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Lord Byron, Discours devant la chambre des Lords, 1812

Discours prononcé devant la chambre des Lords
contre le bill punissant de la peine de mort le bris de machines

Milords, le sujet soumis en ce moment, pour la première fois, aux délibérations de Vos Seigneuries, quoique nouveau pour la chambre, ne l’est certainement pas pour le pays. Cette question avait occupé l’attention sérieuse d’un grand nombre d’hommes avant qu’elle se présentât à la législature, dont l’intervention en cette matière pouvait seule être vraiment utile. Bien qu’étranger, non-seulement à cette chambre en général, mais à la presque totalité de ceux dont j’ose solliciter l’attention, la connaissance personnelle que j’ai des malheurs du comté en question m’engage à réclamer une portion de l’indulgence de Vos Seigneuries pour le petit nombre d’observations que j’ai à présenter sur une matière à laquelle, je l’avoue, je prends l’intérêt le plus vif.

Il serait superflu d’entrer dans des détails au sujet des troubles qui ont eu lieu : la chambre sait déjà qu’à l’exception de l’effusion du sang, des outrages et des actes d’hostilité de tout genre ont été accomplis, et que l’insulte et la violence ont atteint les propriétaires des métiers proscrits par les perturbateurs, ainsi que toutes les personnes ayant avec eux quelque rapport. Pendant le peu de temps que j’ai passé récemment dans le Nottinghamshire, douze heures ne s’étaient pas écoulées que de nouveaux actes de violence avaient été commis ; et le jour où je quittai le comté j’appris que, dans la soirée précédente, quarante métiers avaient été brisés, comme d’ordinaire, sans résistance et sans que les malfaiteurs fussent signalés.

Tel était alors l’état de ce comté, et tel il est encore maintenant, j’ai tout lieu de le croire ; mais tout en admettant dans une proportion alarmante l’existence de ces actes de violence, on ne saurait nier qu’ils ont leur origine dans un état de détresse auquel on ne saurait rien comparer. La persévérance de ces malheureux dans leur conduite coupable prouve qu’il n’a rien moins fallu qu’un dénuement absolu pour pousser une population nombreuse, honnête et laborieuse jusqu’à ce jour, à commettre des excès si périlleux pour eux-mêmes, leur famille et le pays. A l’époque dont j’ai parlé, la ville et le comté étaient encombrés de nombreux détachements de soldats ; la police était en mouvement, les magistrats assemblés ; néanmoins toute cette activité des autorités civiles et militaires n’aboutissait à rien. Il n’avait pas été possible d’arrêter en flagrant délit un seul délinquant véritable contre lequel il fût possible de réunir les témoignages nécessaires pour obtenir une condamnation. Ce n’est pas à dire, néanmoins, que la police fût restée oisive ; on avait signalé plusieurs délinquants notoires, des hommes évidemment coupables du crime capital de la pauvreté, des hommes coupables d’avoir légitimement mis au jour plusieurs enfants que, grâce aux malheurs des temps, ils étaient incapables de nourrir.

Un tort considérable a été causé aux propriétaires des métiers perfectionnés. Ces machines leur étaient avantageuses, en ce sens qu’elles rendaient inutile l’emploi d’un certain nombre d’ouvriers, qui, en conséquence, n’avaient plus qu’à mourir de faim. Par l’adoption d’une espèce de métier, en particulier, un seul homme faisait l’ouvrage de plusieurs, et l’excédent des travailleurs était laissé sans emploi. Remarquons, toutefois, que l’ouvrage ainsi exécuté était d’une qualité inférieure, que ses produits ne pouvaient trouver de débouchés dans le pays, et n’étaient ainsi bâclés que dans un but d’exportation. Ces articles s’appelaient, dans le commerce, du nom de “toiles d’araignées”. Les ouvriers sans ouvrage, dans l’aveuglement de leur ignorance, au lieu de se réjouir de ces perfectionnements dans les arts, si avantageux au genre humain, se regardèrent comme des victimes sacrifiées à des améliorations mécaniques. Dans la folie de leur cœur, ils s’imaginèrent que l’existence et le bien-être de la classe laborieuse et pauvre étaient un objet de plus grande importance que l’enrichissement de quelques individus, par suite de perfectionnements dans les instruments de travail, perfectionnements qui laissaient l’ouvrier sans emploi et sans ressource. Et l’on doit avouer que s’il est vrai que l’adoption d’un vaste système de machines, dans l’état où se trouvait notre commerce il n’y a pas longtemps encore, a pu être utile au maître sans nuire à l’ouvrier, néanmoins, dans la situation actuelle de nos fabriques, alors que les produits manufacturés pourrissent dans les magasins sans perspective d’exportation, alors qu’il y a diminution égale dans les demandes de travail et d’ouvriers, des métiers de cette espèce ont pour résultat d’aggraver matériellement la détresse et le mécontentement des malheureux désappointés.

