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Siegfried Giedion, La mécanisation au pouvoir – Conclusion, 1948

Un fragile équilibre

Nous avons tenté de rassembler dans cet ouvrage quelques fragments de l’histoire anonyme de notre époque. La lumière du projecteur a éclairé certaines constellations d’événements et d’aspects, laissant dans l’ombre de vastes espaces interstellaires. Nous n’avons établi entre ces ensembles aucun rapport explicite mais le lecteur actif aura su y déceler des interrelations et des significations nouvelles. Ceci ne nous dispense pas pour autant de répondre à la question suivante : notre époque a-t-elle vraiment accepté la mécanisation ?

Ce problème est si étroitement lié aux réalités sociales, économiques et affectives qu’une simple affirmation ou négation ne nous mènerait nulle part. Il faut savoir de quelle manière et à quelles fins on se sert de la mécanisation.

Que recouvre, pour l’homme, le mot mécanisation?

La mécanisation est un agent, au même titre que l’eau, le feu et la lumière. Elle est par elle-même aveugle et passive ; il faut la canaliser. Comme les éléments naturels, elle attend de l’homme qu’il l’utilise et qu’il se protège de ses dangers inhérents. Parce qu’elle est née tout entière du cerveau de l’homme, elle n’en est, pour lui, que plus dangereuse. Moins aisément contrôlable que les éléments naturels, la mécanisation réagit sur les sens et l’esprit de son créateur.

Le contrôle de la mécanisation suppose une maîtrise sans précédent des instruments de production. Il exige que tout soit subordonné aux besoins de l’homme.

Dès le début, il apparut clairement que la mécanisation impliquait une division du travail. L’ouvrier ne peut, en effet, à lui seul, fabriquer un objet du début à la fin ; du point de vue du consommateur, le produit devient de plus en plus difficile à maîtriser : lorsqu’une voiture refuse de démarrer, son propriétaire est bien souvent incapable de découvrir l’origine de la panne ; une grève des ascenseurs peut paralyser toute la vie de New York. L’individu est donc de plus en plus dépendant de la production et de toute la société, et les relations sont devenues beaucoup plus complexes que par le passé. C’est l’une des raisons pour lesquelles l’homme moderne est l’esclave de sa richesse. Il ne fait aucun doute que la mécanisation peut aider à éliminer la servitude du travail et à créer de meilleures conditions de vie. Néanmoins, il se peut que, dans l’avenir, nous soyons obligés d’y mettre un frein pour recouvrer notre indépendance. <583>

De l’illusion du progrès

Nous sommes confrontés, d’une part, à un énorme bric-à-brac de mots et de symboles mal utilisés et, d’autre part, à un immense entrepôt, plein à craquer de nouvelles découvertes, d’inventions et de possibilités toutes annonciatrices d’une vie meilleure.

Jamais l’humanité n’a eu en main autant d’instruments lui permettant d’abolir l’esclavage et pourtant les promesses d’une vie meilleure n’ont jamais été tenues. Tout ce dont nous avons fait preuve, jusqu’à présent, c’est d’une incapacité, somme toute assez inquiétante, à organiser le monde ou à nous organiser nous-mêmes. L’image que les générations futures se feront de cette période sera peut-être celle d’une barbarie mécanisée, la plus horrible de toutes les barbaries.

Au début de ce siècle, Georges Sorel, penseur non conformiste et solitaire, fustigeait la société bourgeoise qui, pour lui, symbolisait « les illusions du progrès» (Paris, 1908).

Par «illusion du progrès», Sorel, qui avait débuté comme ingénieur, entendait ces illusions engendrées par la vie sociale et certaines habitu­des de pensée et non la technologie et les méthodes de production qui, elles, lui apparaissaient comme un «progrès réel». Les critiques allèrent encore plus loin en Amérique où la mécanisation avait pénétré plus profondément dans l’existence de chacun. On accusait la science d’en avoir « détruit les principes fondamentaux, la réduisant ainsi à une forme brutale d’activité» (Thorstein Veblen, 1906). C’était là une généralisation aussi hâtive qu’excessive car, à l’époque de ces attaques, l’avant-garde de la science et de l’art atteignait une nouvelle perception du monde qui sonnait le glas du rationalisme.

