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Siegfried Giedion, La mécanisation au pouvoir – 1. L’histoire anonyme, 1948

L’histoire est un miroir magique. Celui qui y plonge le regard y voit sa propre image, sous la forme d’événements. Elle n’est jamais au repos, mais, au contraire, toujours changeante, comme la génération qui l’observe. On ne peut la saisir dans sa totalité : l’histoire ne dévoile que des facettes d’elle-même, facettes inconstantes qui fluctuent selon le point de vue de l’observateur.

On peut parfois emprisonner les faits dans une date ou un nom, mais il en va autrement de leur signification profonde. C’est la notion de rapport qui donne à l’histoire tout son sens. A l’historien de révéler ces rapports. Voilà pourquoi il se soucie moins des faits en tant que tels que de leurs relations réciproques. Celles-ci varient selon l’angle où elles sont perçues car, telles des constellations d’étoiles, elles sont en perpétuelle mouvance. Toute image historique authentique est fondée sur la notion de relation ; celle-ci apparaît dans le choix que fait l’historien parmi la foule des événements, choix qui varie avec le siècle ou la décennie, tout comme les peintures diffèrent par le sujet, la technique et le contenu psychologique. Tantôt l’on peint de grandes fresques historiques, tantôt, au contraire, de simples fragments de quotidien suffisent à évoquer l’es­prit de toute une époque.

L’historien travaille sur une substance périssable : l’homme. Il ne peut, comme l’astronome, calculer le cours des événements futurs mais il a, comme lui, la possibilité de voir apparaître au-dessus de l’horizon des constellations nouvelles et des mondes jusque-là invisibles. Comme l’astronome encore, il lui faut être un spectateur toujours vigilant. Son rôle est d’organiser à l’intérieur de son cadre historique la réalité fragmentaire et quotidienne de façon à dégager, à partir des menus faits de l’expérience, un tissu de faits cohérents. Une époque qui a perdu conscience des réalités de sa vie quotidienne a perdu le sens de son identité et, plus encore, de ses finalités. Une civilisation sans mémoire, qui vit au jour le jour, trébuchant d’événement en événement, est plus irresponsable que le bétail qui, lui au moins, se fie à ses instincts. L’histoire, considérée comme l’appréhension du processus de la vie, est proche des phénomènes biologiques. Nous ferons peu allusion, ici, aux grandes lignes générales et aux grands moments de l’histoire et, quand cela nous arrivera, ce sera uniquement pour relier certains faits à leurs fondements.

Nous examinerons tout d’abord les outils qui ont façonné notre mode de vie actuel. Nous aimerions savoir comment est apparu ce mode de vie qui est le nôtre et nous faire une idée du caractère de son évolution. <21>

Nous ne nous préoccuperons que de choses humbles, d’objets auxquels on n’attache généralement pas une grande importance, ou tout au moins auxquels on n’attribue pas de valeur historique. Mais en histoire comme en peinture, la chose importante n’est pas l’aspect de l’objet, aussi gran­diose soit-il. Une cuiller à café reflète bien le soleil ! Collectivement, toutes ces humbles choses dont nous allons parler ont ébranlé notre vie jusque dans ses racines les plus profondes. Modestes objets quotidiens, ils se coalisent pour agir sur quiconque se meut dans l’orbite de notre civilisation.

Le lent façonnement de la vie quotidienne a autant d’importance que les explosions de l’histoire ; car, dans la vie anonyme, l’accumulation des particules finit par former une véritable force explosive. Outils et objets sont les prolongements de nos attitudes fondamentales au monde exté­rieur. De ces attitudes procéderont nos pensées et nos actions. Tous les problèmes, toutes les œuvres d’art, toutes les inventions reflètent une attitude spécifique sans laquelle ils n’auraient jamais vu le jour. L’individu est poussé par des forces centrifuges : argent, puissance, gloire, mais il suit sans le savoir l’orientation de son époque et reproduit son attitude vis-à-vis d’une forme ou d’un problème particulier. Pour l’historien, il n’y a pas de chose banales. Pour lui comme pour l’homme de science, rien ne va de soi. Il lui faut voir les objets non comme ils apparaissent à l’usager mais tels que l’inventeur lui-même les a vus à leur naissance. Il doit avoir le regard neuf du public auquel ces inventions apparurent à l’époque, merveilleuses ou effrayantes. En même temps, il doit les considérer d’un point de vue diachronique afin de leur donner leur véritable signification.