Mais cette détresse et les troubles qui en résultent ont une cause plus profonde. Quand on nous dit que ces hommes se liguent, non-seulement pour détruire leur propre bien-être, mais encore leurs moyens mêmes d’existence, pouvons-nous oublier que c’est la politique funeste, la guerre destructive des dix-huit dernières années, qui ont détruit leur bien-être, le vôtre, celui de tout le monde ? Cette politique, ouvrage de « grands hommes d’État qui ne sont plus », a survécu aux morts, pour être le fléau des vivants jusqu’à la troisième et quatrième génération !

Ces hommes n’ont brisé les métiers que lorsqu’ils sont devenus inutiles, pire qu’inutiles, que lorsqu’ils sont devenus un obstacle réel à ce qu’ils gagnassent leur pain quotidien. Pouvez-vous donc vous étonner que dans un temps comme le nôtre, où la banqueroute, la fraude prouvée, la félonie imputée, se rencontrent dans des rangs peu au-dessous de celui de Vos Seigneuries, la portion inférieure, et toutefois la plus utile de la population, oublie ses devoirs dans sa détresse, et se rende seulement un peu moins coupable que l’un de ses représentants ? Mais tandis que le coupable de haut parage trouve les moyens d’éluder la loi, il faut que de nouvelles offenses capitales soient créées, que de nouveaux pièges de mort soient dressés pour le malheureux ouvrier que la faim a poussé au crime ! Ces hommes ne demandaient pas mieux que de bêcher, mais la bêche était dans d’autres mains. Ils n’auraient pas eu honte de mendier, mais il ne se trouvait personne pour les secourir. Leurs moyens de subsistance leur étaient enlevés ; aucune autre nature de travail ne s’offrait à eux, et leurs excès, tout condamnables et déplorables qu’ils sont, ne doivent pas nous surprendre.

On a dit que les personnes en possession temporaire des métiers sont de connivence dans leur destruction. Si une enquête parvient à prouver ce fait, il importe que de tels complices soient punis comme auteurs principaux du délit. Mais j’espérais que les mesures proposées par le gouvernement de Sa Majesté à la décision de Vos Seigneuries auraient la conciliation pour base ; ou, si c’était trop espérer, qu’une enquête préalable, une délibération quelconque serait jugée nécessaire. Je ne croyais pas que, sans examen, sans investigation, on nous demanderait de rendre des sentences en gros, et de signer des arrêts de mort les yeux fermés.

Mais, en supposant que ces hommes n’eussent aucun motif de plainte, que leurs griefs et ceux de leurs maîtres fussent également sans fondement, qu’ils ne méritassent aucune grâce, quelle insuffisance, quelle imbécillité, ont présidé aux mesures employées pour réprimer le désordre ! Si l’on voulait faire intervenir les troupes, fallait-il rendre cette intervention ridicule ? Autant que la différence des saisons l’a permis, on s’est borné à parodier la campagne d’été du major Sturgeon ; et, en effet, toutes les opérations civiles et militaires semblent avoir été calquées sur le modèle de celles du maire et de la corporation de Garratt. Que de marches et de contre-marches ! De Nottingham à Bullwell, deBullwell à Banford, de Banford à Mansfield ; et lorsqu’enfin les détachements sont arrivés à leur destination, dans tout l’appareil de la pompe guerrière, ils sont tout juste venus à temps pour être témoins du mal qui avait été fait, constater l’évasion des délinquants, recueillir les dépouilles opimes dans les fragments des métiers brisés, et rentrer à leurs quartiers au milieu des rires des vieilles femmes et des huées des enfants. Or, quoique dans un pays libre on puisse désirer que nos soldats ne soient jamais un objet d’effroi, du moins pour nous-mêmes, je ne vois pas la nécessité de les placer dans des positions où ils ne peuvent être que ridicules.