Désormais cette attitude de scepticisme à l’égard du progrès gagnera rapidement du terrain. A présent, au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, il n’y a peut-être plus une seule personne au monde qui ait conservé la foi dans le progrès. Les hommes ont maintenant peur du progrès qui, d’un espoir, est devenu une menace. La foi dans le progrès a été mise au rebut avec bien d’autres symboles dévalués.

Et pourtant tout avait si bien commencé !

En 1750, dans son essai d’histoire universelle, le jeune Turgot, bien avant de devenir le ministre réformateur de Louis XVI, proclamait sa foi dans la perfectibilité de l’homme. « Le genre humain est toujours le même dans ses bouleversements, comme l’eau de la mer dans les tempêtes, et progresse constamment vers la perfection. » C’est cette foi dans la perfectibilité de l’homme qui devait constituer la base de toute croyance dans le progrès.

La conception exprimée par Turgot à l’âge de vingt-trois ans deviendra, au dix-neuvième siècle, le véritable aiguillon de l’expansion scientifique. <584> C’est lui qui, le premier, donnera à la physique la priorité sur toutes les branches du savoir humain. L’art, qui appartient au domaine des sentiments, lui apparaissait limité par rapport au caractère infini de la science. « Les sciences sont immenses comme la nature. Les arts, qui ne sont que des rapports à nous-mêmes, sont bornés comme nous. »

A la fin du dix-huitième siècle, Condorcet, dans son dernier ouvrage, dépeignait la longue procession des siècles gravissant lentement le chemin qui mène à «l’infinie perfectibilité de l’espèce humaine». Au dix-neuvième siècle, les révolutionnaires comme les capitalistes fonderont leurs actions sur la foi dans le progrès. La sociologie de Comte est tout imprégnée de la pensée du dix-huitième siècle. Juste un siècle après Turgot, en 1851, Proudhon proclame pathétiquement dans sa Philosophie du progrès : « Ce qui domine dans toutes mes études, ce qui en fait le principe et la fin, le sommet et la base […] c’est que j’affirme résolument, irrévocablement, en tout et partout, le progrès». Il souligne bien que pour lui, le mot «progrès», par opposition avec l’acception purement matérialiste et erronée du mot, signifie « la marche de la société dans l’histoire». C’est encore cette croyance en l’infinie perfectibilité de l’homme qui sous-tend la solution marxiste du problème social.

Comment le fondement même de la pensée et des activités du dix-neuvième siècle a-t-il donc pu s’effondrer sans retour?

Sans aucun doute, ce phénomène est né d’un mauvais usage de la mécanisation visant à l’exploitation éhontée de la terre et de l’homme. Celle-ci pénétra souvent des domaines totalement impropres à subir son influence. Nous avons tenté, ici et là, de montrer les effets et les limites de la mécanisation. Nous ne nous répéterons pas. La façon dont cette époque a utilisé la mécanisation n’est pas un phénomène isolé. Celui-ci s’est produit pratiquement partout. La créature a dépassé le créateur.

Il y a un siècle, Thomas Carlyle affirmait que « les beaux-arts» étaient « dans une situation insensée, courant les rues en toute liberté sans que personne ne se doute de leur misérable condition, et jouant les tours les plus pendables». L’art ne joue plus de «tours pendables». Il dit la vérité et souvent toute la vérité. Mais dans presque toutes les autres sphères de la vie humaine, l’homme est un apprenti sorcier dont les créatures « courent les rues en toute liberté ».

Nous avons vu nos cités devenir des agglomérations monstrueuses et amorphes. La circulation y est devenue anarchique ainsi que la production. Alors qu’il fallut relativement longtemps à la mécanisation — processus lent — pour pénétrer tant de domaines de la vie quotidienne, aujourd’hui, au contraire, l’énergie atomique a, très tôt, quitté les bureaux d’études et les laboratoires pour prendre sa place dans la vie de l’homme, lui jouant des «tours pendables» et menaçant la civilisation d’annihilation totale.

Si l’idée de progrès a périclité, c’est qu’elle est tombée des visions idéa<585>listes de Turgot aux plus bas échelons de l’interprétation matérialiste. Elle ne correspond plus à la nouvelle conception du monde. Elle aurait, de toutes façons, fait faillite.