L’étude de l’histoire est liée au fragmentaire. Les faits connus sont sou­vent disséminés comme les étoiles au firmament. Ne croyez surtout pas qu’ils forment un ensemble cohérent dans la nuit du temps historique. C’est pourquoi nous les représenterons comme des fragments, et nous n’hésiterons pas, en cas de nécessité, à sauter d’une période à une autre. Images et mots ne sont que des auxiliaires ; c’est le lecteur qui doit faire le travail d’interprétation. C’est dans son esprit que les frag­ments de sens, tels qu’ils lui seront présentés ici, devront s’organiser et, lovés dans les mailles d’un réseau de relations nouvelles et multiples, prendre vie et sens.

Avant d’entreprendre ce travail, nous avions tenté, à l’université de Yale, pendant l’hiver de 1941, d’indiquer sommairement les raisons qui nous avaient poussé vers l’étude de l’histoire anonyme. Nous ignorions, à cette époque, jusqu’où nous mènerait cette enquête. C’est pour cette raison qu’il nous a semblé intéressant d’évoquer ici quelques-unes de nos idées d’alors.

Toute recherche actuelle sur l’origine de notre mode de vie ne peut être qu’incomplète. Les études ne manquent pas concernant le développe­ment des grandes tendances politiques, économiques ou sociologiques de notre temps. Il existe également bon nombre d’ouvrages spécialisés touchant ces différents domaines. Ce qui manque, ce sont des passerelles permettant d’aller des uns aux autres. <22>

Si nous cherchons à nous faire une idée plus générale des origines de notre mode de vie, de notre confort, de nos attitudes, nous nous heurtons à chaque instant à des lacunes et à des questions sans réponse. Nous savons, en outre, que des études isolées sont impuissantes à embrasser la structure complexe du dix-neuvième siècle. Ce n’est pas seulement l’histoire d’une industrie, d’une invention, d’une organisation que nous devons étudier, mais tout ce qui s’est passé en même temps dans d’autres secteurs de l’activité humaine. Nous découvrons alors que certains phénomènes remarquablement semblables naissent de manière simultanée et imprévue. Il n’est que de les rapprocher pour prendre conscience des tendances et parfois de la signification profonde de l’époque dans laquelle ils s’inscrivent.

Il suffit d’un aimant pour que la limaille de fer, cet agrégat d’infimes particules de métal, devienne forme et dessin, révélant des lignes de force jusqu’alors invisibles. C’est ainsi que l’on peut faire des infimes détails de l’histoire anonyme les révélateurs d’une période et de ses pulsions profondes.

Notre tâche apparaît donc clairement : il s’agira pour nous de dégager et de définir les origines de notre vie quotidienne, telle que nous la connaissons, avec l’enchevêtrement de ses éléments constitutifs et anarchiques. La difficulté réside dans le tri de ces éléments dits constitutifs, qui sont en fait les véritables indices de leur époque. Ceci fait, la substance historique se charge du reste.

L’histoire anonyme est directement liée aux grands principes directeurs d’une époque. Mais en même temps il faut, pour la comprendre, remonter aux menus événements qui en forment la trame. L’histoire anonyme est complexe et ses différents secteurs s’interpénètrent : l’isoler n’est pas tâche facile. L’idéal, en ce domaine, serait de montrer simultanément ses multiples aspects, et le processus de leur interpénétration. C’est ce que fait la Nature avec l’œil de l’insecte, lentille à multiples facettes qui organise les parcelles d’images reçues du monde extérieur en un tableau cohérent. Nous n’avons, hélas, pas ce pouvoir, heureux si nous y parvenons au niveau du fragment. <23>

 

Méthode de recherche

Dans Space, Time and Architecture, nous avons voulu montrer comment sur un certain plan, celui de l’architecture, notre époque a pris conscience d’elle-même.

Pour élargir notre perspective, nous observerons maintenant la naissance et révolution de ce processus de mécanisation qui exerce sur notre vie, nos attitudes et nos instincts une influence inéluctable.

