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Célia Izoard, Des robots dans la ville, 2016

Fin septembre, les organisateurs de la Toulouse robot race (en français courant, course de robots de Toulouse), annonçaient une déferlante de machines menaçantes dans les rues de la ville. Les ingénieurs et passionnés d’informatique allaient faire rouler leurs engins autonomes à tombeau ouvert. Fascinés par les robots boiteux, les médias étaient là pour relayer l’événement.

Reportage de notre envoyée spéciale Célia Izoard – journaliste et traductrice.

Sur l’affiche qui annonçait cette « course géante de robots » dans le centre-ville de Toulouse, on découvrait de gigantesques brutes de métal en forme d’animaux, aux yeux rouges scintillants, prêtes à bondir par-dessus la ligne blanche. J’imaginais déjà la circulation coupée, les routes réquisitionnées pour permettre le passage de monstres godzilliens au milieu du chaos urbain. Ce mercredi 28 septembre, les robots allaient marcher sur la ville : tel était le plan de com’ des organisateurs de cette « première mondiale », les entreprises d’informatique locales et « Robotics Place », association regroupant les labos et les entreprises de robotique de la région – Commissariat à l’énergie atomique, Freescale le spécialiste des semiconducteurs, sociétés de drones, de véhicules autonomes, de robots, de systèmes pour avions de chasse, etc. Le maire de Toulouse s’était même fendu d’une lettre exaltée, agrémentée d’un petit mot à la main, adressant aux organisateurs ses « plus vives félicitations pour cet événement insolite qui contribuera, j’en suis sûr, au rayonnement national et international de notre ville ».

Événement insolite, certes, mais peut-être plus pour longtemps, étant donné l’engouement des élites pour les sports de robots, dans toutes les villes du pays et d’ailleurs, entre les « Robogames » (jeux olympiques de robots), la « Robocup » (tournoi de football entre robots), la « Coupe de France de robotique » et les courses de drones – so fun ! – à Chartres, Paris, Toulouse ou Nevers.

En sortant du métro, on a beau plisser les yeux : rien en vue. Où sont les créatures du futur ? La course a- t-elle été annulée ? Avec le confrère d’une radio locale, nous marchons jusqu’au milieu des allées Jules Guesde pour constater qu’elle a bel et bien lieu, mais à une échelle un peu plus modeste que sur l’affiche. Aménagé au milieu de ces allées piétonnières, un petit circuit et quatre stands occupent en tout et pour tout un espace de deux cents mètres carrés. Les parois du circuit ne dépassent pas les mollets des visiteurs. Et pour cause ! Les candidats en lice sont des jouets de quelque quarante centimètres, la plupart sur roulettes. La course de robots géante est un circuit de petites voitures.

Dans un stand autour duquel s’affairent trois adolescents munis d’ordinateurs et de tablettes, on fait la connaissance de « Buz », le candidat du club de robotique d’une école d’ingénieurs toulousaine. Buz a été conçu à partir d’une petite voiture télécommandée comme on en trouve dans les magasins de jouets. Les étudiants ont modifié son électronique pour que Buz fonctionne sans télécommande : caméras et capteurs lui permettent de suivre la ligne continue au milieu du circuit et de calculer la distance le séparant des bords ; un logiciel programme l’arrêt au franchissement de la ligne d’arrivée. Sans oublier un bouton manuel rouge d’arrêt d’urgence sur le toit du robot. À côté de Buz, un homme mince à l’air sage accompagné de son fils d’une dizaine d’années termine les réglages de « Turbot », petite voiture composée de circuits montés sur une plaque de plexiglas fixée sur deux roues. Informaticien chez Météo-France à Toulouse, le créateur de Turbot bricole tous les week-ends depuis trois mois.

Dans la catégorie « roulants », seules cinq petites voitures vont concourir, les autres équipes ayant déclaré forfait, faute d’avoir terminé leur robot dans les trois mois impartis. Dans la catégorie « piétons », un seul candidat : « E-Rambo », petit squelette métallique d’une trentaine de centimètres de haut. Et personne dans la catégorie « robots multi- pattes ». Bref, on est curieux de savoir comment ces six modèles réduits vont suffire à animer un événement censé durer cinq heures, sans compter toute une matinée d’essais sur circuit, face aux innombrables représentants de la presse qui piétinent autour du minuscule circuit.

