l’arrivée de l’automobile, les rues se dégradent plus vite, et les compagnies de tramways se ruinèrent à maintenir les rues : le transport collectif finançait le transport individuel. Ainsi, au début des années 1920, les compagnies de tramways ne rapportent plus d’argent, elles deviennent déficitaires. Le coup de grâce va être porté en 1935 avec une loi antitrust Wheeler et Rayburn qui oblige les grands conglomérats électriques à vendre leurs compagnies de tramways.

Ces compagnies de tramways avaient un intérêt dans un système intégré, mais mises sur le marché individuellement c’est un puits sans fond. Elles vont être rachetées en masse par General Motors, Firestone et Standard Oil (qui utilisent des prête-noms). Évidemment le cœur de business model de ces entreprises n’est pas de faire du transport collectif électrique, et donc, soit elles ne vont pas maintenir les lignes, soit elles vont les remplacer par des autobus. On a encore ici un cas précis où une addition énergétique considérable est un non-sens technique.

Durant la guerre du Viet Nam, du fait des épandages d’agents orange et blanc, ce pays a perdu un quart de sa superficie forestière, près de la moitié de ses terres sont contaminées, c’est l’exemple par excellence d’une guerre qui vise directement l’environnement de l’ennemi. Ce n’est pas le cas uniquement au Viet-Nam, la France, pendant la guerre d’Algérie, a massivement bombardé les forêts algériennes au napalm parce que le FLN s’y réfugiait. Dans toutes les guerres coloniales on retrouve le ciblage de l’environnement de l’ennemi.

D’une manière plus générale, les militaires, en nous apprenant à tuer les humains, nous ont appris à tuer le vivant en général. Par exemple, dans les pesticides on trouve les mêmes molécules que dans les gaz de combat, et les inventeurs de gaz de combat se recyclent ensuite dans la fabrication des pesticides (et cela va dans les deux sens). Par exemple, dans les années 1960, les savants britanniques qui travaillent sur l’Amiton, un désherbant, inventent le gaz VX.

Autre exemple : les techniques de pêche ont entièrement été transformées après la Seconde Guerre mondiale par des techniques militaires. Le nylon, qui sert à la fabrication d’immenses filets, vient de la fabrication de parachutes. Les sonars servent d’abord à chasser les sous-marins avant de chasser les poissons. La même chose pour le GPS, qui vient des technologies de la guerre froide pour guider les missiles intercontinentaux, avant de rendre les pêches redoutablement efficaces dans le dernier quart du XXe siècle. Le problème, c’est que les militaires font systématiquement le choix de la puissance plutôt que celui du rendement. L’exemple le plus évident ce sont les avions de chasse. Par exemple le F16 américain, qui consomme 7 000 litres de kérosène par heure (soit plusieurs années de consommation d’une automobile en usage normal).

Les techniques militaires contaminent aussi les techniques civiles. On a l’exemple de l’aviation civile qui s’est développée dans la seconde moitié du XXe siècle, poussée par les États-Unis qui sont dans une situation de monopole dans les années 1944-1945, pour la production d’aluminium et la production de carburants d’aviation : ils vont tout faire pour encourager l’aviation civile. En 1944, un traité a été signé qui organise l’aviation civile dans le monde. Ce traité interdit la taxation du carburant, et de nos jours encore, si on a du mal à faire passer l’idée qu’il faut taxer les carburants d’aviation, c’est qu’on est toujours sous ce régime de défiscalisation qui est un héritage de la Seconde Guerre mondiale et de la nécessité de reconvertir l’énorme appareil productif américain vers les technologies civiles.

Le dernier exemple que je vais prendre, bien connu, ce sont les autoroutes. Un des grands pays constructeurs d’autoroutes fut l’Allemagne nazie. Le but était de résoudre le dilemme stratégique allemand, à savoir que l’Allemagne était vulnérable à une attaque coordonnée sur les deux fronts de l’Ouest et de l’Est. Ensuite, quand Eisenhower devient président des États-Unis, il encourage fortement les autoroutes pour deux raisons : les autoroutes vont permettre d’évacuer les villes en cas d’attaque nucléaire russe, et surtout elles vont permettre de déconcentrer le système industriel américain pour le rendre plus résilient à un assaut nucléaire. Il veut disperser l’industrie sur l’ensemble du territoire américain pour, en cas d’attaque nucléaire, être capable de continuer à produire. En 1955, une grande loi, la « National and defense highway act », subventionne massivement la construction du réseau national d’autoroutes américain.