Nous étudierons la mécanisation uniquement du point de vue humain. Il n’est pas aisé d’en dégager les résultats ni les implications. Il faut tout d’abord comprendre le fonctionnement des machines, même si ce n’est pas ici la technique qui nous intéresse. Il ne suffit pas à un médecin de savoir qu’un corps est victime d’une certaine maladie ; même s’il n’est pas bactériologiste, il doit pousser ses recherches jusqu’en des zones généralement invisibles et, pour cela, posséder quelques notions de bac­tériologie pour pouvoir comprendre à quel moment a débuté la maladie et comment la tuberculose, par exemple, s’est développée. De même, l’historien ne peut se passer de microscope. Il doit, sans relâche, tenter de découvrir l’origine du thème qu’il étudie. Il doit révéler à quel moment une certaine idée apparaît ; il doit montrer à quel rythme elle se propage ou disparaît. Il ne peut se limiter à la seule mécanisation, pas plus que le médecin ne peut s’en tenir aux seules bactéries. Il doit prendre en compte les facteurs psychologiques car leur influence est souvent décisive. Dans le cas qui nous occupe, l’art représente le facteur psychologique. Il nous aidera de la façon la plus sûre à déchiffrer certains phénomènes.

Nous aborderons en premier le concept de mouvement qui sous-tend toute mécanisation. Puis viendra la main, qui sera irrémédiablement supplantée, et enfin, la mécanisation en tant que phénomène.

 

La mécanisation des métiers complexes

La disparition de l’artisanat complexe marque le commencement de la mécanisation à grande échelle. Cette transition se fait en Amérique pendant la seconde moitié du dix-neuvième siècle. Nous la rencontrerons lorsque nous parlerons des activités du fermier, du boulanger, du boucher, du menuisier et de la ménagère. Mais nous n’étudierons en détail qu’un seul exemple : la transformation magistrale du verrou, d’objet artisanal en produit mécanisé. <24>

 

Les instruments de la mécanisation

Le premier symptôme de l’automatisation, c’est la chaîne de montage qui regroupe en un seul organisme synchronisé l’usine tout entière. Depuis son apparition au dix-huitième siècle jusqu’au stade décisif de son développement, entre les deux guerres mondiales, la chaîne de montage a toujours été une institution américaine. Les jugements que nous pouvons porter sur la mécanisation à l’heure actuelle ne sont encore que des balbutiements. A notre connaissance, aucune étude historique ne traite de ce facteur essentiel de la productivité américaine. C’est pour cette rai­son, mais plus particulièrement parce qu’elles sont étroitement liées aux problèmes humains que nous traiterons de façon plus précise, la chaîne de montage et l’organisation scientifique du travail.

 

Mécanisation et substance organique

Que se passe-t-il lorsque la mécanisation rencontre la substance organique ? Nous abordons ici les grandes constantes du développement humain : le sol, la croissance, le pain, la viande. Les problèmes qu’elles posent ne sont que des secteurs restreints d’un ensemble beaucoup plus vaste, celui de la relation entre l’homme moderne et ces forces organiques qui agissent sur lui et en lui. Les catastrophes qui menacent de détruire notre civilisation et notre existence mêmes ne sont que les signes extérieurs de ce déséquilibre qui affecte maintenant notre orga­nisme. Leurs causes sont enfouies au plus profond des grands mouve­ments anonymes de notre époque. Nous avons perdu le contact avec les forces organiques qui nous habitent et nous entourent. Nous sommes tombés dans un état d’aliénation, d’impuissance et de chaos. Ce contact est de plus en plus menacé à mesure que s’effrite le lien avec les valeurs humaines fondamentales. S’il est un domaine dans lequel un bouleversement est devenu inévitable c’est bien celui-là.

Nous commencerons donc par poser la question suivante : que se passe-t-il lorsque la mécanisation rencontre la substance organique ? Et nous terminerons en posant le problème de l’attitude de l’homme moderne envers son propre organisme.

 

Mécanisation de l’agriculture.

Après être restés stationnaires pendant mille ans, la vie et le rôle du fermier se sont totalement transformés. Tout d’abord de manière assez vague et littéraire au dix-huitième siècle ; puis expérimentalement dans la première moitié du dix-neuvième siècle ; enfin, intégralement dans la seconde. Au dix-huitième siècle, le foyer du mouvement se situe en Angleterre ; dans la seconde moitié du dix-neuvième, celle-ci cède le pas au Middle West américain. Ici commence ce qui constitue peut-être un nouveau chapitre de l’histoire de l’humanité : la transformation des rapports de l’homme avec le sol et le déracinement du fermier. Parmi les instruments de la mécanisation, nous ne parlerons que de la <25> moissonneuse qui, en remplaçant la main de l’homme, a pris la première place parmi les outils de l’agriculture mécanisée.

