Mathieu Quet, L’investissement corporel dans l’économie des promesses, 2014

Les utopies de la transformation technologique de l’homme ont aujourd’hui le vent en poupe et semblent toujours plus près de se réaliser1. Quasiment aucun jour ne se passe sans l’annonce d’une innovation venant alimenter les fantasmes d’un corps machinisé et amélioré : vivre avec un cœur artificiel, voir avec sa langue, contrôler la motricité de ses prothèses grâce à une interface neurale, maîtriser chimiquement ses propres états mentaux… Les événements ne cessent de surgir dans l’actualité, qui nourrissent les rêves d’un grand soir technologique, où l’homme et la machine fusionneraient de façon définitive. Les progrès dans des domaines aussi variés que la thérapie génique, l’interface homme-machine, la procréation assistée, les neurosciences, les cellules souches, les nanotechnologies, contribuent sans cesse à accréditer l’idée d’une modification radicale de la nature humaine. Un certain nombre d’individus et de groupes n’ont pas manqué l’occasion de se saisir de ces événements pour pronostiquer la transformation radicale de l’humain. Ils font alors feu de tout bois pour alimenter une multitude de technoprophéties, des plus joyeuses aux plus sombres, des plus crédibles aux plus farfelues.

Les vents de l’homme nouveau

Les plus célèbres de ces technoprophètes sont aujourd’hui les transhumanistes, agencement nébuleux de groupes et de thématiques dont l’ambition majeure est de promouvoir la transformation et l’amélioration radicales de la condition humaine par les technologies. Face à leurs fantasmes de transformation de l’humain, d’autres discours se sont élevés, aussi crépusculaires que les premiers sont utopiques. On nous annonce alors que les innovations technologiques, loin de profiter au bien être commun, préparent un monde dans lequel le pouvoir répressif des Etats ne cessera plus d’augmenter, où la surveillance battra son plein et où l’homme sera vidé de sa substance vitale.

Transhumanistes et critiques radicaux font souvent l’objet de toutes les attentions médiatiques à la recherche de nouvelles promesses et de nouvelles menaces. Mais il ne faudrait pas oublier qu’ils ne sont pas seuls à prophétiser en ce domaine : journalistes, responsables politiques, associations environnementales… La prophétie est plus qu’un passe-temps ludique pour quelques illuminés. Les chercheurs scientifiques eux-mêmes se sentent investis de la responsabilité de décrire l’avenir que nous réserve la science et les formes que prendra le corps humain. Il n’y a qu’à voir comment certains chercheurs, dans leurs interventions de promotion de la nanotechnologie, célèbrent la figure de l’homme-machine et de l’hybridation de l’humain avec des objets technologiques. Quand bien même ils se défendraient de toute conception « transhumaniste », certains neuroscientifiques impliqués dans les nanotechnologies annoncent les joies du mariage de l’humain et du machinal, derrière l’argument des progrès de la médecine : interfaces homme-machine, exosquelettes, sont quelques unes des figures promises par la science. Ainsi, nombreux sont ceux qui cherchent à dire comment les technologies en cours de développement affecteront notre avenir et notre corps. La tendance à la technoprophétie est donc la chose du monde la mieux partagée, qu’il s’agisse du militantisme critique, des zélateurs du progrès, ou de n’importe quel acteur du débat public. Et ceci à des échelles de temps variées, mais aussi avec des conceptions différentes du réalisme et de la crédibilité à donner aux prédictions.

Dans ce contexte, la source du changement est au moins autant politique et discursive que scientifique et technique. Les progrès quotidiens du technomarché sont certes frappants ; mais l’instauration d’un régime de visions de l’avenir scientifique est une caractéristique non moins déterminante du régime technoscientifique actuel. Nous vivons dans une économie des promesses, où des discours se trouvent en concurrence pour donner sens aux innovations technologiques, afin de promouvoir tel usage ou telle représentation. Il faut alors comprendre à la fois le fonctionnement de l’économie des promesses et les spécificités de cette économie lorsqu’il est question du devenir du corps humain. Et surtout, il importe de questionner les formes d’investissement par lesquelles les acteurs du débat public alimentent l’économie des promesses.

