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Radio: François Jarrige, Les énergies renouvelables au XIXe siècle, 2016

Dans la série Racine de moins un, nous vous proposons d’écouter une interview de François Jarrige (historien à l’université de Bourgogne). La révolution industrielle du XIXe siècle européen est fondée sur le triomphe du charbon, puis du pétrole. Or ces choix énergétiques, basés sur des ressources fossiles, l’ont emporté lentement sur d’autres moyens d’accroître l’énergie disponible, notamment les énergies renouvelables. L’exploration des expériences énergétiques oubliées et occultées par les développements ultérieurs est nécessaire pour affronter l’indispensable décroissance de notre dépendance actuelle aux énergies fossiles. Une conférence du cycle Modernité en crise donnée à la Citée des sciences et de l’industrie, à Paris, en mai 2016.

Ci-dessous un extrait de cette émission :

Ce que je voudrais souligner, c’est ce que ce qu’on appelle la modernité, c’est un problème, car on ne sait pas trop ce que c’est. Il y a autant de définitions qu’il y a d’auteurs. Et l’idée que la modernité est en crise, est aussi ancienne que la modernité elle-même. D’une certaine manière la modernité a toujours été en crise, avec des flux et des reflux, des moments où cette crise est particulièrement prononcée, etc. Je ne veux pas dire que notre situation n’a rien d’originale, elle l’est à de nombreux égards, mais il me paraît important d’examiner comment les acteurs du passé, confrontés à de nombreux problèmes, à des problèmes qui ont des points commun assez frappants avec notre situation contemporaine, ont essayé d’y répondre.

Je voudrais donc essayer de proposer une synthèse du régime énergétique du XIXe siècle, c’est-à-dire de l’ensemble des ressources énergétiques utilisées par les sociétés de cette époque pour fonctionner, car l’énergie c’est ce qui permet de nous déplacer, de nous chauffer, de produire, de fabriquer des biens, des objets. Or chaque société fonctionne avec un système énergétique, chaque société utilise des ressources pour produire de la force, pour produire du travail afin de médiatiser son rapport au monde, pour réaliser toutes les activités de la vie ordinaire.

Ce qui se passe aujourd’hui, c’est que les choix énergétiques qui ont été faits dans les deux derniers siècles révèlent maintenant leurs apories, leurs contradictions, leurs impasses. Donc, ce qui m’intéresse, c’est de comprendre les conditions dans lesquelles se sont mis en place ces nouvelles trajectoires énergétiques, les débats qu’elles ont suscitées à l’époque. Non pas pour considérer que le passé offre des solutions à nos problèmes, ce serait une illusion – on ne peut pas prendre des solutions du passé pour les appliquer aujourd’hui, ça n’aurait aucun sens –, mais pour essayer de sortir un instant de notre présentisme permanent et de nos peurs contemporaines afin d’essayer de les replacer dans une sorte de longue durée.

J’aimerais donc revenir sur ce nouveau régime énergétique qui se met en place au XIXe siècle, que l’on identifie en général avec le sacre du charbon, avec l’entrée dans l’âge des énergies fossiles, et je voudrais souligner que c’est plus complexe que cela. Le XIXe siècle ne se réduit pas au charbon, c’est une illusion rétrospective, et que cette époque est beaucoup plus riche d’expériences énergétiques, de trajectoires diverses qui ont été en partie oubliées, recouvertes par cette mythologie du charbon qui n’est en fait qu’un élément très partiel. […]

Alors il faudrait se livrer au préalable a de longues considérations théoriques – ce que je ne ferais pas – sur ce qu’est l’énergie. Parce que parler de l’énergie en histoire, cela pose un gros problème : pour un historien parler d’énergie dans les sociétés préindustrielles, c’est un anachronisme. Parce que le mot énergie n’avait pas la même signification que celle qu’il va acquérir au XIXe siècle, avec les théories qui vont se développer en sciences physiques. Un collègue médiéviste me disait que parler de l’énergie au Moyen-Âge n’a strictement aucune signification. Cet historien s’intéresse aux moulins à eau et à toutes sortes de technologies médiévales et il me disait :

« Les Ducs de Bourgogne ne voient aucune relation entre la notion aristotélicienne de force et le soleil qui passe à travers la vitre et le cheval qui apporte une cargaison de poisson. Il serait absurde de considérer ces différentes dimensions comme des éléments du régime énergétique médiéval. »

Et pourtant, il est tout à fait légitime de s’intéresser à la façon dont les acteurs du passé pensaient leur rapport à la nature pour produire de la force. L’histoire de l’énergie à longtemps été une histoire assez technique, qui appartenait soit aux historiens des sciences physiques, soit aux historiens des techniques ; chacun d’entre-eux s’intéressant à différents convertisseurs énergétiques (moulins à eau, à vent, la machine à vapeur, etc.). Au contraire, l’idée de penser l’énergie dans sa globalité, c’est essayer de penser les dynamiques, les interactions entre ces différentes sources d’énergie, les différents convertisseurs énergétiques qui en réalité fonctionnent en général ensembles.

L’histoire de l’énergie est un chantier qui se développe considérablement depuis ces vingt dernières années, en lien direct avec les préoccupations du présent, puisqu’on est devant une crise énergétique massive – c’est maintenant à peu près évident pour tout le monde. Ce qui amène de plus en plus d’historien à s’interroger sur le fonctionnement énergétique des sociétés passées. […]

En français, il existe une synthèse classique qui a été rééditée récemment : J.C. Debeir, J.P. Déléage, D. Hémery, Une histoire de l’énergie, les servitudes de la puissance, éd. Flammarion, 2013. […]

Je vais m’attarder ici sur les expériences du XIXe siècle qui me paraissent décisives, à la fois pour leur richesse, pour l’ampleur des controverses et des interrogations qu’elles suscitent à l’époque, et aussi parce que c’est le moment d’une bifurcation historique massive où s’engage l’industrialisation et son nouveau régime énergétique, qui permet à la fois de produire massivement de la force au service de l’amélioration du niveau de vie des populations, mais cet accroissement considérable de la force s’accompagne d’une multitude de difficultés, de problèmes que les acteurs, dès le début du processus vont interroger et essayer de penser.

Téléchargez et écoutez sur le site de Radio Zinzine l’émission :

Les énergies renouvelables au XIXe siècle

(1h15mn) Une conférence de l’historien François Jarrige. La révolution industrielle du XIXe siècle européen est fondée sur le triomphe du charbon, puis du pétrole. Or ces choix énergétiques, basés sur des ressources fossiles, l’ont emportés lentement sur d’autres moyens d’accroître l’énergie disponible, notamment les énergies renouvelables. L’exploration des expériences énergétiques oubliées et occultées par les développements ultérieurs est nécessaire pour affronter l’indispensable décroissance de notre dépendance actuelle aux énergies fossiles.

Une conférence du cycle « Modernité en crise » donnée à la Cité des sciences et de l’industrie à Paris en mai 2016.

Racine de moins un, une émission de critique des sciences, des technologies et de la société industrielle sur Radio Zinzine.

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