L’idée de progrès suppose un état final de perfection. Dans les systèmes de Comte, de Hegel et même de Marx, l’état final est déjà atteint ou sur le point de l’être. La finalité implique un état d’équilibre statique, ce qui est en contradiction avec ce que les savants ont décrit comme l’essence même de l’univers, c’est-à-dire le mouvement et le changement perpétuel.

Aujourd’hui, nous ne sommes plus d’accord avec les moralistes du Haut Empire romain qui voyaient dans les progrès du confort matériel une source de luxe et de corruption. Mais nous ne pouvons pas davantage suivre les penseurs des deux derniers siècles de l’Empire qui proclamaient l’ascension continuelle de l’homme vers la perfection. Nous ne pouvons accepter que la première partie de la phrase de Turgot : « Le genre humain [est] toujours le même dans ses bouleversements comme l’eau de la mer dans les tempêtes […] ».

Le déclin des conceptions mécanistes

La mécanisation est le résultat d’une conception mécaniste du monde, tout comme la technique est le produit de la science. Depuis le début de ce siècle, nous sommes dans un état de perpétuelle révolution. Des bouleversements politiques se sont produits selon des lignes déjà tracées depuis un siècle. Dans chaque domaine, une révolution, surgie des profondeurs de notre conscience, a fait voler en éclats la conception mécaniste du monde.

Entre les mains des physiciens, avec la révélation de la structure et des fonctions de l’énergie atomique, la conception de l’essence de la matière s’est transformée, perdant son caractère transcendental et surnaturel. Le changement méthodologique qui s’ensuivit dans la physique moderne a touché bien des sphères du savoir humain et constitué le point de départ de nouvelles conceptions plus abstraites.

Les physiciens, tout comme les artistes, se sont mis à sonder l’intérieur de la matière. Les objets sont devenus transparents et leur essence est apparue grâce à des méthodes autres que la perspective rationnelle. Dans Space, Time and Architecture (Cambridge, 1941), nous avons étu­dié ces problèmes et le parallélisme inconscient de méthodes utilisées dans divers domaines. Nous nous contenterons ici d’évoquer simple­ment la disparition des concepts mécanistes dans des secteurs touchant l’organisme humain.

En psychologie, la Gestalt théorie, qui considère les phénomènes comme des touts indissociables, fut pour la première fois émise par le professeur autrichien Christian von Ehrenfels en 1890. Le gestaltisme <586> mettait fin aux lois pseudo-mathématiques que la psychologie du dix-neuvième siècle avait établies pour l’esprit humain. Le gestaltisme voit le tout comme autre chose que la somme de ses parties, tout comme une mélodie est autre chose que la somme de différents tons.

De même, en biologie, l’être animé était considéré simplement comme la somme de ses parties, assemblées comme celles d’une machine. On attribuait aux processus organiques une nature purement physico-chimi­que, comme si un organisme était une espèce d’usine.

A mesure que s’amplifiait le phénomène de mécanisation, les biologistes prenaient de plus en plus clairement conscience de l’impasse où les avait conduits cette attitude mécaniste dans le domaine de la recherche. Les expériences avaient déjà prouvé qu’un organisme n’était pas réductible à ses composantes mais qu’il représentait davantage que la simple somme de ses parties. Dans toute la hiérarchie des structures biologiques, de la cellule unique à l’organisme humain dans toute sa complexité, il existe des centres qui contrôlent la genèse des différents éléments. C’est à J.C. Smuts, dans Holism and Evolution (1926), que l’on doit la théorie sur la nature des ensembles considérée comme un trait fondamental de l’univers. Dans cet ouvrage, il applique sa méthode à l’échelle universelle.

En physiologie, le concept de l’organisme humain en tant que système de fonctions organisées et non comme simple assemblage de parties, remonte à Claude Bernard (1813-1878). Ce grand physiologiste est encore, à notre époque, le plus brillant représentant de la conception universaliste assez répandue dans la première partie du siècle précédent. Dans son Introduction à la médecine expérimentale (1865), il présentait sa théorie sous une forme plus ramassée.

La philosophie mécaniste de la fin du dix-neuvième siècle, qui se consacrait au détail, n’avait plus une vue globale des choses. Notre siècle a entrepris de redonner à la recherche scientifique une base universaliste.