Conclusion

Mon propos était de repolitiser la question environnementale, repolitiser la question de l’anthropocène, de sortir de cet anthropocène des sciences naturelles mettant en scène un anthropos indifférencié, une humanité collectivement responsable et de montrer au contraire qu’il y a eu des choix très particuliers, faits par des individus souvent blancs, riches et souvent militaires, dans des contextes très précis. Et je crois qu’il est important d’avoir une histoire politique de l’anthropocène, parce qu’on voit bien de nos jours que la transition énergétique ne va pas se faire toute seule. On a beaucoup trop de charbon, de gaz, de pétrole disponibles pour pouvoir compter sur les limites des ressources pour résoudre les problèmes climatiques. Il faudrait laisser dans le sol 80 % des réserves de charbon, de gaz et de pétrole pour éviter de dépasser + 2° C en 2100. Le pic du pétrole (le fameux peak oil) est beaucoup trop lointain pour espérer qu’il résolve le problème climatique. Il faut vraiment exercer une contrainte politique bien avant la contrainte naturelle. C’est une situation extrêmement difficile, car ce n’est pas une situation malthusienne, ni une situation d’effondrement. Il faut qu’on arrive à appliquer une contrainte politique bien avant la contrainte naturelle. Il faut remettre en question toute une série de choix qui ont été actés aux XIXe et aux XXe siècles dont j’ai parlé.

Jean-Baptiste Fressoz,
historien des sciences au CNRS,
enseignant à l’EHESS.

Il est l’auteur de L’apocalypse joyeuse. Une histoire du risque technologique, éd. Seuil, 2012.

Co-auteur (avec Christophe Bonneuil) de
L’événement anthropocène, éd. Seuil, coll. Anthropocène, 2013.

 


Débat

Un participant : Je ne suis pas d’accord avec votre analyse globalement. Je suis membre d’un institut qui travaille sur l’anthropocène avec une philosophie différente. Nous consommons 4,5 tonnes de pétrole par an et 22 tonnes de matière. On peut considérer que ce sont des choix. Vous parlez de l’énergie mais chaque fois dans votre discours, vous dites : « C’est quelqu’un d’autre qui nous a donné cette énergie-là, les Anglo-Saxons, les Américains, les capitalistes… » Qui ici est prêt à réduire ? Cela structure la société, notre mode de vie. Je veux bien que ce soit le capitalisme qui soit responsable. Pour moi l’énergie est le marqueur numéro un de l’anthropocène, la dette d’énergie que l’on a chacun a construit la société. Et votre parti est d’externaliser notre responsabilité collective dans la constitution du corps social.

Jean-Baptiste Fressoz : Une fois que l’on dit qu’on est tous collectivement responsables, par où on commence pour réduire des trois quarts notre consommation avant 2050 ? Responsables bien sûr que nous le sommes tous, mais pas tous de la même manière. Ce qui est intéressant du point de vue historique, ce sont les processus. Si on regarde d’un point de vue dynamique, il y a des raisons géopolitiques, des nations qui ont un impact beaucoup plus profond que d’autres. Si on appartient tous au système capitaliste, on ne l’a pas tous également produit. Oui l’Angleterre et les US sont massivement à l’origine de l’anthropocène et oui ces modèles se sont ensuite globalisés. Ce que j’ai voulu montrer, c’est comment on peut écrire une histoire de ces évolutions, c’est remonter aux processus, aux logiques.

Concernant encore les émissions de CO2, on peut montrer qu’entre 1750 et 2010, 65 % des émissions ne viennent que de 90 entreprises. Nous sommes tous responsables mais les gens qui ont monté ces entreprises le sont plus particulièrement.

