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Posts Tagged ‘propagande’

Jean-Marc Lévy-Leblond, Faut-il faire sa fête à la science?, 2006

13 octobre 2017 Laisser un commentaire

Depuis une vingtaine d’années, la Fête de la science a pris sa place dans le programme des événements festifs que bien des institutions culturelles organisent depuis les années 1980 pour tenter de (re)trouver le contact avec le public, aux côtés de la Fête de la Musique, de Lire en fête, des Journées du Patrimoine, etc.

Pour autant, le projet de célébrer la science, de lui donner un caractère festif, ludique et populaire, n’est pas si nouveau qu’on pourrait le croire. Le xixe siècle a connu d’importantes manifestations de ce type, dont le spectaculaire reposait déjà sur les nouvelles technologies – celles de l’époque s’entend. Ne donnons qu’un exemple : le soir du 29 octobre 1864, plus de deux mille visiteurs se pressent dans les galeries, les amphithéâtres et la bibliothèque du Conservatoire des arts et métiers. L’Association pour l’avancement des sciences y donne une fastueuse « soirée scientifique », une « fête grandiose de la science et de l’industrie » dont Cosmos 1 rend compte en des termes significatifs :

« À huit heures, les portes du Conservatoire s’ouvrirent : un faisceau de lumière électrique faisait le jour sur le passage des invités, se prolongeant jusque dans la rue Saint-Martin, où les badauds attroupés se complaisaient niaisement [sic] à cet éblouissement. […] La chapelle, éclairée par deux appareils électriques, offrait un magnifique coup d’œil. Cette lumière si intense, si vive, qu’on dirait qu’elle pénètre, qu’elle absorbe les objets, produisait un effet magique sur les chutes, les jets, les nappes d’eau qui s’échappaient de toutes les machines hydrauliques. »

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Radio: Sara Angeli Aguiton, La biologie de synthèse, 2015

21 mars 2017 Laisser un commentaire

Dans la série Racine de Moins Un, émission de critique des sciences, des technologies et de la société industrielle, je vous propose d’écouter la sociologue Sara Angeli Aguiton, qui analyse la trajectoire technique et démocratique de la biologie de synthèse. Elle critique la machine participative, dans laquelle elle voit une forme actuelle de la fabrique du consentement au progrès.

Alors que les liens entre désastres écologiques et agir technique humain sont tous les jours plus documentés, les technologies émergentes trouvent dans la crise environnementale une nouvelle source de justification. Agro-carburants, agriculture climato-intelligente, nouvelles techniques de dépollution… se présentent comme des technologies de réconciliation entre développement industriel intensif et préoccupations écologiques. Dans les faits, il n’en est rien, c’est même plutôt à une tentative d’intensification de la logique productiviste à laquelle on assiste. Lire la suite…

Pierre Bourlier, Quand l’ENA convoque Orwell pour conjurer Charlie, 2015

26 mars 2016 Laisser un commentaire

« Dans la Terreur de 1984, la nation est menacée de l’intérieur, car l’ennemi étranger a des agents secrets partout, notamment parmi les dissidents politiques. Il faut donc se méfier de tout le monde et fliquer au maximum la vie civile : fichage, vidéo-surveillance, délation, etc. Le danger terroriste est, comme la grippe, diffus, omniprésent, increvable, invisible et montré tous les jours à la télévision. »

« À la suite de l’attentat du 7 janvier dans les locaux de Charlie Hebdo, qui a relancé le débat sur la liberté d’expression, les élèves de la promotion 2015-2016 de l’École nationale d’administration (ENA) ont choisi de se donner comme nom celui de George Orwell. »

Le Monde, 17 janvier 2015, “Les élèves de l’ENA baptisent leur promotion du nom de George Orwell

Ils font sans doute partie de ceux qui ne l’ont pas lu, mais le citent comme garantie de bonne conscience. Il convient donc de rappeler ce que raconte Orwell dans son roman 1984 :

Le monde de 1984 est divisé en grands blocs ennemis, qui sont dans un état de guerre permanent, sans jamais s’affronter frontalement. Ils guerroient indirectement sur des territoires périphériques, régulièrement ravagés (en Afrique, au Moyen-Orient, en Asie, etc.). Ces combats lointains et la barbarie des ennemis sont donnés quotidiennement en spectacle aux citoyens grâce à des médias attisant la peur et la haine. De temps en temps, une bombe tombe sur le sol national, ce qui maintient le sentiment de guerre. Mais fondamentalement :