L’économie des promesses

Fondements de l’économie des promesses

Mais tout d’abord, qu’est-ce que cette économie des promesses ? Dans un rapport sur les nanotechnologies, le sociologue Pierre-Benoît Joly défend l’idée d’une économie fondée sur « la promesse d’un monde meilleur lié à la révolution technologique » (Joly, 2005).

Cette idée est reprise par différentes publications et notamment dans un rapport à la commission européenne qui décrit l’émergence d’une économie fondée sur les promesses techno-scientifiques (Felt, 2007). Il est en effet de plus en plus évident que les promesses technologiques sont devenues un pilier essentiel du financement de la recherche. « Promettez plus, on vous donnera plus », semblent conseiller en filigrane les gouvernements à leurs chercheurs. Et ces derniers de se plier avec joie à la contrainte.

L’économie des promesses est ainsi une économie de la recherche fondée sur l’effet d’annonce, le « bluff technologique » dénoncé ailleurs par Jacques Ellul. Mais les promesses vont rarement sans menaces et les technoprophéties positives provoquent généralement leur revers alarmiste. On voit alors se développer et circuler à une vitesse accrue des discours futurologiques concurrents, les uns et les autres défendant des conceptions opposées de notre avenir technologique, comme l’a montré Francis Chateauraynaud (2005). Pour mieux comprendre une économie fondée sur les promesses, on se doit donc de prendre en considération les nouvelles formes de production de discours qu’elle implique.

L’économie fondée sur les promesses en entraîne une autre : une « économie des promesses » indissoluble d’un marché des promesses. Ce marché-là n’est régi par aucune monnaie. En revanche, il met en concurrence des projections de l’avenir et des visions du futur, dont la distribution devient un aspect essentiel de la régulation économique des sciences et des technologies.

Deux économies imbriquées, donc. La première, traditionnelle mais appuyée sur des enjeux nouveaux, est une économie de l’innovation, de la recherche et de la technologie qui implique la mise en jeu de promesses ; le financement des projets technoscientifiques contemporains, la croissance de l’économie de l’innovation actuelle nécessitent la production permanente de promesses. La seconde, essentielle pour comprendre la première, est une économie métaphorique qui met en circulation et en concurrence différentes projections de l’avenir, les unes le dépeignant radieux, les autres imaginant ses aspects les plus sombres. Des relations entre ces discours, de leurs agencements, de la façon dont ils s’informent les uns les autres, dépend la progression économique du domaine des sciences et des technologies (et aussi leur effectivité sociale). L’économie des promesses est donc une économie sociodiscursive, et l’on peut essayer d’en expliquer certains principes de fonctionnement.

Lois du marché et stratégies

Si l’on en simplifie au maximum les mécanismes, l’économie des promesses peut être réduite à une mise en concurrence de deux projections futurologiques. Deux homo promittens font respectivement une déclaration A et une déclaration B sur l’avenir de l’homme et de la société. Ces déclarations, pour autant qu’elles diffèrent l’une de l’autre, sont mises en concurrence au sein du marché des promesses et l’enjeu consiste à faire reconnaître la validité de l’une contre l’autre. Elles constituent deux interprétations des conséquences sociopolitiques d’un développement technologique. Dans le cas des nanotechnologies, cette économie peut être observée de façon relativement simple lors de débats publics. On identifie rapidement des promoteurs des nanotechnologies, insistant sur le potentiel de changement des nanos (moindre consommation énergétique, révolutions dans le domaine thérapeutique par exemple). A l’inverse, d’autres s’opposent à eux sur la base de projections inverses, soulignant les dangers de telles innovations (les nanotechnologies auront pour conséquence un consumérisme accru, la mise en œuvre de nouveaux moyens de surveillance des individus). Réduite ainsi à sa plus simple expression, on peut dire que l’économie des promesses met en concurrence des discours ayant vocation à « vendre » des conceptions du monde à venir. Différentes promesses sont mises en balance et opposées les unes aux autres : « piloter les cerveaux », « surveiller grâce aux biopuces », ou au contraire « améliorer les performances physiques », « produire des êtres parfaits ». Ces promesses se concurrencent, s’articulent, s’effacent les unes les autres. Elles offrent des représentations qui ont prétention à convaincre. D’un côté, ceux qui ont quelque chose à offrir avec des conceptions de lendemains qui chantent, et de l’autre côté, ceux qui adoptent au contraire des positions catastrophistes sur le développement.