Une autre façon de vous répondre serait de présenter une histoire plus orientée vers la consommation. Il y a un chapitre du livre qui répond un peu à votre question, qui prend ce point de vue-là. Un consommateur, ce n’est pas quelque chose de naturel. On n’est pas tous devenus des consommateurs sans raison. Si on prend par exemple le cas de l’automobile, dans les années 1920-1930 aux États-Unis, cela sert fondamentalement à stabiliser la main-d’œuvre. Le problème alors, c’est que les gens ne voulaient pas travailler dans les usines automobiles de Ford parce que c’était un travail dégradant, aliénant ; et la manière de stabiliser la main-d’œuvre fut de lui faire acheter des voitures. Et ces voitures étaient massivement achetées avec un crédit à la consommation : le crédit à la consommation s’invente autour de l’automobile. Avant il y avait des modes très informels de crédits à la consommation. Les riches pouvaient acheter des maisons et s’endetter, les entrepreneurs pouvaient s’endetter, mais tout un chacun ne pouvait pas s’endetter, ce n’était pas toléré par les banques. Aux États-Unis, dès 1930, la moitié des foyers sont équipés en automobile. C’est un phénomène américain : en Europe les taux sont bien inférieurs, il faudra attendre 1960 pour avoir le même taux d’équipement. Or, entre deux tiers et trois quarts des voitures sont achetées avec des crédits à la consommation. Et une fois qu’on a souscrit un crédit à la consommation, eh bien on est obligé de faire face à ses obligations : il faut chaque semaine payer ses traites. La notion de consommation a une histoire. Ce qui m’intéresse c’est cette histoire.

Une participante : Je prends la parole en opposition avec ce qui vient d’être dit par la personne précédente, parce que j’ai l’impression que, d’après elle tout se passe bien, on est dans un monde merveilleux. Aujourd’hui, il faut se rendre compte que les citoyens, à travers le monde, ne sont plus maîtres de leur destin parce qu’on est manipulé par une information qui fait que les gens sont des consommateurs et non pas des consom’acteurs. Il faut rendre les citoyens plus responsables, et pour cela il faut les informer. L’information que vous avez donnée ce soir nous montre que c’est lié à un système qui a été mis en place. Le capitalisme a envahi le monde, mais il est clair aujourd’hui qu’il y a une interrogation importante des citoyens par rapport à la COP 21. Il y a un mouvement très fort qui s’appelle Alternatiba, il y a de nombreux rassemblements Alternatiba en France et en Europe, qui démontrent la volonté de reprendre la main par rapport à ce qui se passe, parce qu’on peut très bien vivre différemment. Vous n’avez pas développé ce point, mais il existe depuis les années 1990 une financiarisation qui a complètement pollué l’économie et qui ne connaît pas de frontière, alors que les frontières sont là pour les émigrés, ce qui est un paradoxe. Comment arriver à mobiliser les citoyens pour changer notre monde ?

Jean-Baptiste Fressoz : En tant que modeste historien, il me semble que la meilleure manière d’agir politiquement, c’est de comprendre comment on s’est mis dans ce pétrin-là.

Par exemple, le militaire n’a jamais aucune place dans les discours sur l’environnement, alors que de fait l’institution militaire, la préparation à la guerre, a été centrale pour la crise environnementale. On a calculé que, pendant la guerre froide, 15 % des émissions américaines provenaient du système militaro-industriel. Conduire des machines de guerre, les faire voler consomme énormément d’énergie. Il me semble bon d’avoir une histoire un peu concrète. Évidemment c’est le capitalisme qui nous a mis dans cette situation. Ceci dit, le capitalisme c’est tellement gros qu’il faut avoir des analyses plus détaillées, plus précises. Vous avez raison, cela a un aspect déresponsabilisant : ce n’est pas nous, ce sont les autres. Mais en même temps, si on n’a pas des ennemis à nommer, si on n’a pas d’ennemis en face, on n’agit pas.

Un participant : J’ai un a priori assez défavorable depuis le début de la conférence, parce que je n’apprécie pas que quelqu’un payé par le gouvernement français avec nos impôts abreuve un public toulousain avec un mode de pensée anglophone ; tous les schémas sont en anglais ! Je sais que la langue de la recherche c’est l’anglais, mais j’ai toujours appris à mes étudiants que, lorsqu’on parlait devant un grand public, il fallait se mettre à sa portée. Je le répéterai à tous les conférenciers, ne le prenez pas personnellement.

