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André Pichot, Qui se souvient de M.J.?, 2002

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Sans doute M. J. vit-elle encore. Elle a peut-être eu des enfants, voire des petits-enfants. Aussi ne donnerai-je pas son nom. L’aurais-je donné, il n’eût rien dit à personne. Pourtant, autrefois, M. J. a fait les gros titres de la presse internationale : elle était le premier être humain né par parthénogenèse. Qui s’en souvient aujourd’hui ?

La parthénogenèse est une fantaisie reproductrice comparable (et parfois équivalente) au clonage, mais en plus simple : le développement de l’ovule sans spermatozoïde. Soit un engendrement par la mère seule, sans père.

Sous le nom de « naissance virginale », c’est un thème courant dans la mythologie (repris par le christianisme). Plus concrètement, l’histoire a retenu quelques cas de femmes qui ont été mères tout en prétendant ne pas avoir connu d’hommes (certains de ces cas passèrent même en justice).

Rien de commun toutefois avec la parthénogenèse au sens scientifique du terme (notons à ce sujet que la naissance du Christ ne peut avoir été parthénogénétique, car, dans l’espèce humaine, une parthénogenèse ne produirait que des filles).

La parthénogenèse proprement dite fut découverte par Bonnet en 1740 chez le puceron (c’est un mode de reproduction tout à fait naturel chez ces bestioles).

Au début du XXe siècle, elle fut réalisée expérimentalement sur l’oursin par Loeb, puis sur un vertébré, la grenouille, par Bataillon. Le passage aux mammifères se fit un peu attendre. En 1939, Pincus et Shapiro l’obtinrent chez la lapine (avec un succès sur 200 tentatives, soit un rendement supérieur à celui du clonage de Dolly). Comme pour le clonage, l’expérience était difficilement reproductible et ne fut d’ailleurs reproduite que partiellement par la suite. Comme pour le clonage, on n’en pensa pas moins aussitôt à l’appliquer à l’homme (la femme, en l’occurrence). Cela donna lieu à toutes sortes de divagations.

D’abord, les inévitables mondanités, comme le drame poignant L’Immaculée, de Philippe Hériat, donné en 1947 à la Comédie des Champs-élysées. A son sujet, le critique Robert Kemp écrivit dans Le Monde que la parthénogenèse était le « vice suprême », « auprès duquel les erreurs de Sodome et Gomorrhe sont des jeux de pigeon vole ».

Chez les scientifiques, la vision était moins apocalyptique. Le très modéré Jean Rostand écrivait :

« Dans le champ de la reproduction humaine, l’état présent de la biologie permet d’envisager pour demain de multiples nouveautés, dont la principale est, à coup sûr, la génération sans mâle ou parthénogenèse. »

Et il prédisait que ladite parthénogenèse serait réalisée quinze ou vingt ans plus tard chez la femme.

Le même humaniste, après avoir constaté que seules les disgraciées et les lesbiennes seraient susceptibles d’être intéressées (ce qu’il assortissait d’une remarque disant que « l’espèce ne trouverait guère son profit à la propagation de ces vierges »), n’en concluait pas moins à une certaine utilité de cette méthode :

« Pour ma part, j’avoue ne voir dans la parthénogenèse rien de monstrueux ni d’inquiétant, et je la tiens même capable de rendre quelque service moral, en donnant le moyen d’enfanter soit à des filles célibataires qui, sans elle, eussent dû achever leur vie dans la solitude, soit même à des femmes mariées dont l’époux fût stérile : ne remplacerait-elle pas ici, avantageusement, l’insémination artificielle, et ne serait-il pas préférable, pour le mari, de devoir un enfant à sa femme seule plutôt qu’à la collaboration d’un donneur anonyme. »

Le terrain était prêt pour la parthénogenèse humaine (tout comme il a été préparé pour le clonage humain, avec quasiment les mêmes arguments). A l’époque, il y avait cependant un problème : la proximité des expérimentations nazies rendait difficile une telle tentative dans les pays démocratiques. Ne pouvant être expérimentale, la parthénogenèse humaine devait donc être naturelle.

Outre le puceron, l’abeille, etc., où elle fait partie de cycles reproductifs normaux, on connaît des espèces où la parthénogenèse se produit, plus ou moins complètement, de manière accidentelle. Par ailleurs, chez la femme elle-même, divers phénomènes pathologiques, comme les môles et les kystes dermoïdes de l’ovaire, avaient été depuis longtemps interprétés comme des formations parthénogénétiques. Pour faire bonne mesure, l’épouse d’un grand biologiste (encore très célèbre aujourd’hui) découvrit l’existence d’une parthénogenèse spontanée complète chez un vertébré (un poisson), et en conclut à sa possibilité dans l’espèce humaine. Tout était en place. Il ne restait plus qu’à trouver un cas de parthénogenèse humaine spontanée.

Dans les années 1950, un journal, secondé par d’éminents scientifiques, lança une enquête. Le thème étant à la mode (comme le clonage aujourd’hui), un certain nombre de femmes prétendirent avoir engendré sinon vierges, du moins seules. Elles furent examinées par des médecins, quelques-unes furent retenues et soumises, avec leurs filles, à divers tests biologiques élaborés pour l’occasion.

Les empreintes génétiques n’existaient pas encore ; ces tests concernaient donc des caractères physiques connus pour être héréditaires, des réactions immunologiques, les groupes sanguins, le rhésus, etc., à quoi s’ajoutaient des greffes de peau croisées (on considérait que la prise ou le rejet de ces greffes témoignait de la plus ou moins grande proximité génétique entre le donneur et le receveur). Les résultats de ces tests furent publiés par une grande revue médicale internationale.