Mais l’économie des promesses ne se réduit pas à la concurrence pure et parfaite des projections. Elle engage des stratégies et suit certaines lois. On peut en présenter quelques unes ici. Une première caractéristique, essentielle, de l’économie des promesses est que les différents acteurs de cette économie ont tendance à dénier aux autres le droit à de telles projections, en raison de l’absence de fondements pertinents (personne ne sait ce qu’il va « réellement » en être). Ce qui ne les empêche évidemment pas d’y aller de leurs propres affirmations quant à ce que sera l’avenir. Ainsi, l’économie des promesses fonctionne d’abord sur un principe d’alternance entre la croyance en la réalité d’une prophétie et la dénonciation de sa fausseté.

La deuxième caractéristique de l’économie des promesses est qu’elle fonctionne non pas, comme dans un marché traditionnel, selon un principe d’échange, mais selon un principe de propagation. Il ne s’agit aucunement pour les acteurs d’échanger des promesses (cas de figure tout à fait exceptionnel d’un acteur abandonnant ses prédictions initiales pour s’approprier celles de ses concurrents). Ils cherchent au contraire à mettre en circulation leur conception de l’avenir et à la rendre acceptable pour le plus grand nombre. De ce point de vue, l’économie des promesses est bien une économie sociodiscursive (et non seulement discursive), dans la mesure où pour la comprendre il est indispensable de tenir compte des cadres sociotechniques de son fonctionnement. Le web joue en particulier un rôle important dans l’économie des promesses, dans la mesure où il facilite la mise en circulation des prophéties et des matériaux qui les nourrissent.

La troisième caractéristique essentielle de l’économie des promesses est qu’elle fonctionne selon un principe d’extrapolation (Chateauraynaud, 2005). Cela signifie que les acteurs de l’économie des promesses ne parlent quasiment jamais sans un appui concret à partir duquel ils élaborent des extrapolations variées. Par exemple, l’identification par H. Montgomery en 1998 d’un « gène de la performance » est un événement à partir duquel de nombreuses projections sont élaborées, chacune tentant d’enrôler cette découverte scientifique dans un sens donné, tour à tour célébrant les futurs clones de Michael Jordan ou dénonçant l’avènement d’athlètes génétiquement modifiés.

Le principe d’extrapolation est lié à un autre, qu’on peut décrire comme un principe d’investissement différencié. En effet, s’il n’existe pas de promesse sans extrapolation, il n’est donc pas de promesse sans « investissement » symbolique dans les discours. Ces investissements se définissent par des coûts plus ou moins élevés pour les acteurs. A minima, un acteur mobilise une simple information scientifique mise en avant par les médias, à partir de laquelle il élabore un discours. Dans d’autres cas, l’investissement peut être directement lié à une action de l’acteur (un chercheur qui extrapole à partir des attendus ou des résultats de ses propres recherches), voire impliquer un réel coût financier et humain : un investisseur dans le domaine des biotechnologies peut évoquer l’augmentation des investissements dans les recherches biotechnologiques pour extrapoler vers les conséquences d’une telle augmentation.