Mis à part ça, j’avais une remarque sur le charbon. Cette conférence est basée sur énormément de données des États-Unis. Je pense que, si on veut faire réagir le public en France, il faut qu’on trouve des éléments locaux, pas forcément toulousains, mais on a pas mal d’histoires en France sur le sujet. Et, entre autres, je ne suis pas d’accord avec la question des maisons où on va mettre la climatisation et le surchauffage électrique en hiver. On a le même problème en France. Si on est passé gentiment à l’électricité, c’est parce que, dans les années 1950, on appuie sur le bouton et ça chauffe, et par rapport au charbon, il fallait se charrier le charbon, nettoyer la chaudière… La partie humaine de l’exploitation du charbon était aussi dans l’utilisation du charbon au niveau individuel. Là c’est peut-être une notion de progrès et de facilité qui a aidé au passage vers l’énergie électrique [d’origine nucléaire à partir des années 1970 ; NdE].

Ensuite au sujet des maisons industrielles, appelées des « cages à lapins », on a eu les mêmes choses en France. Je suis content d’avoir vu que les États-Unis dans les années 1930-1940 ont fait des maisons solaires. On est passé à un système de consommation très intensif en oubliant des notions de bon sens. Puisque j’ai passé 40 ans à enseigner l’écologie et l’architecture bioclimatique, je me suis accroché avec nos grands chercheurs théoriciens qui allaient chercher aux États-Unis des informations : on a lancé une étude sur l’architecture rurale en France qui montre que le bon sens paysan choisissait l’orientation et construisait des maisons, non pas à haute performance énergétique, mais avec des murs épais. Ce sont des choses qu’on savait faire. Et à l’après-guerre, on a tout balayé pour faire des maisons rapidement. Il y avait en France un architecte appelé Jean Prouvé qui a fait de nombreuses maisons où il a beaucoup utilisé l’aluminium. Ce qui ressort de votre exposé c’est que des hommes politiques ont pris des décisions qui ont poussé le bateau vers le côté. Nous sommes dans ce bateau et on s’y laisse aller.

Je voudrais donc votre avis : comment, voyant ce que les politiques ont fait de par le monde, dans les sociétés industrialisées, conseillés par de grands économistes, comment expliquer que cette COP 21 on la confie à des politiques et entre autres au chef d’orchestre qui a dit : « je suis responsable mais pas coupable » ? Sommes-nous tous responsables mais pas coupables ?

Jean-Baptiste Fressoz : La courbe de l’anthropocène, ce n’est pas la mienne, c’est celle de Will Steffen. L’enjeu justement, ce que je vous expliquais, ce que j’essayais de faire comprendre, c’est que ces courbes aussi fascinantes qu’elles soient ne peuvent pas remplacer l’histoire. Pour les scientifiques de l’anthropocène, l’histoire se réduit à cet ensemble de courbes.

J’ai pris des exemples américains parce que les États-Unis représentent 25 % des émissions. Quand on parle de l’anthropocène, il y a des écarts considérables entre la France et les États-Unis, mais la plupart des processus sont en effet aussi à l’œuvre en France, avec souvent vingt ou trente ans d’écart : ce qui s’est passé dans les années 1920 dans le domaine de l’automobile, dans le domaine de l’énergie, se présentera en France dans les années 1950-60.

En ce qui concerne la COP, c’est facile de critiquer la COP : on reste dans des engagements volontaires de réduction des émission de CO2, dans des proportions assez faibles. Cela ne produira pas grand-chose, mais pourtant c’est un des rares endroits où on discute de cela. Il faut à la fois en avoir une vision critique et souligner que c’est un endroit où le multilatéralisme joue. Je pense que ce n’est pas un front qu’il faut entièrement délaisser en disant que ce n’est que de la poudre aux yeux (même si c’est le cas). Il y a par exemple des économistes qui ne parlent pas seulement de taxes sur les émissions de CO2 mais aussi de stranded assets, de toutes ces ressources carbone qu’on ne va pas pouvoir exploiter. Et au lieu de réguler les problèmes quand ils sont déjà advenus, quand le carbone est déjà dans l’atmosphère, il faut mieux décider de ne pas l’y mettre en premier lieu, et donc de ne pas utiliser les champs bitumineux de l’Alberta, le pétrole au large du Brésil. Cela ne peut être discuté qu’à l’échelle internationale. On peut peut-être espérer qu’à la prochaine COP, on va discuter de solutions plus concrètes, plus matérielles.