Philippe Roussel, co-organisateur de la course et consultant en marketing robotique soupire :

« Ah bah… la robotique, ça a toujours attiré les médias, Moi, j’ai créé une start-up en 2011, et j’avais un “proto” à montrer en 2013, qui était à peine un robot. On a eu entre 60 et 80 articles sur un truc qui n’était pas vraiment fini, qui ne marchait pas, et qu’on n’a jamais vendu. Et sur tous les robots que j’ai vus passer dans la presse, les trois quarts n’ont jamais atteint le marché. »

Malgré son air presque compatissant pour toutes les victimes de ce bluff technologique, rappelons que c’est quand même lui qui est l’origine de cette campagne digne des meilleurs blockbusters de Ridley Scott. Il a même choisi l’affiche (illustration ci-dessous).

Le fantasme technologique

Au-delà de la logique propre à la com’, ce bluff semble particulièrement omniprésent dès lors qu’il s’agit de robotique. L’espace public – et, partant, les imaginaires – n’est-il pas saturé d’images de robots humanoïdes qui marchent, sautent, courent, saisissent des objets et parlent avec les humains ? On fait la promotion de robots capables de porter des malades alités et des personnes âgées, comme s’ils étaient prêts à l’emploi alors que les labos de robotique en sont à essayer de faire en sorte que leurs machines marchent sans tomber. N’est-ce pas une manière de marteler que le futur est déjà là et que quiconque voudrait l’infléchir arrive déjà beaucoup trop tard ? George Orwell disait que celui qui contrôle le passé contrôle l’avenir ; mais celui qui a convaincu tout le monde qu’il contrôlait l’avenir, ne contrôle-t-il pas le présent ?

Droit dans le mur

Quand on regarde François de Rochebrune, avec son air hagard et son tee-shirt trop grand, on se dit qu’il a dû être punk dans sa jeunesse. Comment, sinon, expliquer le sourire rêveur qui se promène sur son visage de garçon de cinquante ans quand il aperçoit le nom d’une radio libre sur le micro que lui tend mon collègue ? « Ooooh, Canal Sud ! Ça existe encore ? », murmure-t-il. Aujourd’hui, François de Rochebrune est informaticien, administrateur de la Mêlée numérique, organe de promotion du numérique et des start-up, qui rassemble aussi bien Airbus et la Direction générale de l’armement que de jeunes entrepreneurs fauchés mais ambitieux qui se rêvent en futurs Zuckerberg.

« Pouvez-vous nous dire quelle est la différence, du point de vue technique, entre ces petites voitures et les Google Cars ou les véhicules autonomes que la société Uber est en train de tester à Pittsburgh ? »

Au lieu de répondre, François de Rochebrune lâche précipitamment, sur le ton de la confidence :

— Je voudrais dire que les robots me font extrêmement peur. Je ne suis pas pour. Je ne suis pas du tout pour Uber, pour les véhicules autonomes et ces trucs-là.

— Ah bon, pourquoi ?

— On peut mettre ce micro en off?… Merci… Les compétiteurs ne se posent pas la question sociale, la question de la place du robot dans la société. On va dans le mur. Cette course, je l’ai organisée pour qu’on pose les bonnes questions.

Derrière nous, une élégante dame blonde accompagnée d’un caméraman nous interpelle avec impatience :

« Vous en avez pour longtemps ? J’ai un sujet à tourner, moi ! » Elle se présente : « TF1, bonjour » – à François de Rochebrune qui, illico métamorphosé en organisateur lisse et prévenant, s’éloigne en lui expliquant le principe et le déroulement de la course :

« Savez-vous que c’est une première mondiale pour cette catégorie de robots… ? »

14 heures. Top départ ! Chaque véhicule doit parcourir les 110 mètres du circuit à tour de rôle. « Polyphème », véhicule-cyclope d’un groupe d’étudiants en robotique du prestigieux Laboratoire d’automatique et d’analyse des systèmes… se mange le mur. « RI » s’élance avec une lenteur de corbillard promené dans les rues commerçantes de Rome un jour de marché et fait le tour du circuit en un peu moins de six fastidieuses minutes. Au micro, l’animateur invite le public, une bonne centaine de badauds debout derrière les barrières métalliques qui entourent le circuit, à l’encourager bien fort en tapant des mains – « Allez RI, allez RI !» – ce qui n’a aucun effet sur la progression interminable de la voiture à roulettes. Logique, c’est un robot.