Seules Mme E. J. et sa fille M. remplirent toutes les conditions requises par les médecins et biologistes. L’un des responsables scientifiques déclara à leur sujet :

« Toutes les données fournies par les tests sérologiques et spéciaux s’accordent avec ce qu’on peut attendre en cas de parthénogenèse. Non seulement la prétention de la mère doit être considérée avec sérieux, mais encore on doit convenir qu’il a été impossible de la démentir. »

M. J. devint ainsi le premier être humain (et le seul à ce jour) né par parthénogenèse, ou du moins le premier reconnu tel par la science. Ce qui lui valut une gloire internationale.

M. J. était-elle vraiment née par parthénogenèse ? Etait-ce une escroquerie ? Je n’en sais rien et il est probable que personne ne l’a jamais su (sauf, peut-être, sa mère). En tout cas, sa gloire fut éphémère.

M. J. ne semble même pas avoir fait l’objet d’un suivi médical de la part des scientifiques qui l’avaient découverte. La parthénogenèse humaine, comme le clonage humain, n’ayant strictement aucun intérêt, ni théorique ni pratique, l’affaire se réduisait à un sensationnalisme publicitaire en faveur de scientifiques menacés par la montée d’une discipline concurrente.

Une mode chasse l’autre en biologie comme partout. A l’époque, la génétique moléculaire débutait. Son développement remisa la biologie traditionnelle, la parthénogenèse, Rostand et les grenouilles, dans le placard à vieilleries. Non seulement la découverte de M. J. n’y changea rien, mais elle les rejoignit dans les oubliettes. Régnèrent alors Watson et Crick, le programme génétique et la bactérie Escherichia coli (Pincus, lui, avait depuis longtemps renoncé à faire se reproduire les vierges, il inventera la pilule contraceptive en 1956).

Dans un manuel spécialisé publié au milieu des années 1960, l’existence de M. J. est encore connue, mais elle n’a droit qu’à trois lignes : « De tous les cas retenus et analysés jusqu’à présent en ce qui concerne l’espèce humaine, chez une seule fille, l’étude des groupes sanguins, et d’autres tests, n’a pas permis d’exclure la parthénogenèse pour expliquer son origine ». M. J. n’était plus qu’un cas particulier dépourvu d’intérêt scientifique, une improbable curiosité de la nature, certes théoriquement possible, mais forcément rarissime et quasi indétectable à moins d’une enquête appropriée.

Un an plus tard, un autre spécialiste écrivait que plus personne ne prenait au sérieux le cas de M. J. Il n’avançait pas le moindre argument nouveau, mais insinuait que la mère, Mme E. J. devait être une aventurière ; oubliant de préciser que, dans cette affaire, celle-ci n’avait fait que participer à une enquête organisée par d’éminents savants, qui n’ont pas manqué d’en tirer profit en renommée et en carrière (autant, sinon plus, que ladite mère). A supposer que Mme E. J. n’ait pas vraiment été une rosière, elle n’aurait fait que prendre les scientifiques à leur propre piège. Ils voulaient une parthénogenèse humaine pour « se faire mousser » ; ils l’ont eue, et ils n’ont pas su quoi en faire.

Par la suite, M. J., devenue non seulement inutile mais embarrassante, a complètement disparu des mémoires.

Son histoire n’est pas sans rapport avec les annonces clonesques du moment. En effet, de toute évidence, M. J. était chromosomiquement normale. Par conséquent, dans son cas, la parthénogenèse, si elle a bien eu lieu, a dû se faire soit à partir d’un ovocyte qui avait subi une réduction chromatique suivie d’une régulation reconstituant le nombre de chromosomes, soit, plus simplement, à partir d’un ovocyte ayant conservé la totalité de ses chromosomes.

Dans ce dernier cas de figure, assez fréquent chez les espèces naturellement parthénogénétiques, la fille est un clone parfait de sa mère : un clone bien plus parfait que ceux obtenus par l’injection d’un noyau de cellule somatique dans un ovocyte énucléé ; c’est l’équivalent d’une vraie jumelle. La parthénogenèse est alors un clonage.

Le premier mammifère cloné pourrait donc ne pas être la brebis Dolly, mais, en 1939, les lapines de Pincus et Shapiro (rien n’a été vérifié à ce sujet, et plus rien n’est vérifiable).

Pour ce qui concerne M. J., tous les tests biologiques ont donné le même résultat chez elle et chez sa mère. Par ailleurs, une photographie où, âgée de 11 ans, elle est en compagnie de celle-ci, témoigne que, par-delà la différence d’âge, elles se ressemblaient étonnamment.

M. J. est donc peut-être non seulement le premier être humain né par parthénogenèse (ou, du moins, le premier reconnu tel), mais aussi le premier clone humain. Si elle n’a pas été considérée comme tel à l’époque, c’est uniquement parce que la mode était à la parthénogenèse et pas au clonage (la même remarque vaut pour les lapines de Pincus et Shapiro).

Parthénogenèse ou escroquerie ? Finalement, peu importe ; l’histoire de M. J. est pleine d’enseignements. Réalité ou escroquerie, les clonages humains annoncés sont destinés au même sort : l’oubli.

André Pichot

est chercheur au CNRS en épistémologie et histoire des sciences.

article du journal Le Monde, 28 décembre 2002.

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Téléchargez les articles d’André Pichot au format PDF:

Biologie moderne: Frankenstein ou Pieds-Nickelés?

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