Un participant : Je vous remercie de votre intervention que j’ai trouvée de très bonne qualité. Au départ, ça partait mal : quand on assiste à une conférence, on a chacun nos propres filtres, et ce qui est un peu compliqué c’est de mettre un peu de côté ces préjugés-là. Au départ, quand vous avez parlé de politiser l’anthropocène, j’ai eu un a priori défavorable, puis je me suis dit que politiser quelque chose c’était surtout le dénaturaliser, et en cela je trouve votre approche très intéressante. J’ai appris des choses notamment sur le choix du pétrole plutôt que le charbon, notamment sur les maisons individuelles construites pour faire face au retour des GI’s. Alors, aujourd’hui, on sait que l’anthropocène peut être lié à des choix politiques, économiques, militaires, et que l’histoire aurait pu être écrite autrement, elle n’était pas écrite telle quelle d’avance.

Mais vous n’abordez pas la question : au moment où ces choix ont été faits, avait-on la conscience globale d’une catastrophe possible pour l’humanité en tant que telle ? C’est la première chose.

Vous avez surtout parlé de choix politiques au sens large. Pour moi, il y a quelque chose de fondamental et c’est peut-être la part la plus importante dans ces choix qui ont été faits, le pétrole, la maison individuelle… : les voies ne sont pas les mêmes dans l’accélération vers l’avènement du capitalisme qui a produit l’accélération vers l’anthropocène, mais la création du long terme qui est là depuis des années est fondée sur le crédit bancaire, et qui dit création fondée sur le crédit bancaire dit taux d’intérêt et donc dit plus de croissance, plus de production, plus de consommation des ressources pour rembourser ces intérêts.

Mes questions sont les suivantes : pensez-vous qu’il y avait conscience des choix de la catastrophe qui nous attendait au moment où ces choix ont été pris ? Personnellement je pense que non. Et la deuxième chose, ne pensez-vous pas que, parmi les impacts qui ont entraîné l’accélération vers l’anthropocène, la création monétaire pèse le plus gros poids ?

Jean-Baptiste Fressoz : À chaque époque vous avez des alertes sur la crise environnementale, certes avec des preuves moins formelles que maintenant, mais quand même avec des efforts de démonstration scientifique. Par exemple au début du XIXe siècle, la déforestation, c’est l’immense question d’écologie politique de l’époque et c’est aussi une grande question qui occupe les arènes savantes de l’époque. Un autre exemple est la question de la fertilité des sols, un des plus grands débats d’écologie politique du milieu du XIXe siècle : on craint que l’urbanisation, c’est-à-dire en fin de compte la concentration des hommes et de leurs excréments n’entraîne une rupture métabolique et la baisse de la fertilité des sols. On concentre les humains dans des endroits densément peuplés, les villes, et les campagnes se vident d’hommes. Pour les penseurs comme Marx, pour des chimistes et des ingénieurs, cela produit une rupture dans le cycle de la matière parce que les excréments ne retournent pas à la campagne et cela produit des désastres, des famines, une situation malthusienne absolument catastrophique.

La période de l’après Seconde Guerre mondiale, au moment de la grande accélération, est un moment absolument charnière dans l’anthropocène, et il y a eu des best-sellers à l’époque. Par exemple La planète au pillage de Fairfield Osborne, un best-seller mondial où l’auteur parle surtout de l’épuisement des ressources. Il est plutôt question des ressources que du climat à cette époque. Dans les années 1950 et 1960, il y a une très forte critique de la société de consommation, en France avec Baudrillard, aux États-Unis avec Marshal Salhins ou Herbert Marcuse, etc. Par exemple Carter, le président américain, lors du choc pétrolier, en 1973 ou 1974 je ne me souviens plus, a fait un célèbre discours, appelé discours du malaise, dans lequel il dit que les Américains doivent renoncer à la société de consommation, retrouver des valeurs chrétiennes et des valeurs de la République originelle américaine, le travail, etc. Un discours « décroissant » devant des centaines de millions de téléspectateurs. À chaque époque on trouve des alertes très fortes. Je pense qu’il y avait une conscience assez forte des limites de la croissance. Et chaque fois cela a été contourné, dépassé.