Le corps traversé par les promesses

Des formes particulières d’investissement

L’économie des promesses est un phénomène répandu à toutes les sphères de réflexion autour des innovations scientifiques, techniques et de leurs conséquences. Elle n’est donc pas propre aux problématiques les plus fréquemment abordées par le transhumanisme et ses détracteurs. Elle est par exemple très prégnante sur toutes les questions environnementales, chercheurs, associations et institutions politiques jouant souvent au jeu de la prophétie la plus efficace.

Mais l’économie des promesses qui s’élabore autour de la question du corps présente des traits particuliers. La thématique du corps produit des effets singuliers, notamment en ce qui concerne le principe d’investissement dans les promesses, sur la base du principe d’extrapolation. Car dans cette situation, le corps humain devient lui-même un levier d’investissement, employé par les acteurs de la vie publique afin de donner sens et crédibilité à leurs discours.

L’utilisation du corps à des fins d’investissement dans l’économie des promesses a lieu selon différentes modalités. La première joue un rôle moteur dans l’alimentation de l’économie des promesses, mais ne constitue pas à proprement parler une forme d’investissement : il s’agit des progrès et des avancées du monde de la recherche biomédicale. Les innovations produites dans le champ médical alimentent beaucoup les discussions sur la transformation de l’humain. C’est le cas par exemple des implants cochléaires qui permettent aux malentendants d’entendre des sons traités électroniquement. C’est le cas aussi, en robotique, des exosquelettes comme HAL, qui apportent une assistance au corps et permettent à des personnes âgées paralysées des membres inférieurs de remarcher, ou à des accidentés de se rééduquer. C’est encore le cas des thérapies géniques permettant de guérir des cancers par un traitement directement au niveau cellulaire et génomique, modifiant le développement des cellules humaines. Dans ces exemples, le corps humain est l’objet d’une manipulation technique qui en modifie les potentialités et le fonctionnement. Mais il ne s’agit pas a priori d’investissements dans l’économie des promesses. Ces expériences, ces innovations constituent des fins en elles-mêmes et n’ont pas initialement vocation à être considérées comme des investissements dans l’économie des promesses. En revanche, elles se retrouvent bien souvent mobilisées, enrôlées dans des discours qui les emploient comme investissements afin de mettre en lumière certains aspects du monde à venir.

Dans d’autres situations, le corps humain apparaît comme un outil d’investissement librement déterminé. Des acteurs sociaux emploient leur corps, le manipulent ou le font manipuler, afin de nourrir leurs propres discours de projection dans l’avenir. Dans ce cas, les microtransformations du corps humain permettent d’alimenter l’idée de grandes transformations à venir de l’humanité. Ceux qui promettent certaines formes de transformation du corps s’engagent parfois dans des processus de transformation de leur propre corps, avec une visée de prophétie « autoréalisatrice ». Ils produisent ainsi des événements concrets à partir desquels ils extrapolent des visions du futur.

Le cas le plus célèbre est probablement celui de l’ingénieur roboticien Kevin Warwick, qui n’a pas hésité, dès 1999, à s’implanter une puce RFID, afin de revendiquer le titre de « premier cyborg » au monde, mobilisant tout un imaginaire de la fusion homme-machine. Dans cet exemple, les actes de Kevin Warwick sont presque systématiquement adossés à un discours sur la transformation de l’humain et de l’intelligence. L’implantation de puce RFID apparaît moins comme une innovation technique remarquable que comme une pratique de construction d’un imaginaire. Un enjeu important de cet acte est d’amener à un plus haut degré de réalisation un monde robotique qui n’a d’autre existence qu’imaginaire et discursive. De ce fait, la consistance des discours repose aussi bien sur les investissements réalisés par certains acteurs sociaux.