En 1921, l’Anglais J.N. Langley, dans The Autonomic Nervous System (Cambridge, 1921) étudia la partie du système nerveux qui agit dans l’organisme indépendamment de la volonté, c’est-à-dire le parasympathique.

En 1929, l’Américain W.B. Cannon, dans Bodily changes in Pain, Hunger, Fear and Rage (New York, 1929) expliqua à son tour le fonctionne­ment d’une autre partie du système nerveux, tout aussi indépendante de la volonté, le sympathique.

En 1925, le Suisse W.R. Hess, dans « Des interrelations entre les fonctions psychiques et les fonctions végétatives » (Schweiz. Archiv. f. Neurologie und Psychiatrie, 1925), va mettre en lumière la relation entre les deux systèmes, jusque-là décrits comme indépendants, et les incorporera à un ensemble, le système végétatif. La découverte de l’existence et du fonctionnement d’un merveilleux équilibre entre les différents sys<587>tèmes nerveux peut nous aider à discerner la direction dans laquelle l’homme lui-même évolue.

Pendant des siècles, notre esprit avait été formé à commencer toute étude à partir des objets, de la matière et de la recherche expérimentale. Tout comme, pendant leur construction, les ponts métalliques reposent à un bout sur le sol tandis que l’autre extrémité est suspendue dans le vide, de même les concepts intellectuels nouveaux s’édifieront désor­mais pièce à pièce sans le secours d’aucun système philosophique. L’abandon progressif des théories purement matérialistes et mécanistes doit avoir pour point de départ cette nouvelle perception de la nature de la matière et des organismes.

Nécessité d’un équilibre dynamique

Deux phénomènes apparemment contradictoires sous-tendent l’histoire de l’humanité.

L’organisme humain peut être considéré comme une constante. Ses seuils de tolérance varient peu. Il peut s’adapter à de nombreuses situations et il est, du point de vue physique, en perpétuelle évolution mais sa structure n’a subi, selon les estimations de la science, que peu de transformations au cours des âges.

Pour pouvoir fonctionner, l’organisme de l’homme exige une certaine température, un certain type de climat, d’air, de lumière, d’humidité et de nourriture. Dans ce contexte, fonctionner signifie préserver l’équilibre du corps. Notre organisme a besoin du contact de la terre et des plantes. Dans cette mesure, le corps humain est soumis aux lois de la vie animale.

D’autre part, les relations entre l’homme et son environnement sont en perpétuel changement ; d’une génération à l’autre, d’une année à l’autre, d’un instant à l’autre, leur équilibre risque de se rompre. Il n’existe pas d’équilibre statique entre l’homme et son environnement, entre la réalité interne et externe. Nous ne pouvons prouver directement comment opèrent ici l’action et la réaction. Nous ne pouvons appréhender plus concrètement ces processus que le noyau de l’atome. Nous ne pouvons les percevoir que par les différentes façons dont ils se cristallisent. Les réalisations divergentes des Romains, de l’homme du Moyen Age et de celui du baroque mettent en évidence les relations toujours mouvantes entre l’homme et le monde extérieur.

Il n’existe aucun cycle parfait, aucune structure répétitive qui nous permette de déterminer la nature des ajustements entre la réalité interne et externe. Ceux-ci suivent une courbe évolutive sans jamais se répéter.

La joie intense que donne la sensation d’un organisme en bonne santé, c’est-à-dire fonctionnant parfaitement, ne dure jamais longtemps. <588>

Recréer cet équilibre corporel et, par-là même, procurer le bien-être physique, constitue, nous l’avons déjà dit, le but fondamental de toute véritable régénération.

L’accord entre la réalité intérieure et extérieure entraîne l’épanouisse­ment psychologique de l’homme. Il n’y a jamais de temps mort et celui-ci se trouve dans un état de mouvement perpétuel.

Notre époque réclame un type d’homme capable de faire renaître l’har­monie entre la réalité intérieure et extérieure. Cet équilibre, qui n’est jamais statique mais, à l’image de la réalité, en perpétuelle évolution, évoque le danseur de corde qui, par de menus rétablissements, maintient son corps en équilibre dans le vide. Nous avons besoin d’un type d’homme capable de contrôler sa propre existence par le jeu de forces opposées souvent réputées inconciliables : c’est l’homme en parfait équilibre dans le monde.