« La guerre est menée par chaque groupe dirigeant contre ses propres sujets, et l’objet de la guerre n’est pas de faire ou d’empêcher des conquêtes territoriales, mais de garder la structure de la société intacte. » (1984, éd. Folio-Gallimard, 1976.p. 283)

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Nadine et Thierry Ribault, Fukushima : cogérer l’agonie, 2015

16 mars 2015 Laisser un commentaire

En ce 11 mars 2015, quatre ans après l’inachevable désastre nucléaire de Fukushima, on peut, bien entendu, établir un bilan officiel : 87 enfants atteints d’un cancer de la thyroïde, 23 autres suspectés de l’être, 120 000 « réfugiés », 50 000 liquidateurs mobilisés au seuil sacrificiel dûment relevé, des piscines remplies de combustibles prêtes à nous exploser au nez, des rejets massifs et réguliers d’eau contaminée dans l’océan, pas moins de 30 millions de m3 de déchets radioactifs à stocker pour l’éternité.

Ce bilan existe. Nous vous y renvoyons.

L’État fait des habitants de Fukushima des cogestionnaires du désastre

Une fois ce « bilan » dressé, une fois les victimes et les inquiétudes considérées avec respect, il s’agit de tirer les conclusions qui s’imposent. L’une d’entre elles est la suivante : au fur et à mesure que se mettait en place l’aide fournie par des groupes citoyens, des ONG, des structures plus ou moins indépendantes, l’État faisait des habitants de Fukushima, indéniablement et sous couvert de « participation citoyenne », des cogestionnaires du désastre. On pourra nous opposer que cet élan civique a relevé de la spontanéité, voire de l’amour du prochain, que l’État n’a donné aucun ordre allant dans ce sens, que chacun était, et reste, libre de « s’engager » dans de tels mouvements, certes ! Cependant, beaucoup des hommes et des femmes qui l’ont fait, même si c’est inconsciemment, ont fait le jeu de l’État. Lire la suite…

François Jarrige, Le martyre de Jacquard ou le mythe de l’inventeur héroïque, 2009

22 décembre 2014 Laisser un commentaire

Résumé

Dans l’Europe industrielle du XIXe siècle, les inventeurs et les techniciens deviennent peu à peu l’objet d’un véritable culte public. En France, le mécanicien Jacquard – l’inventeur d’un nouveau métier à tisser les tissus façonnés – a ainsi suscité d’innombrables biographies populaires. Elles mettent toutes en scène les étapes du martyre de l’inventeur en butte à l’hostilité des ouvriers. Jacquard aurait été victime de la violence des travailleurs, il aurait même échappé de peu à la mort et sa mécanique aurait été brûlée en place publique par la foule mécontente.

Pourtant, cet épisode de la vie de Jacquard n’a jamais existé ; il apparaît après la mort de l’inventeur pour montrer le geste héroïque du mécanicien contraint de braver tous les dangers pour faire triompher le progrès et la modernité. Plutôt qu’une histoire du procédé technique et de son impact sur l’organisation du travail, cet article entend questionner le processus de construction de la figure de l’inventeur en héros national en suivant les étapes successives d’élaboration de la légende du martyre de Jacquard au cours du XIXe siècle. Lire la suite…

François Jarrige, Se prémunir contre les préjugés ouvriers, 2010

18 décembre 2014 Laisser un commentaire

L’économie politique des machines entre l’Angleterre et la France (1800-1850)

Résumé

Au cours de la première moitié du XIXe siècle, l’économie politique devient la science justificatrice du nouveau monde industriel et de son cortège d’innovations techniques. Face aux oppositions qui s’expriment dans la société, la science économique en voie d’institutionnalisation est chargée de dire les avantages de l’emploi des machines pour la main-d’œuvre comme pour les consommateurs. La volonté de lutter contre « les préjugés ouvriers » à l’égard des machines s’affirme comme un topos du discours économique, il justifie le développement d’une vulgarisation de la science des machines auprès des masses. Si ce mouvement s’amorce précocement en Grande-Bretagne, il est largement international. Des préoccupations similaires se font jour en France, les expériences et les textes circulent entre les deux pays. En France, les phases d’agitations révolutionnaires sont l’occasion d’accélérer les transferts et d’importer les livres et les expériences britanniques. Lire la suite…