Dans les années 1970, le rapport du Club de Rome Halte à la croissance a été contourné par la notion de développement durable, par exemple, qui a été très puissante dans les années 1980-1990 : il n’y a pas de limites à la croissance, on va pouvoir concilier tout, l’environnemental, le social et l’économique. Cela va être formidable !

À partir du moment où sévit Friedman, dans les années 1990, les instruments financiers sont arrivés massivement. Avec le protocole de Kyoto, on va créer des droits à polluer et cela devrait permettre d’optimiser la répartition de la pollution, de faire des efforts, là où il faut les faire, etc. À chaque fois il y a un tas de dispositifs qui permettent de contourner les alertes, de les marginaliser et de continuer comme avant. C’est un peu ça le moteur de la crise environnementale, c’est une opération de désinhibition. Ce n’est pas qu’on n’était pas conscient des alertes. Et au lieu de continuer à avoir une vision gratifiante de la prise de conscience, on a une vision duale où les alertes sont marginalisées au fur et à mesure. Ce qui nous met un peu en situation plus incertaine et inconfortable. On ne sait si l’anthropocène pourrait être le nouveau mot désinhibiteur.

Sur la question de la création de monnaie, vous avez sans doute raison : aujourd’hui la création de monnaie (par la FED et la BCE) est le seul moteur, certes toussotant, de la croissance.

Un participant : J’ai lu votre livre, il y a trois semaines, il est passionnant, je l’ai dévoré. En vous écoutant ce soir, cela me clarifie certaines choses. Le sentiment que j’ai aujourd’hui c’est que toutes ces choses qui nous concernent de manière très directe connaissent des avancées dans la pensée. Je lis en ce moment Nous, sujets humains d’Alain Touraine, et Pierre Rosanvallon a parlé aujourd’hui d’un livre à paraître. Et je ne parle là que des Français, des sociologues, des historiens, des philosophes, et d’autres venant des USA ou d’ailleurs. J’ai le sentiment que, de plus en plus, il y a une conscience de plus en plus forte qui se forge, qui s’analyse, qui se traduit, et cela est véritablement en train d’avancer. Comment vous, en tant que scientifique, sentez-vous cette convergence de disciplines scientifiques qui ont des regards différents sur notre réalité commune et qui nous permettent petit à petit d’éclairer cette réalité ? Peut-être aussi que la COP 21, même si on a peu d’illusions sur les effets pratiques qui vont en sortir, sera l’occasion d’un rassemblement de pensées qui vont permettre de faire avancer ce qu’on appelle la conscience.

Jean-Baptiste Fressoz : Heureusement, il y a des progrès par le biais de la recherche. Mais j’ai une vision assez matérialiste du problème : j’ai l’impression que la conscience n’est pas suffisante. On peut avoir très conscience et continuer à se comporter comme des porcs. Le fait de dire qu’avant on n’avait pas conscience et que maintenant on a conscience, ça disculpe énormément, et on continue d’agir comme avant. Ce qui me frappe, c’est la très forte inertie des systèmes politiques et matériels.

Je vais donner un exemple : la semaine dernière, j’ai lu dans un traité de politique du XVIIIe siècle un texte magnifique sur la pêche à la baleine, écrit par un baleinier, qui décrit la souffrance de la maman baleine qui voit son baleineau se faire tuer, un texte très beau qui décrit le petit appelant à l’aide, la mère qui se sacrifie pour son petit, en fait une vision très anthropocentrique de l’animal. C’est très moderne. Et c’est un pêcheur qui écrit cela… et qui continue à chasser la baleine ! De la même manière, on n’a jamais autant parlé du rejet de carbone et on continue à avoir des voitures et à prendre l’avion. J’ai peur que la conscience ne change pas grand-chose.

Un participant : Avez-vous des exemples, dans l’histoire, de sociétés qui sont sorties d’une crise environnementale de façon non autoritaire ? Est-ce que vous voyez d’autres solutions ?