Nous nous sommes abstenus de prendre position pour ou contre la mécanisation car nous ne pouvons simplement approuver ou désapprouver. Il faut, en effet, distinguer entre les domaines qui peuvent s’adapter à la mécanisation et les autres. Ce genre de problème surgit aujourd’hui quelque soit le secteur auquel nous touchons.

Nous devons créer un nouvel équilibre

entre les secteurs individuel et collectif.

Nous devons distinguer entre les domaines réservés à la vie individuelle et ceux qui sont propres au développement d’une vie collective. Nous ne voulons ni d’un individualisme excessif ni d’un collectivisme écrasant.

Nous devons discerner entre les droits de l’individu et les droits de la communauté. De nos jours, ni la vie de l’individu ni la vie de la communauté ne peuvent s’épanouir car elles n’ont ni forme ni structure.

Nous devons organiser le monde de façon globale, tout en donnant à chaque région le droit de cultiver et de développer sa propre langue et ses propres coutumes.

Nous devons créer un nouvel équilibre

entre les différents secteurs psychiques de chaque individu.

La relation entre pensée et sensibilité a été gravement altérée, voir anni­hilée. Il en résulte un dédoublement de la personnalité humaine. Il n’y a plus d’équilibre entre le rationnel et l’irrationnel ; entre le passé, c’est-à-dire la tradition, et l’avenir, c’est-à-dire l’exploration et l’inconnu ; entre le temporel et l’éternel.

Nous devons créer un nouvel équilibre

entre les différents secteurs de la connaissance. <589>

L’approche spécialisée doit s’inscrire dans une conception universelle de la science. Inventions et découvertes doivent se faire en fonction de leurs implications sociales.

Nous devons créer une nouvel équilibre

entre le corps humain et les forces cosmiques.

L’organisme humain a besoin d’un équilibre entre son environnement naturel et son milieu artificiel : complètement séparé de la terre et de la vie organique, il n’atteindra jamais l’équilibre nécessaire à la vie.

Ce ne sont là que quelques-unes des conditions nécessaires à la vie de l’homme nouveau. Certains les considéreront peut-être comme futiles et aussi fugaces que la publicité aérienne. Mais nous n’aurions jamais osé faire le portrait de l’homme que notre époque réclame si la physiologie n’avait pas découvert des systèmes étrangement semblables.

La fonction du système végétatif, qui agit dans notre organisme indépendamment de notre volonté, est de maintenir l’«atmosphère normale» nécessaire à la cellule, en réglant et en reliant étroitement entre elles la circulation sanguine, la respiration, la digestion, les sécrétions et la température du corps.

Sa structure fonctionnelle a été récemment étudiée par le physiologiste W.R. Hess dans « Le fonctionnement du système végétatif», Schweiz, Medizin. Jahrbuch (Bâle, 1942). Il domine, selon lui, les deux autres sys­tèmes nerveux, le sympathique et le parasympathique. Le sympathique adapte le corps aux conditions du monde extérieur. Il contrôle les activi­tés extérieures du corps, c’est-à-dire ses efforts physiques. Il transporte le sang jusqu’aux muscles en action, accélère les battements du cœur et modère l’afflux de sang vers les organes au repos.

Le parasympathique, lui, règle les processus internes. Il contrôle les phénomènes complexes qui se déroulent indépendamment de notre conscience et recrée continuellement l’équilibre interne des organes. Le système nerveux parasympathique construit les réserves du corps. Par exemple, il transporte le sang jusqu’aux intestins pour leur permettre d’absorber les sucs nutritifs dont ils ont besoin pendant la digestion.

Ces deux systèmes sont en interaction constante et sont toujours, selon les termes de Hess, en «équilibre nerveux dynamique». Au sens large, ils ne sont pas antagonistes mais travaillent de concert à maintenir l’équilibre physique de l’individu, de la même façon que, dans le domaine psychique, nous essayons de recréer l’équilibre entre la réalité intérieure et extérieure en réconciliant des tendances souvent considérées comme antagonistes.