Le cas de Warwick n’est pas isolé, et d’autres ont suivi son exemple ou cherchent à donner une densité particulière d’expérience aux discours sur le transhumanisme. Dans les domaines artistiques et contre-culturels en particulier, de nombreuses personnes participent à ce courant. Par exemple, l’artiste corporel « bodyhacker » Lukas Zpira produit comme Warwick des promesses sur la fusion de l’homme et du métal (ou de la machine) en insérant dans son corps des implants métalliques ou des matériaux électroniques comme une puce RFID. L’approche qu’il adopte est celle du lien entre pratiques de bricolage corporel, imaginaire contre-culturel (bande dessinée, science fiction, figures de super héros), mais l’investissement qu’il fait de son corps est tout aussi important : tatoué de la tête aux pieds, piercé et porteur d’implants métalliques décoratifs sur le crâne, il considère son corps comme un espace de jeu et de manipulation : puce rfid implanté dans la main, expérience d’intégrer à son corps un support métallique de balladeur MP3, etc. Avec Warwick et Lukas Zpira, deux pôles sont incarnés : celui de la culture ingénieure et celui de la contre-culture « pop ». Dans les deux cas, des imaginaires proches conduisent à travailler sur son propre corps pour en faire un outil de démonstration ou de réalisation de discours utopique et imaginatifs. Certains acteurs s’investissent donc corporellement dans la production de prophéties. Ils génèrent des prophéties autoréalisatrices, qui restent bien souvent en deçà de leurs prédictions, mais contribuent à alimenter un discours de la transformation radicale à venir.

De tels investissements ne sont pas anodins et ont parfois un coût : certains investisseurs corporels n’hésitent pas à manipuler leur propre corps eux-mêmes, apprenant par tentatives successives les limites de leur douleur et de leurs possibles physiologiques. Dans un article de la revue Wired, l’activiste/artiste Lepht Anonym raconte comment elle met en oeuvre sa conception du Do It Yourself Transhumanism, projet de réappropriation du corps et d’autogestion de sa « transhumanisation ». Après des implantations réalisées par des acteurs plus expérimentés en la matière, Lepht Anonym s’est peu à peu livrée à ses propres « transformations », implantant sous ses doigts de petits disques de métal lui permettant de percevoir les champs électromagnétiques. Elle raconte avoir mené ces opérations seule, avec des outils maison et un manuel d’anatomie, désinfectant son matériel à la vodka. La prise de risques la conduit à la limite de la douleur, parfois jusqu’à la perte de connaissance. Il y a donc une façon toute particulière de s’impliquer dans la « transhumanisation » : en faisant don de son corps comme outil premier de manipulation et suivant une règle d’autoexpérimentation – en jouant bien entendu de puissants effets de mise en scène comme ici avec l’usage de la vodka comme désinfectant.

On pourrait croire ces pratiques réservées à quelques fanatiques zélateurs de la technologie. Mais Warwick comme Zpira tiennent aussi des discours très critiques sur les enjeux des technologies en développement, notamment sur les risques de la surveillance RFID. Ils ne se cantonnent pas au rôle de promoteurs de la technologie, et cherchent aussi bien par leurs actes à problématiser les enjeux du devenir technologique de l’humain. Et d’autres acteurs n’hésitent pas à faire d’eux-mêmes des cobayes infortunés, au moins métaphoriquement. Par exemple, le Docteur Mark Gasson a déclaré être le premier humain infecté par un virus informatique. Il s’est injecté un virus informatique, l’installant sur une puce qu’il avait préalablement placé en implant sous-cutané. La démonstration sert ici les intérêts de la critique des développements technologiques, au-delà du jeu métaphorique avec les possibilités de la technique. Elle renforce aussi la conception d’une convergence entre le biologique et l’informatique, d’une façon métaphorique puisque l’infection informatique ne modifie pas le fonctionnement corporel du sujet. En revanche, Mark Gasson dit avoir ressenti l’expérience « comme une surprenante violation de [son] intimité » (Le Figaro, 27 mai 2010). On le voit bien ici, la relation entre discours, perception et réalisation d’un monde est un enjeu de l’investissement corporel.