C’est le tour d’E-Rambo, unique candidat de la catégorie « piétons », condamné à concourir contre lui- même sur une piste de dix mètres. Tel un promeneur sur raquettes très fatigué qui aurait épuisé ses vivres depuis plusieurs jours, il s’avance en claudiquant, puis, après un mètre, égaré par la proximité d’une caméra de télé installée sur les parois du circuit, il s’immobilise. Son inventeur, un jeune étudiant, se baisse et le récupère d’une main protectrice.

La triviale réalité

« C’est super, on a six concurrents et il y en a même qui arrivent à faire le tour du circuit ! », ironise Philippe Roussel. Mais peu importe, explique aimablement le quadragénaire robuste, teint rosâtre, mâchoire carrée et cheveux pâles coupés en brosse. L’événement « a surtout l’avantage de faire parler de la robotique, et ça a un côté sympa, bricolage ». Mais c’est bien sûr ! Montrer la vivacité du secteur de la robotique toulousaine tout en l’additionnant du capital sympathie pour les fondus de technos qui bricolent chez eux pendant leur temps libre, de façon totalement désintéressée. La légende de la Silicon valley rejouée à l’infini :

« Mesdames, messieurs, la robotique, les véhicules autonomes et les systèmes embarqués, ce n’est pas le complexe militaro-industriel, c’est un réseau de geeks, “les copains de François”, qui s’éclatent dans leur garage. Des marginaux créatifs, un peu fêlés. »

L’insolite au service de l’establishment

« Vous entendez les cloches ? », demande le consultant en levant l’index. Incroyable mais vrai : juste en face du circuit, les cloches de l’église de la paroisse Saint-Exupère se sont mises à tintinabuler. On reconnaît l’air de La Guerre des étoiles. Puis celui de Star Trek. Puis celui de Mission impossible. Silence recueilli.

« Ce sont des copains de François qui ont des contacts dans la paroisse », explique Philippe Roussel. Je lui pose la question que je viens de poser à François de Rochebrune :

— Pouvez-vous nous dire quelle est la différence, du point de vue technique, entre ces petites voitures et les Google Cars ou les véhicules autonomes Uber ?

— Ce qu’on voit ici, c’est une version amateur low-cost des véhicules autonomes de Google, explique-t-il, parce que ces candidats n’ont pas forcément de quoi se payer un lidar ou des caméras à 360°. Mais le principe est le même que ce que fait, par exemple, la société Easymile, qui teste actuellement des véhicules autonomes pour la RATP sur la base de Francazal.

À quelques kilomètres au sud de Toulouse, une ancienne base militaire est désormais dédiée au perfectionnement des drones et des véhicules autonomes de toutes les entreprises du coin. Easymile a notamment mis au point des minibus capables de naviguer d’un point A à un point B sur un circuit bien balisé.

— Quel est l’intérêt qu’il n’y ait plus de conducteur ?

— D’après une étude du cabinet KPMG, 94 % des accidents sont dus à des erreurs humaines. Les véhicules autonomes permettront de faire des économies considérables : plus d’accidents, donc optimisation du trafic, plus de tôlerie à réparer, plus de blessés, plus de morts, ce qui permettra par exemple à ces gens d’être productifs, de travailler, au lieu d’être morts.

Au-delà de l’idée, audacieuse, que les morts seraient des fainéants impénitents, notre consultant oublie un peu vite les bugs et les pannes mécaniques. D’autant que l’enquête de KPMG, pourtant extrêmement optimiste, puisqu’elle est financée par les industries automobiles anglaises, se contente d’annoncer que les accidents seront divisés par deux, ce qui témoigne déjà d’une grande confiance dans la technologie. Tout en précisant que les voitures réellement en mesure de se conduire toutes seules ne sont pas à l’ordre du jour – pas avant 2030 –, cette étude montre bien l’intérêt de ces voitures, peut-être « autonomes » à terme, mais en tous cas très bientôt « connectées » et « intelligentes ». Pour tout un secteur de l’économie, l’introduction progressive de systèmes de conduite automatique (conduite assistée pour se garer, pour les embouteillages, en cas de baisse d’attention, freinage d’urgence, etc.) va de pair avec la capacités des véhicules, bourrés de capteurs et de caméras, de communiquer en permanence avec les réseaux mobiles et GPS. C’est là qu’est la manne. KPMG souligne les retombées économiques colossales induites par l’explosion des données disponibles : surveillance de la conduite et des itinéraires par les assureurs, les gestionnaires de big data, les annonceurs ; transfert de données entre véhicules. Est-ce qu’il s’assoupit au volant ? Combien de passagers y-a-t-il ? À quelle fréquence téléphone-t-il, s’arrête-t-il pour acheter quelque chose ?