 

Le pain.

Qu’arrive-t-il lorsque la mécanisation rencontre une substance organique comme le pain qui, de même que le verrou de porte ou le fermier, est l’un des symboles de l’humanité? Comment la mécanisation a-t-elle transformé la structure du pain et le goût du consommateur? A quel moment ce processus de mécanisation a-t-il débuté? Quelle relation existe-t-il entre le goût du public et la fabrication du pain ?

 

La viande.

Quelles sont les limites de la mécanisation appliquée à un organisme aussi complexe que l’animal? Et comment se fait l’élimination d’un métier aussi compliqué que celui de boucher? Quant à l’intervention de la mécanisation dans le domaine de la reproduction végétale et animale, on est encore incapable d’en mesurer l’importance et la signification.

 

Mécanisation et environnement humain

Qu’advient-il de l’environnement humain lorsque celui-ci se trouve soumis à la mécanisation ?

De dangereux courants se sont révélés avant même l’avènement de la mécanisation (sur laquelle on rejette tout le blâme) et indépendamment d’elle. Il est bien évident qu’au dix-neuvième siècle l’automatisation facilitera ces tendances. Mais celles-ci étaient déjà apparues distinctement et de l’intérieur avant même que ne se fît sentir l’impact de la mécanisation.

 

Évolution de l’idée de confort : le confort médiéval.

La fin du Moyen Age nous fournira un point de départ sûr. C’est là qu’il faut chercher les racines de notre existence et de notre évolution constante. Puisque, malheureusement, les recherches typologiques manquent dans ce domaine c’est de ce point de vue que nous étudierons le Moyen Age. Ce qui nous intéresse tout d’abord ici, c’est l’évolution du confort au cours des différentes époques. Comment le Moyen Age comprenait-il le confort ? Comment la conception médiévale du confort diffère-t-elle de la nôtre ? Existe-t-il des liens entre ces deux conceptions et où se situent-ils ?

Pour prendre un raccourci, nous suivrons l’histoire des relations entre l’homme et l’espace. Comment chaque homme organise-t-il son espace aux quinzième, dix-huitième, dix-neuvième et vingtième siècles ? Comment, en d’autres termes, sa conception de l’espace a-t-elle changé ?

Une question parallèle se pose, celle de la posture humaine au cours des âges et de la façon de s’asseoir. <26>

 

Le confort au dix-huitième siècle.

C’est au rococo que l’on doit le confort du siège moderne. La grande faculté d’observation caractéristique de l’époque rococo qui s’entend merveilleusement à dessiner un meuble propre à la relaxation du corps, fait pendant à l’exploration, à la même époque, du monde végétal et animal.

L’Angleterre de la fin du dix-huitième siècle se préoccupe surtout de la virtuosité technique de l’ébéniste et fournit, dans le cadre du métier le plus raffiné, un avant-goût de ce que sera le mobilier mécanisé du dix-neuvième siècle.

 

Le dix-neuvième siècle

Les débuts du goût dominant.

Alors qu’à l’époque rococo, Louis XV n’avait joué qu’un rôle secondaire, l’Empire va être dominé par un homme d’un type particulier : Napoléon. Apparaissent alors certains phénomènes, comme la dévaluation des symboles par exemple, que l’on a imputés au seul avènement de la mécanisation.

 

La mécanisation de l’ornement.

L’emploi abusif de la mécanisation pour imiter la production artisanale ainsi que l’utilisation de matériaux de substitution atteignent leur apogée en Angleterre entre 1820 et 1850. Les réformateurs anglais des années cinquante dénoncent vivement l’abâtardissement du goût. Par la critique et l’encouragement, ils essaient d’influencer directement l’industrie.

 

Le règne du tapissier.

C’est au tapissier que l’on doit dans la deuxième moitié du dix-neuvième siècle l’ameublement rembourré qui semble avoir perdu toute structure. Ces productions transitoires font preuve d’une surprenante longévité. Pour éviter d’émettre des jugements imprécis, nous préférons les considérer d’un point de vue typologique.