Comme le glaive est le pire instrument qu’on puisse employer, ce doit être aussi le dernier. En cette occasion, ça été le premier ; mais heureusement qu’il est resté dans le fourreau. Il est vrai que la mesure actuelle va l’en faire sortir. Cependant, si des meetings convenables avaient été tenus à l’origine de ces troubles, si les griefs de ces hommes et de leurs maîtres (car ces derniers avaient aussi leurs griefs) avaient été impartialement pesés et équitablement examinés, je crois qu’on eût trouvé des moyens pour rendre ces hommes à leurs travaux, et rétablir l’ordre dans le comté. En ce moment, le comté souffre du double fléau de troupes oisives et d’une population affamée. Dans quel état d’apathie avons-nous donc été plongés si longtemps, que ce soit maintenant pour la première fois que la chambre ait été officiellement informée de ces troubles ? Tout ceci se passait à cent trente milles de Londres, tandis que nous, « bonnes gens, dans la sécurité de notre grandeur », nous nous occupions tranquillement à jouir de nos triomphes à l’étranger, au milieu des calamités domestiques. Mais toutes les villes que vous avez prises, toutes les armées qui ont battu en retraite devant vos généraux, sont de tristes sujets de félicitation, si la discorde divise votre pays, et s’il vous faut envoyer des dragons et des bourreaux contre vos concitoyens. – Vous appelez ces gens une populace effrénée, dangereuse et ignorante, et vous semblez croire que le seul moyen de faire taire le bellua multorum capitum [le monstre aux cent têtes] est d’abattre quelques-unes de ces têtes superflues ! Mais la populace elle-même est plus facilement ramenée à la raison par le mélange de la conciliation et de la fermeté que par une irritation additionnelle et une aggravation de châtiments.

Savons-nous toutes les obligations que nous avons à la populace ? C’est la populace qui laboure vos champs, et fait le service de vos maisons ; – qui manœuvre votre marine et recrute votre armée ; – qui vous a mis à même de tenir tête au monde entier, et vous tiendra tête à vous-mêmes quand l’abandon et le malheur l’auront poussée au désespoir. Vous pouvez donner au peuple le nom de populace ; mais n’oubliez pas que souvent c’est le peuple qui parle par la voix de la populace, et, ici, je ne puis m’empêcher de remarquer avec quel empressement vous volez au secours de vos alliés malheureux, abandonnant les malheureux de votre patrie à la sollicitude de la Providence, ou de la paroisse.

Quand les Portugais souffrirent par suite de la retraite des Français, tous les bras furent tendus, toutes les mains s’ouvrirent ; depuis la largesse du riche jusqu’à l’obole de la veuve, tout fut prodigué pour les mettre à même de rebâtir leurs villages et de regarnir leurs greniers ; et, en ce moment où des milliers de vos compatriotes égarés, mais en proie à la plus affreuse détresse, luttent contre tout ce que le malheur et la faim ont de plus hideux, votre charité, qui a commencé au loin, doit finir chez vous ? Une somme beaucoup moindre, un dixième des bienfaits prodigués au Portugal, lors même que ces hommes (ce que je ne puis admettre sans enquête) n’auraient pu être rendus à leurs travaux, aurait rendu inutile le charitable emploi de la baïonnette et de la potence. Mais, sans doute, nos amis les étrangers ont des titres trop nombreux à notre bienveillance pour admettre la possibilité de secours domestiques ; et, cependant, jamais des besoins plus pressants ne les ont réclamés. J’ai traversé le théâtre de la guerre dans la Péninsule ; j’ai visité quelques-unes des provinces les plus opprimées de la Turquie ; mais sous le plus despotique des gouvernements infidèles, jamais je n’ai vu de misère plus hideuse que depuis mon retour au cœur même d’un pays chrétien. Et quel remède apportez-vous à cet état de choses ? Après des mois entiers d’inaction, ou d’une action pire encore, arrive, à la fin, le grand spécifique, l’infaillible recette de tous les docteurs de l’État, depuis les jours de Dracon jusqu’à notre époque. Après qu’on aura tâté le pouls aux malades en secouant la tête, après qu’on aura ordonné l’eau chaude et la saignée habituelle, l’eau chaude de votre police et la lancette de vos soldats, ces convulsions doivent se terminer par la mort, résultat inévitable des prescriptions de tous les Sangrado politiques.