Comme on peut le voir en particulier avec ce dernier exemple, de telles « épreuves de vérité » occupent un statut ambivalent : elles nourrissent des imaginaires contrastés plutôt qu’elles ne conduisent à des démonstrations pensées comme irréfutables. Mais c’est justement au confluent de ces pratiques techniques bricolées, des imaginaires qui s’en dégagent, que se nouent les enjeux de l’économie des promesses. Elles semblent indiquer qu’une promesse peut aussi impliquer un engagement envers la réalité, et les acteurs qui s’y prêtent tentent de mener à la réalisation d’un monde, au moins sous une forme ludique et simulée. Dès lors, on ne compte plus les initiatives, la plupart du temps attribuées au champ artistique, qui contribuent à valider le principe d’extrapolation, les expériences de Stelarc et Eduardo Kac en constituant les plus célèbres.

Gratuité et fonctionnalité, liberté et contrainte

Mais il serait insuffisant de s’en tenir à la forme générale de l’investissement corporel. Celui-ci répond à différents désirs et s’inscrit dans des contextes variables. Il paraît donc nécessaire de distinguer les formes d’investissement sur au moins deux points. Premièrement, l’investissement varie en fonction du degré de fonctionnalité qui lui est attribué par les acteurs. Deuxièmement, il varie en fonction du degré d’autonomie des acteurs dans le contexte où ils font le choix de réaliser l’investissement.

En ce qui concerne tout d’abord le degré de fonctionnalité attribué à l’investissement, il paraît possible de distinguer les investissements corporels selon l’utilité que leur attribuent les acteurs. A une extrémité de la chaîne se trouvent les investissements « gratuits ». Zpira, Warwick, ou surtout Stelarc sont dans une certaine mesure porteurs d’une « chrématistique pure » de l’économie des promesses et de l’investissement corporel : la gratuité de leur geste ne s’explique que par le désir d’expérimenter sur leur propre corps, de contribuer à la réalisation d’un monde fantasmatique et d’en problématiser les enjeux. Ils considèrent leur investissement comme un mouvement de propagation des imaginaires et des questions de la transformation des corps. Cela explique notamment la greffe opérée par Stelarc d’une oreille sur son bras : frisant l’absurdité, l’expérience a pour mérite principal de défier les conceptions fonctionnalistes du corps. Pour d’autres en revanche, la réalisation d’investissements corporels ne se résume pas à un art pour l’art et a d’autres raisons : l’investissement remplit une fonction pratique. On peut évoquer ici le cas de personnes souhaitant être cryoconservées. L’enjeu n’est alors pas uniquement dans l’expérience sur le corps, mais aussi bien dans la perspective d’une existence allongée, perspective à laquelle croient la plupart des personnes qui demandent à être cryoconservées. L’investissement corporel dans ce cas ne sert pas seulement à problématiser des situations, mais répond aussi à un désir considéré comme potentiellement réalisable. Il correspond à un véritable jet de dés, l’homo promittens tentant sa chance en investissant, financièrement et corporellement, dans un procédé dont on ne sait pas quelle est sa probabilité de fonctionnement.

Dans d’autres cas, les techniques sont mieux maîtrisées mais les enjeux imaginaires de la manipulation du corps tout aussi forts. Certains transsexuels mêlent ainsi changement de sexe et production de discours sur les transformations à venir du corps humain, comme Sandy Stone, opérée dans les années 1970, qui a toujours mêlé réflexion sur le transsexualisme et les transformations corporelles liées aux nouveaux médias. Dans ces exemples, l’investissement corporel n’est pas gratuit, car il répond à une fonction pratique que lui assignent les individus. Mais il n’en est pas moins un investissement, puisqu’assortis à toutes sortes de discours sur le devenir de la forme humaine.