Quels types trouve-t-on ? Quels liens ont-ils avec la mécanisation ? Comment associer leur forme à l’introduction du ressort à boudin ? A quelle date remonte leur première apparition ?

Les surréalistes nous ont fourni les clés du malaise psychologique qui sous-tend l’ornementation mécanisée, l’ameublement rembourré et toute la décoration intérieure du dix-neuvième siècle.

 

Le mobilier constitutif du dix-neuvième siècle.

Au mobilier du goût dominant s’oppose le secteur inexploré du « mobilier breveté». On se sert de la mécanisation pour découvrir de nouveaux domaines. C’est ici, à l’abri des regards, que se révèle l’instinct créateur du dix-neuvième siècle qui va répondre à des besoins jusque-là insatis­faits. Ce mobilier, qui s’adapte parfaitement aux attitudes de l’époque, est l’œuvre de l’ingénieur. Il est remarquable par sa maniabilité et sa capacité à épouser les formes du corps humain. Entre 1850 et la fin des <27> années 1880, l’Amérique acquiert un talent à résoudre les problèmes de mouvement, qu’elle perdra après 1893 sous l’influence du goût dominant.

 

Le mobilier constitutif du vingtième siècle.

C’est à l’Europe que revient, à présent, l’initiative. Le mobilier créé à cette époque est lié directement aux conceptions spatiales de la nouvelle architecture. C’est un mobilier de types et non d’éléments isolés. Il est l’œuvre, à de rares exceptions près, d’architectes qui deviennent en même temps les maîtres de l’architecture contemporaine.

 

La mécanisation des tâches ménagères

La mécanisation des tâches ménagères ne diffère guère de la mécanisation des autres métiers complexes. L’allégement des corvées domestiques suit les mêmes chemins : tout d’abord la mécanisation des opérations elles-mêmes, puis leur organisation. C’est en Amérique qu’on observe le mieux ces deux phénomènes, d’abord au début des années 1860 et, à leur apogée, entre les deux guerres mondiales. Deux questions se posent ici.

La rationalisation des tâches ménagères est-elle liée au statut de la femme américaine? Est-elle inhérente à la philosophie quaker ou puritaine ?

L’organisation de la cuisine est née du mouvement architectural européen des années trente. Elle s’est faite dans le cadre de la restructuration générale de la maison.

Nous avons donné la première place à la mécanisation du foyer. On observe en effet une concentration et une automatisation croissantes de la source de chaleur, de la cuisinière à charbon aux appareils électriques. Cette tendance semble se poursuivre à l’heure actuelle.

Nous passerons en revue les divers auxiliaires mécaniques du confort domestique, leur apparition et les réactions du public à leur égard. Les plus importants sont les appareils de nettoyage : lavage du linge, repassage, vaisselle, ménage (balayage et dépoussiérage), etc. On ne peut négliger l’influence du sens esthétique sur la forme aérodynamique de ces appareils.

L’industrie américaine attendit que les appareils ménagers fussent parfaitement au point et eussent reçu l’approbation du grand public pour envisager de les intégrer aux différentes phases du travail de la ménagère. C’est ainsi que, vers 1935, la cuisine-laboratoire avec tous ses appareils intégrés devint l’idole de la maison.

C’est à l’époque de l’automatisation que le concept de domesticité, considéré autour de 1860 comme inconciliable avec la démocratie, posa le problème de la maison sans serviteurs. Parallèlement, on tenta de réduire le coût toujours croissant des appareils ménagers grâce à un agencement rationnel du noyau mécanique de la maison. <28>

 

La mécanisation du bain

L’histoire de son évolution n’offre aucun critère permettant de juger les équipements sanitaires modernes. Mais on la comprend tout de suite mieux si l’on observe les incertitudes et les hésitations qui l’entourèrent pendant tout le dix-neuvième siècle à partir du moment où il fallut faire un choix entre divers types d’installations.

De même qu’il toucha à tous les styles, le dix-neuvième siècle essaya tous les types historiques sans exception. Mais les progrès furent insignifiants, en dehors du cadre d’une propagande réformiste ou du développement des salles de bains de luxe. Au niveau du peuple, on ne se pencha sérieusement que sur le type d’équipement sanitaire le plus rudimentaire.