Sans parler de l’injustice palpable et de l’inefficacité certaine du bill, la peine capitale n’est-elle pas assez prodiguée dans vos statuts ? N’y a-t-il pas assez de sang dans votre code pénal ? Faut-il en répandre encore, pour qu’il monte vers le ciel et crie contre vous ? Comment mettrez-vous ce bill à exécution ? Pouvez-vous mettre en prison tout un comté ? Élèverez-vous une potence dans chaque champ, et y pendrez-vous des hommes en guise d’épouvantails ? Ou bien (et il le faudra), pour exécuter cette mesure, procéderez-vous par voie de décimation ? Placerez-vous le pays sous l’empire de la loi martiale ? Voulez-vous dépeupler tout le pays, et le transformer en une vaste solitude ? Voulez-vous offrir, comme apanage à la couronne, la forêt de Sherwood, et la rétablir dans sa première condition de chasse royale et d’asile pour les brigands ? Sont-ce là vos remèdes aux maux d’une populace affamée et furieuse ? Le malheureux à qui la faim a fait braver vos baïonnettes, croyez-vous l’effrayer par le gibet ? Alors que la mort est un soulagement, le seul à ce qu’il paraît que vous consentiez à lui accorder, vos dragons le ramèneront-ils à l’ordre ? Ce que vos grenadiers n’ont pu faire, vos bourreaux le feront-ils ? Si vous procédez par les formes légales, où seront vos preuves ? Ceux qui ont refusé d’accuser leurs complices quand la peine encourue n’était que la déportation ne consentiront certes pas à déposer contre eux quand la peine sera la mort.

Avec tout le respect que je dois aux nobles lords des bancs opposés, je pense que quelques investigations, quelques enquêtes préalables, changeraient leurs résolutions. Ce recours, si cher aux hommes d’état, si merveilleusement efficace en mainte occasion récente, la temporisation, ne serait pas ici sans avantages. Quand on vous propose une mesure d’émancipation ou de redressement, vous hésitez, vous délibérez pendant des années entières ; vous temporisez, vous avez recours à mille ménagements ; mais une loi de mort doit être votée haut-la-main, sans songer aux conséquences. J’ai la certitude, d’après ce que j’ai vu et entendu, que dans les circonstances actuelles, voter ce bill sans enquête, sans délibération, ce serait joindre l’injustice à l’irritation, et la barbarie à l’indifférence. Les auteurs d’un tel bill doivent se résigner aux honneurs de ce législateur d’Athènes dont les lois étaient, dit-on, écrites, non avec de l’encre, mais avec du sang.

Mais supposons que ce bill soit adopté ; supposons l’un de ces hommes tels que j’en ai vu, – maigri par la faim, plongé dans un sombre désespoir, insoucieux d’une vie que Vos Seigneuries sont sans doute sur le point d’évaluer aux prix d’un métier ; – supposons cet homme entouré de ses enfants auxquels il ne peut procurer du pain même au péril de sa vie, prêt à se voir arraché pour jamais à une famille que sa paisible industrie avait jusqu’alors soutenue et pour laquelle il ne peut plus rien faire sans qu’il y ait de sa faute ; — supposez cet homme, et il y en a des milliers de semblables, parmi lesquels vous pouvez choisir vos victimes ; supposons-le traîné devant un tribunal afin d’y être jugé pour ce délit nouveau, en vertu de cette loi nouvelle ; eh bien ! il manquera encore deux choses pour le juger et le condamner, à savoir, dans mon opinion, douze bouchers pour jury, et un Jefferies pour juge.

George Gordon Byron, le 27 février 1812.

(22 janvier 1788-19 avril 1824)

Source : Œuvres complètes de Lord Byron, traduction de Benjamin Laroche, éd. Charpentier, Paris, 1838.

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