L’histoire ne se répète pas. La vie d’une civilisation est limitée dans le temps comme celle d’un individu. Puisque ceci est vrai de toute exis<590>tence organique, tout dépend de ce que cette civilisation va accomplir dans le temps qui lui est imparti.

Il n’existe pas non plus de règles justifiant la prédominance des théories rationalistes ou irrationalistes, individualistes ou collectivistes, spécialistes ou universalistes. Ce sont des raisons variées et souvent inexplicables qui régissent la prépondérance de l’une ou de l’autre de ces tendances à l’intérieur d’une époque donnée. La primauté de l’une ou de l’autre n’est pas non plus nécessairement mauvaise en elle-même car elle est, elle aussi, liée à l’immense diversité de l’existence humaine.

Il est temps, pour l’homme, de redevenir humain et de replacer sa vie à l’échelle humaine. L’homme parfaitement équilibré auquel nous devons donner naissance n’est nouveau que par rapport à une époque elle-même déséquilibrée. Il ressuscite des besoins séculaires que nous devons satisfaire à notre manière si notre civilisation veut survivre.

Chaque génération doit, à la fois, supporter le fardeau du passé et la responsabilité de l’avenir. Le présent apparaît de plus en plus comme un simple lien entre hier et demain.

Peu nous importe que l’homme atteigne jamais un état de perfection infinie. Nous nous sentons plus proche de l’antique sagesse qui voyait, dans une évolution morale possible, la clef du devenir humain.

Ceci ne signifie pas que nous devions nous résigner à la cruauté, au pessimisme ou au désespoir. Il appartient à chaque génération de trouver une solution différente à un même problème et de combler le fossé entre la réalité intérieure et extérieure en rétablissant l’équilibre dynamique qui gouverne leurs relations.

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Biographie sommaire

Né à Prague le 14 avril 1888, Siegfried Giedion partage ses années d’études entre la Suisse, l’Allemagne et l’Italie. Il rencontre Walter Gropius à Weimar lors de la première exposition du Bauhaus en 1923. C’est le début d’une collaboration qui a contribué au développement de l’architecture moderne. En 1928, après sa rencontre avec Le Corbusier, il fonde les Congrès internationaux d’architecture moderne (ClAM) dont il est secrétaire général pendant vingt-huit ans. Enseignant au Fédéral Institute of Technology à Zurich, on lui attribue en 1938 la Charles Elliot Norton Lecturship de l’université de Harvard. Il est également chargé de faire des séminaires à la National Gallery de Wasthington et à la Harvard School of Design.

Ainsi que l’écrit Walter Gropius, à sa mort le 10 avril 1968 à Zurich, « sa maison de Doldertal à Zurich fut (…) un carrefour pour tous ceux qui luttèrent en vue de donner une forme nouvelle à la société du vingtième siècle ».

Principaux ouvrages

1922               Spätbarocker und romantischer Klassizismus, F. Bruckmann, Munich.

1928       Bauen in Frankreich, Klinkhardt und Biermann, Liepzig.

1941       Space, Time and Architecture, Harvard College, Cambridge, Massachussetts / Espace, temps, architecture, éd. La Connaissance, Bruxelles, 1968.

1948               Mechanization Takes Command, Oxford University Press / La mécanisation au pouvoir, Centre Georges Pompidou, Paris, 1980.

1951       A Decade of New Architecture, Verlag Girsberger, Zurich.

1954       Walter Gropius, Mensch und Werk, Hatje, Stuttgart / Walter Gropius, l’homme et l’œuvre, A. Morancé, Paris.

1957               Architektur und Gemeinschaft, Rowohlt, Hamburg / Architecture et vie collective, Denoël, coll. Médiations, Paris, 1980.

1958               Architecture, you and me, Harvard University Press, Cambridge, Massachussetts.

1962       The Eternel Present, I : The beginnings of Art, Panthéon Books, New York / L’éternel présent. La naissance de l’art, éd. La Connaissance, Bruxelles, 1965.

1964       The Eternel Present, Il : The beginnings of Architecture, Panthéon Books, New York / L’éternel présent. La naissance de l’architecture, éd. La Connaissance, Bruxelles, 1966.

1971               Architecture and the Phenomena of Transition, Harvard University Press, Cambridge, Massachussetts.

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