Le véritable chaos qui caractérise le début du vingtième siècle se révèle dans l’incapacité de l’expert à recommander un modèle de baignoire satisfaisant. Mais la situation inverse n’aurait pas pour autant fourni de critère historiquement valable, et la question demeure : le bain est-il une simple ablution ou fait-il partie d’un concept plus général, celui de régénération de l’organisme par exemple ? Rétrospectivement, nous découvrons que dans les civilisations anciennes, le bain, quelle que soit sa forme, permettait toujours une régénération totale. Il nous faudra établir une typologie, même extrêmement réduite, de la régénération dans le monde occidental. Le processus de régénération, que ce soit dans l’Antiquité, dans l’Islam, à l’époque du gothique finissant, ou en Russie, reflète un archétype commun dont les origines semblent se situer au cœur de l’Asie.

Ces divers types de bains ne visent pas seulement à la simple ablution extérieure mais à une stimulation totale du corps par des moyens variant selon les civilisations. Quant à nous, depuis le Moyen Age, nous nous sommes toujours crus capables de nous passer d’un système de régénération aidant le corps à effacer les ravages de la civilisation. La mécanisation n’a fait que donner une apparence luxueuse au type de bain le plus primitif.

 

Vers une approche typologique

On ne peut traiter les problèmes de notre époque sans avoir constamment à l’esprit le concept d’interrelation. Ce qui aboutit à une approche typologique. L’histoire des styles suit un axe horizontal ; l’histoire des types, elle, procède verticalement. Les deux directions sont nécessaires si l’on veut situer les choses dans l’espace historique. L’approche spécialisée, qui ne cessa de gagner du terrain pendant tout le dix-neuvième siècle, a placé au premier rang l’histoire des styles. La réflexion typologique en est presque toujours absente, excepté lorsqu’il est impossible de faire autrement, dans les encyclopédies du mobilier par exemple. Ce sont les ouvrages français des environs de 1880, encore empreints d’un esprit universaliste, qui sont les plus satisfaisants à cet égard. Le grand Oxford English Dictionary est lui aussi, parfois, d’un grand secours. <29>

Il nous a semblé intéressant de suivre l’évolution des phénomènes ou, si l’on veut, de lire leur ligne de vie, sur de longues périodes. Les découpages verticaux permettent d’observer les transformations organiques d’un type donné.

Il convient, selon les cas, de remonter plus ou moins loin dans l’histoire d’un type. Il n’y a ni règles, ni recettes. Ce n’est pas l’historien qui décide mais le matériau. Certains développements exigent de longues rétrospectives, d’autres au contraire ne nécessitent que quelques brefs coups d’œil en arrière. Ce qui importe, c’est d’avoir une vue panoramique et simultanée de l’histoire. Ceci peut conduire à un traitement discontinu des données car ce n’est que par la perception simultanée de différentes périodes, et de différents domaines à l’intérieur d’une même période, que l’on peut observer une évolution interne. La conception de l’histoire comme un ensemble de constellations permet à l’historien de revendiquer une liberté supplémentaire, celle d’examiner de près certains phénomènes, certains lambeaux de sens, et, dans le même temps, d’en négliger d’autres. Cette approche peut conduire à une certaine disproportion comme en peinture contemporaine lorsqu’une main s’étale sur la toile tandis que le corps n’est qu’une ombre, un fragment du tableau. Cette liberté de traiter les proportions à sa guise est nécessaire à l’historien qui cherche à révéler le sens d’un ensemble historique.

 

Le problème des dates

L’objectivité de l’historien peut s’exprimer par une fidélité aussi bien à la nature du matériau utilisé qu’à ses constellations dans le temps. Les dates sont les points de repère de l’historien. Elles lui permettent de mesurer l’espace historique. En elles-mêmes ou accolées à des faits isolés, elles n’ont pas plus de sens que des numéros sur des tickets. Mais conçues dans leurs interrelations, c’est-à-dire reliées verticalement et horizontalement au réseau de données historiques, elles forment des constellations. C’est uniquement de cette manière qu’elles prennent un sens.

Les dates qui marquent le moment et l’endroit de la naissance ou de la généralisation de certains phénomènes constituent des complexes permettant une approche objective de leur développement.

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