Jean-Baptiste Fressoz : Je me suis posé cette question des exemples de sociétés qui ont vraiment fait des transitions énergétiques. Je ne l’ai pas dit, mais historiquement il n’y a jamais eu de vraie transition énergétique, il y a eu des additions énergétiques. Avec une transition classique d’énergie, on passerait d’un système technique à un autre. C’est une vision fausse : on ne passe pas du charbon au pétrole, on n’a jamais brûlé autant de charbon que maintenant. On passe d’un système énergétique fondé sur le charbon à un système énergétique fondé sur le charbon et le pétrole. Une fois cela dit, qu’est-ce qu’un exemple de vraie transition énergétique, ce qu’il faut faire maintenant, un exemple de réduction énergétique ?

Historiquement on a quelques exemples, comme la chute de l’Union soviétique, avec une réduction massive des émissions de CO2, divisées par deux. Cela a produit une catastrophe économique et sociale sans nom. Un exemple encore plus dramatique, la Corée du Nord, après la chute de l’Union soviétique, qui perd l’accès à un pétrole bon marché, ce qui a causé une famine effroyable. L’exemple moins effrayant d’une transition énergétique réussie, c’est l’exemple de Cuba, de 1992 à 2002, qui a été privée de l’approvisionnement bon marché en pétrole venant de l’URSS. Les Cubains ont vécu ce qu’ils appellent « la période spéciale » : ils ont réorganisé le système productif, introduit une agriculture avec moins d’intrants, en utilisant des ressources organiques liquides. Ils ont réduit le temps de travail, curieusement, tout simplement pour ne pas éclairer les usines, car cela coûte cher et il faut économiser l’énergie. Ils ont décentralisé leur système universitaire parce que les étudiants ne pouvaient plus se rendre à La Havane. Voilà un exemple de société qui a malgré tout souffert ; ça s’est même vu dans leurs corps, puisqu’ils ont perdu en moyenne cinq kilos en dix ans, ce qui est considérable, en raison d’une carence en aliments carnés, etc. Un résultat positif : ça a réduit les maladies cardio-vasculaires. Ce qu’il y a d’intéressant avec ces exemples, la Corée du Nord et Cuba, deux exemples autoritaires, ce sont les choix qu’ils ont faits, par exemple, en Corée du Nord, ils ont continué à alimenter leurs systèmes militaires en pétrole, c’est ce qui a produit les énormes famines. Ils avaient adopté le modèle stalinien avec d’immenses fermes, avec beaucoup d’intrants, et ils avaient beaucoup plus de mal à se reconvertir que s’il s’était agi de petites exploitations. On a deux sociétés qui se sont adaptées très différemment à une réduction massive d’énergie.

En même temps, je ne pense pas que ce sont des exemples qui vont s’appliquer aux pays riches. Une fois de plus, le pic du pétrole s’éloigne au fur et à mesure qu’on s’en approche. Le pic de pétrole conventionnel existe, mais on trouve quelque chose pour le faire reculer. Ce modèle du pic et de l’effondrement, c’est un peu un fantasme des pays riches. C’est quand les pays sont les plus puissants qu’ils fantasment le plus leur effondrement [Le livre de Pablo Servigne et Raphaël Stevens, Comment tout peut s’effondrer, éd. Seuil, coll. Anthropocène, est publié en mai 2015] ; c’était le cas de l’Angleterre dans les années 1860, au sommet de son Empire. A cette époque, il y a eu une réflexion autour du pic du charbon, sur la fin de l’extraction du charbon, la fin de l’Empire britannique. Pour le pétrole, c’est la même chose, dès 1918, aux US les géologues estiment qu’ils ont vingt ou trente ans de réserves, jamais plus, c’est logique d’ailleurs car les firmes n’ont pas besoin de prouver qu’elles ont plus de réserves car leurs valeurs actionnariales dépendent de l’horizon à 20 ou 30 ans et qu’elles n’ont pas intérêt à faire des explorations au-delà. En 1918 déjà, le Smithsonian Institute américain disait : on a consommé tellement de pétrole pendant la Première Guerre mondiale qu’on va bientôt manquer de pétrole aux États-Unis. C’est un débat sans fin.