Dans l’immédiat, l’idée n’est donc pas tant de faire disparaître le conducteur que de le mettre sous étroite surveillance. Ce que le groupe PSA, par exemple, pour justifier ses projets de véhicules autonomes et connectés, a le toupet d’appeler « répondre à l’évolution des attentes et des usages des clients en matière de mobilité ». On entend pourtant rarement les gens déplorer qu’il n’y ait pas assez d’électronique dans leur voiture…

Dégagez-moi tous ces cochers !

« Moi, je suis inquiet pour les taxis », affirme Philippe Roussel avec philosophie, avant de préciser sa pensée, moins altruiste qu’il n’y paraît de prime abord :

« Je suis inquiet du jour où les taxis vont bloquer la ville parce qu’ils ont compris que leur boulot va disparaître. Je suis inquiet des soulèvements que ça peut produire. Mais ils disparaîtront aussi sûrement que les chauffeurs de diligence, que ce soit les taxis ou les chauffeurs de VTC – au moins ça va les mettre d’accord ! Ça c’est inéluctable. »

Et, là encore, quoi de plus efficace, pour que ce soit le cas, que de présenter la chose comme déjà faite ? Quelques jours plus tôt, le journal Le Monde titrait qu’« à Pittsburgh, les clients d’Uber peuvent commander une voiture sans chauffeur » (15 septembre 2016). Il faut avoir lu l’article jusqu’à la vingt-troisième ligne pour comprendre qu’en réalité, ces voitures ne roulent pas toutes seules mais avec deux techniciens d’Uber à leur bord. Un mois plutôt, autre gros titre, dans le même journal : « Les premiers taxis sans chauffeur roulent à Singapour » (25 août 2016). Sauf que chacun d’eux roule avec un ingénieur de la société assis sur le siège-conducteur. Mais le message retenu par les lecteurs, c’est celui que martèle le délicieux Philippe Roussel : « Les Américains et les Chinois, eux, ils avancent. Alors soit on est au même niveau, sinon on perdra. » À Pittsburgh et à Singapour, c’est déjà fait : il n’est plus temps de tergiverser. De toute façon, les chauffeurs de taxi, c’est cuit. Fini. Qui serait assez bête pour défendre un métier qui, à peu de chose près, n’existe même plus ?

Ce désir de s’en remettre totalement aux forces dominantes, de faire allégeance au fétiche technologique, ne nécessite-t-il pas de rabaisser par avance les humains au rang de babouins archaïques, à peine dignes d’approcher ces automobiles merveilleuses ? Ainsi, la mystification de la voiture « autonome », de l’humanité supplantée, se traduit-elle par une franche inversion de la réalité : les conducteurs sont présentés comme un élément gênant dont il faut se débarrasser au plus vite pour que les voitures puissent rouler tranquillement. Dans l’article du journal Le Monde consacré à Pittsburgh, le journaliste fait ainsi preuve d’une distance exemplaire en écrivant que « l’objectif ultime est désormais de se passer de chauffeurs, sources de coûts et d’accidents ». Leur existence en deviendrait presque révoltante ! Et le journal Les Échos de titrer, avec une mauvaise foi réjouissante : « L’humain, point faible de l’auto autonome » (30 juin 2015). Si ces empotés acceptaient de lâcher prise, la voiture autonome serait déjà là…

Le soleil commence à rougeoyer sur le clocher de l’église Saint Exupère, dont les cloches se remettent à interpréter La Guerre des étoiles. Finalement, Turbot, la voiture de l’informaticien de Météo-France, l’emporte haut la main face à la foule de ses compétiteurs. Vers 18 heures, l’homme à l’air sage et son fils ont droit à une petite coupe. Le père dit quelques mots, photographie le fils avec le trophée. Les autres enfants, assis en tailleur devant le circuit en ce mercredi après-midi, ont déserté depuis longtemps. Au bout du énième interminable tour de circuit, l’un d’eux tirait son copain par le bras en disant :

« C’est nul. Viens, on va au parc voir les canards… »

Il est vrai qu’après une course de robots, la moindre créature issue du monde animal ne peut que susciter en chacun de nous une fascination émerveillée.

Célia Izoard

Toulouse, novembre 2016.

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