Thierry Ribault, Le désastre de Fukushima et les sept principes du national-nucléarisme, 2014

17 novembre 2014 Laisser un commentaire

L’idéologie qui fonde la société nucléaire, dont se sont dotés les défenseurs en profondeur du nucléaire et à laquelle les populations se soumettent, est organisée autour de la déréalisation de la perception du monde. Elle fait le choix, quand elle le juge nécessaire, d’annihiler la vie au nom de l’intérêt national et de déposséder les individus de leur propre existence et de leur liberté au nom d’un supposé intérêt collectif servant de paravent à des intérêts industriels supérieurs. Pour ce faire, cette idéologie légitime et organise la coexistence d’une technologie des plus avancées, avec une profonde régression de la conscience.

Je qualifie cette idéologie de national-nucléarisme, car lorsque la vérité est scandaleuse, les mots trop légers en viennent à falsifier la réalité des souffrances qu’ils nomment. Les sept principes sur lesquels repose le national-nucléarisme sont ici présentés, à partir de l’observation de l’administration du désastre inachevable de Fukushima, qui marque une étape nouvelle du progrès dans la morbidité. Lire la suite…

Thierry Ribault, The Fukushima disaster and the seven principles of national-nuclearism, 2014

17 novembre 2014 Laisser un commentaire

The fundamental ideology underlying the nuclear society adopted by ardent advocates of nuclear power is structured around the derealization of world views. When it deems it necessary, this ideology chooses to destroy life on alleged national interest grounds; it deprives individuals of their own existence and freedom on presumed grounds of community interest, camouflaging superior industrial interests. To achieve this, it legitimizes and organizes the co-existence of one of the most advanced technologies, with profound retrogression in consciousness.

I refer to this ideology as national-nuclearism because when the truth is scandalous, superficial words distort the reality of the suffering they make reference to. Analyzing how the unfinishable Fukushima disaster was managed, we present the seven principles on which national-nuclearism is based. This marks a new phase in the march towards morbidity. Lire la suite…

François Képès, rationalisateur des machines vivantes

9 octobre 2014 Laisser un commentaire

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pls_440_couv_200pxLe magazine scientifique Pour la science de juin 2014 a fait sa première de couverture avec le titre accrocheur Réinventer le vivant, quels enjeux pour la biologie de synthèse ? qui annonce le dossier [1] consacré à cette nouvelle technoscience. Comme il se doit, l’illustration de cette couverture est une molécule d’ADN, mais cette fois constituée de circuits électroniques…

L’article le plus intéressant est sans conteste celui du généticien François Képès [2] intitulé “La biologie de synthèse : vers une ingénierie du vivant”.

Or François Képès est avant tout un ingénieur et en ce qui concerne la biologie de synthèse, il sait ce qu’il veut : faire du vivant – pour le moment surtout des bactéries les plus élémentaires – la nouvelle machine-outil de l’industrie des biotechnologies. Lire la suite…

Tracts largués sur le Japon suite à Hiroshima, 1945

29 mars 2014 Laisser un commentaire

Le 8 août 1945, des tracts imprimés sur de petites feuilles de papier sont largués sur le Japon. Ils demandent à la population japonaise de faire pression sur le gouvernement japonais pour arrêter la guerre, sinon d’autres bombes atomiques seront employées.
On peut légitimement se poser la question de savoir quels sont les imbéciles ou les cyniques à l’origine de cette initiative. Quoi qu’il en soit, ces tracts son une sorte d’aboutissement de la doctrine du « bombardement stratégique », élaboré durant les années 1920 et particulièrement mis en œuvre durant la Seconde guerre mondiale :

« les idées essentielles : disloquer les industries clés de l’ennemi et en particulier l’armement, les transports et les centres de communications, et provoquer dans la population ennemie des réactions suffisamment fortes pour qu’elle impose la paix à son gouvernement ; les crétins qui les élaborent ont pourtant vu l’inverse se produire à Londres [durant la Première guerre mondiale] »

Roger Godement, Science, technologie, armement, 1997.

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