Et le vrai problème actuel c’est que la question du climat va se poser beaucoup plus tôt, tout de suite. Avant 2050, il faut réduire de trois quarts les émissions de CO2, alors que le carbone est encore abondant. Je pense qu’il ne faut pas réfléchir en termes d’effondrement, mais plutôt en termes de pressions politiques sur des systèmes qui sont en pleine croissance. Il y a aussi un aspect très important où l’effondrement joue c’est ce qui concerne la biodiversité. Je pense bien entendu au cas des ressources halieutiques. Mais c’est une question assez différente qui ne met pas en cause toute l’économie occidentale.

Une participante : L’éclairage historique est important et vous avez ajouté l’analyse politique qui éclaire pour essayer de trouver une solution. Vous avez dit que ce n’était pas inéluctable, et pourtant des choix ont été faits, à court terme, et toujours dans le même sens, selon les intérêts d’une classe à un certain moment. Pour moi il n’y a pas de grands changements avec la COP 21. Je suis très pessimiste. Je pense qu’il faudrait un rapport de force important et, (c’est un vœu pieux), un changement radical du sens de la politique aujourd’hui.

Jean-Baptiste Fressoz : Évidemment il ne faut pas avoir un espoir démesuré dans la COP 21. Le fait qu’il y en ait déjà 21 montre bien qu’a priori il y en aura d’autres encore. Mais il est tellement facile de critiquer cette conférence…

Un participant : J’ai un petit problème, j’ai lu votre livre. Je ne comprends pas pourquoi vous passez autant de temps à banaliser le concept d’anthropocène. Il est important, il est novateur. En historicisant comme vous cherchez à le faire, je pense que vous désamorcez ce potentiel. Les constats qui sont inclus dans le concept d’anthropocène sont si importants qu’ils pourraient peut-être suffire à réorienter plusieurs stratégies globales au niveau planétaire, sauf qu’en historicisant autant que vous le faites, vous dites : « Ce n’est qu’une apocalypse parmi d’autres. On en parle depuis des milliers d’années. Laissons passer, tournons la page ! » C’est déjà perceptible dans votre livre, où il y a un hiatus entre les premiers chapitres et la suite. Je cherche à comprendre ce que vous cherchez à faire.

Jean-Baptiste Fressoz : C’est un débat que j’ai avec des collègues qui sont beaucoup plus dans la promotion du concept d’anthropocène. Ma première impression est plutôt positive, parce qu’on a une saisie matérielle de ce qui se passe sur la terre. Ces courbes-là sont critiquables mais en même temps, en tant qu’historien elles interpellent. Comment on explique cela ? On n’a pas encore une histoire matérielle de ces phénomènes. Je suis d’accord avec vous, il y a quelque chose d’intéressant dans ce concept d’anthropocène, justement dans cette dimension temporelle. On voit bien que ça va avoir un impact. Tout cela me semble assez nouveau et fort, et en même temps cela charrie tellement de casseroles en termes de vision indifférenciée de l’humanité, d’une vision malthusienne de la crise environnementale. Cela charrie aussi des casseroles en termes de géo-ingénierie, j’en ai parlé également. En cela, je pense que c’est utile de le critiquer. Mais c’est intéressant. Comme vous le dites cela permet une prise de conscience qui va permettre le changement. Malheureusement, l’histoire de la crise environnementale ne fonctionne pas sur la conscience.

Je constate que le danger le plus important, c’est cette vision qui est en train d’émerger selon laquelle, pendant deux siècles, l’humanité a été une force géologique sans s’en rendre compte, une force géologique un peu bête. Maintenant on sait que nous sommes dans l’anthropocène, et une force géologique consciente cela est très excitant. C’est le discours des géo-ingénieurs, le discours des think tanks américains « écomodernistes », comme le Breakthtrough Institute. Ils nous disent en substance : « Il faut arrêter avec ces décroissants, ces propagateurs d’apocalypse, on va s’en sortir avec des solutions techniques. » Ces solutions techniques, c’est évidemment la géo-ingénierie. Ils sont partisans du concept d’anthropocène. Ce concept peut être tordu dans beaucoup de sens différents. Il peut donner une sorte de prise de conscience. Je suis d’accord avec vous, cela peut être fructueux. Mais cela peut aussi tordre cette prise de conscience vers des choses très dommageables.

 

Conférence organisée par le Groupe de Recherche pour l’Education et la Prospective (GREP) à Toulouse le 29 octobre 2015.

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