La seconde variation qu’il est essentiel de repérer dans les investissements corporels concerne le degré d’autonomie de l’individu par rapport au contexte dans lequel il effectue le choix d’un investissement. L’investissement corporel peut être plus ou moins libre et plus ou moins contraint. D’un côté, il semble difficile de ne pas considérer le choix de se faire cryogéniser autrement que comme un choix libre et non déterminé par un cadre médical contraignant : la cryonie est une technique peu légitime dans les milieux académiques et médicaux et elle a peu de défenseurs. D’un autre côté, un patient atteint d’un cancer à qui l’on propose de participer à des essais thérapeutiques de thérapie génique devient presque malgré lui un investisseur dans l’économie des promesses. Son consentement est indispensable, mais le cadre institutionnel dans lequel il se trouve joue un rôle déterminant dans son acception. Pour cette raison, comme on l’a mentionné plus haut, certains traitements thérapeutiques ne peuvent à la limite pas être considérés comme des investissements corporels, dans la mesure où l’enjeu de soin est perçu de façon si forte qu’il balaye toute conception futuriste. Cependant, entre la cryonisation et la participation à des essais thérapeutiques sur des techniques encore en développement, tout un éventail de postures par rapport à l’investissement corporel apparaissent. L’aversion au risque peut y jouer un rôle, de même que les conditions institutionnelles dans lesquelles l’investissement est réalisé. Mais cette remarque indique surtout que l’investissement corporel dans l’économie des promesses n’est en rien une activité purement libre et autonome : elle rassemble des cas très différents et peut relever aussi bien de processus d’émancipation que de nouvelles formes de contraintes.

Le gouvernement des promesses

Dès lors, on peut se demander quelle sont les fonctions remplies par l’économie des promesses et l’investissement corporel. Les promesses ont-elles vocation à dire ce qui va arriver, à le conjurer, à l’imaginer, à lui donner forme (à le performer) ? Sans avoir de réponse définitive à offrir à cette question, on peut au moins proposer des pistes de réflexion, sur les manières d’interpréter l’investissement corporel. En voilà trois.

A un premier niveau, l’investissement corporel peut être décrit comme un moyen de réaliser des représentations d’un avenir. On retrouve ici le fantasme de l’investissement performatif et de la théorie autoréalisatrice : si je souhaite l’avènement d’un monde, le moins que je puisse est de faire don de mon corps dans la quête de cette nouvelle ontologie. C’est tout le potentiel de changement d’une société du spectacle : la spectacularisation de soi y devient moteur de transformation sociale.

A un second niveau, l’investissement corporel apparaît plutôt comme un élément de signification. Face à un monde dans lequel la recherche progresse en suivant de multiples directions, sans véritable sens et avec des effets essentiellement inconnus, l’investissement corporel est aussi bien une façon de donner sens, en créant l’illusion d’une direction commune. La pertinence politique de l’économie des promesses serait ainsi de produire du sens là où l’on ne trouve qu’une multitude de technologies et de pratiques spécialisées. De cette façon, l’économie des promesses est ce qui s’oppose, dans une société technologique et expérimentale, à l’argument « pratique » de la rationalité technicienne. Elle donne du sens là où les techniques ne se présentent que comme des instruments mobilisables.

A un troisième niveau enfin, on peut considérer qu’un enjeu central de ces formes d’investissement se trouve dans la production et la formation de sujets politiques. L’investissement corporel dans l’économie des promesses éclaire ainsi un aspect particulier de la « biocitoyenneté » telle qu’elle a été définie par Nikolas Rose et Carlos Novas. Selon ces auteurs, le « projet de citoyenneté » évolue en fonction des sociétés, et l’ère des biotechnologies et de la génomique fragilise la construction nationale-culturelle du citoyen au profit d’une autre représentation du sujet comme « citoyen biologique », chez qui les caractéristiques biologiques prennent une importance croissante. Les enjeux de la citoyenneté biologique selon Rose et Novas sont largement articulés autour de la définition de l’individuel et du collectif, de la demande de reconnaissance et de la légitimation de formes d’expertise. La biocitoyenneté est aussi bien définie par les Etats, les laboratoires de recherches, les industries biomédicales… et se réalise dans la perception qu’ont les sujets d’eux-mêmes. Elle partage certains points communs avec le « biopouvoir » dans sa conception agambenienne mais ce n’est pas à la « vie nue » que se reconnaît la biocitoyenneté. Au contraire, la vie du sujet biologique est un assemblage complexe de perceptions individuelles, de constructions nationales et de définitions et de standards scientifiques.

Dès lors, la notion d’investissement corporel correspond à l’une des modalités pratiques du développement de la citoyenneté biologique. Dans la société contemporaine, qui place le biologique au centre des enjeux politiques, l’investissement corporel devient une procédure à part entière d’engagement dans l’espace public. Certains sujets biologiques engagent leur corps dans la construction du débat public et dans le façonnement des perceptions des évolutions sociales, de la même façon que le citoyen de la démocratie débattante devait engager sa parole, ses meilleurs arguments et sa bonne foi. Mais comme on l’a vu, cet investissement n’est pas forcément libre, et se distingue donc sous un aspect essentiel de l’investissement discursif dans la démocratie débattante : alors que le modèle du citoyen d’une démocratie discursive et communicationnelle se présente sous les traits d’un individu libre et responsable, le biocitoyen qui réalise des investissements corporels est au contraire conçu dès l’origine comme pris dans des situations d’autonomie à degré variable.

On en revient alors à l’insoluble débat sur l’instrumentalisation du corps et son autonomisation… à ceci près que l’inscription technologique du corps ne fait plus aucun doute, et que l’alternative n’est plus entre émancipation et instrumentalisation. Si l’on s’en tient au cas des investissements corporels, l’émancipation passe par les modes de réappropriation technologique du corps, plutôt que par une libération à l’égard de la technologie. Mais il reste beaucoup à faire pour mieux comprendre les enjeux de l’émancipation ainsi reconstruite, et pouvoir, en toute liberté, investir nos corps.

[Comme le dit l’auteur de cet article « l’alternative n’est plus entre émancipation et instrumentalisation », mais plutôt entre la soumission à la technologie par l’adaptation à ses exigences de performance machinique. La déconstruction de l’émancipation implique de mettre l’autonomie de l’individu au service de la mégamechine… ; Note de Sniadecki.]

Mathieu Quet,
Chargé de recherche à l’ird (ceped, umr 196).

Ses travaux portent sur le lien entre communication, gouvernement et contestations dans les sciences et la médecine.
Sa thèse étudiait l’émergence du discours participatif dans les sciences et les techniques au cours des années 1970.
Il est aujourd’hui engagé dans une recherche sur la sécurisation des marchés pharmaceutiques en Inde et au Kenya.

 

 

Ce texte a été écrit dans le cadre du projet Chimères financé par l’ANR. L’auteur adresse ses remerciements aux chercheurs impliqués dans le projet pour leur participation à l’élaboration des idées développées ici : Francis Chateauraynaud, Marianne Doury, Patrick Trabal, et tout particulièrement Assimakis Tseronis.

 

Article publié dans la revue Alliage n°73, mars 2014.

 

 

Bibliographie

Giorgio Agamben, Homo Sacer. Le pouvoir souverain et la vie nue, Paris, Seuil, 1998

Francis Chateauraynaud (2005) Nanosciences et technoprophéties. Le nanomonde dans la matrice des futurs, Paris, GSPR.

Ulrike Felt (dir.) (2007), Taking European Knowledge Society Seriously, Rreport of the Expert Group on Science and Governance to the Science, Economy and Society Directorate, Directorate-General for Research, European Commission.

Pierre-Benoît Joly (dir) (2005) Démocratie locale et maîtrise sociale des nanotechnologies. Les publics grenoblois peuvent-ils participer aux choix scientifiques et techniques ?, Rapport de la Mission pour la Métro, 22 septembre.

Nikolas Rose, Carlos Novas (2004) « Biological citizenship », pp. 439-463 in Aihwa Ong, Stephen J. Collier (eds.) Global assemblages: technology, politics, and ethics as anthropological problems, Oxford, Blackwell Publishing.

 

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