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Posts Tagged ‘Ivan Illich’

Ivan Illich, Le travail fantôme, 1980

30 mars 2019 Laisser un commentaire

Le roman de Nadine Gordimer Burger’s Daughter était sur mon bureau lorsque j’ai commencé à ébaucher cet essai. L’auteur y montre avec une rare maîtrise l’image arrogante du libéralisme de notre époque renvoyée par le brillant et cynique miroir de sa terre natale, l’État policier d’Afrique du Sud. Son héroïne souffre d’une « maladie » :

« L’incapacité d’ignorer qu’une vie normale et saine a pour condition la souffrance d’autres êtres humains. »

Dans Feminization of America, Ann Douglas dégage une idée similaire. Pour elle, la « maladie » vient de la perte d’une sentimentalité – une sentimentalité attachée à des valeurs qui sont précisément celles que la société industrielle détruit. Quiconque souffre de cette perte de sentimentalité prend conscience de la ségrégation : celle que nous connaissons maintenant, ou celle qui sera notre lot après la révolution.

Dans cet essai je veux explorer pourquoi, dans une société industrielle, une telle ségrégation existe inéluctablement ; pourquoi, sans ségrégation basée sur le sexe ou la pigmentation, sur les diplômes ou la race ou sur l’adhésion à un parti, une société construite sur le postulat de la rareté ne peut exister. Et, pour approcher en termes concrets les formes méconnues de la ségrégation, je veux parler de la bifurcation fondamentale du travail qu’implique le mode de production industriel. Lire la suite…

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Ivan Illich, Critique de la pensée du risque, 2002

30 mars 2019 Laisser un commentaire

Ivan Illich est mort brusquement le 2 décembre 2002. Le matin même, il avait retravaillé ce texte et l’avait pourvu de notes. Au cours des semaines précédentes, nous nous étions rencontrés régulièrement pour méditer ensemble sur la bonne manière d’aborder par écrit la destruction de l’expérience concrète et sensuelle du présent par l’obsession pour le risque statistique. C’est finalement l’essai de Gerd Gigerenzer, Penser le risque. Apprendre à vivre dans l’incertitude [1] qui nous a offert l’occasion de mettre nos ruminations communes par écrit sous forme d’une recension critique. Après m’avoir congédiée plus d’une fois après lecture de mes premiers brouillons, il m’a finalement invitée à m’asseoir à sa table et, durant de longues heures, nous avons discuté des formules les plus aptes à exprimer une position commune et avons patiemment forgé les phrases les exprimant. Je lui suis très reconnaissante de ses dernières corrections, que j’ai introduites seule dans notre texte.

Silja Samerski

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Olivier Rey, Milieu, robustesse, convivialité, 2016

5 janvier 2019 Laisser un commentaire

C’est en 1972 que fut publié le rapport The Limits to Growth, résultat d’une étude commanditée par le Club de Rome – think tank composé de scientifiques, d’économistes, de hauts fonctionnaires et d’industriels. Ce rapport mettait en garde : le mode de développement adopté depuis la révolution industrielle européenne, s’il était poursuivi, n’allait pas tarder à outrepasser les possibilités d’une nature finie, à ruiner celle-ci et, par voie de conséquence, à précipiter l’humanité dans le chaos. Le constat n’était pas nouveau, mais on peut faire crédit aux rédacteurs du rapport de l’avoir fait, simulations informatiques à l’appui, et dans le style réclamé par les institutions internationales. Lire la suite…

Ivan Illich, L’énergie, un objet social, 1983

5 août 2018 Laisser un commentaire

Il y a peu en commun entre le symbole « E » qu’utilise le physicien et l’« énergie », quand ce mot est utilisé par un économiste, un politicien ou un passionné de moulins à vent. « E » est un algorithme, « énergie », un mot chargé de sens. « E » n’a de sens que dans une formule, le mot « énergie » est lourd d’implications cachées : il renvoie à un subtil « quelque chose » qui a la capacité de mettre la nature au travail. C’est quand il parle à ses clients que l’ingénieur dont la routine consiste à s’occuper de mégawatts prononce le mot « énergie ». Aujourd’hui, l’énergie a détrôné le travail en tant que symbole de ce dont les individus et les sociétés ont besoin. C’est un symbole qui va comme un gant à notre époque : celui de tout ce qui est à la fois abondant et rare. Lire la suite…

Olivier Rey, Le transhumanisme comme régression, 2014

27 mars 2018 Laisser un commentaire

Au début du XVIIe siècle, Cervantès a mis en scène dans le premier roman moderne, Don Quichotte, un personnage si imbu de romans de chevalerie que c’est à travers eux qu’il appréhendait la réalité, ce qui lui valut bien des déboires. Au XIXe siècle, Flaubert a raconté une histoire similaire : à la place de Don Quichotte parcourant l’Espagne, madame Bovary dans la campagne normande, à la place des romans de chevalerie qui ont détraqué l’esprit du Quichotte, les romans d’amour de style troubadour qui ont égaré Emma. Là encore, la confrontation à la réalité est douloureuse. Peut-être qu’au XXIe siècle, il faudra écrire l’histoire d’un être gavé de propagande transhumaniste, et déconfit de ne pas trouver dans les implants, prothèses, augmentations et autres interfaces corps-machine l’accomplissement et l’enchantement qu’on lui prédisait et qu’il se promettait. Lire la suite…

Anne Steiner, Université: la changer ou l’achever?, 2014

16 novembre 2017 Laisser un commentaire

La reproduction des élites

Jusqu’au début des années 1950, il y a eu en France, comme sous d’autres noms dans la majorité des pays industrialisés, deux réseaux d’enseignement bien distincts :

— Le réseau primaire, réservé aux enfants des classes populaires, qui conduisait au certificat d’études primaires complété, éventuellement, par une ou deux années de cours en école primaire supérieure (enseignement général) ou en centre d’apprentissage (enseignement professionnel). On en sortait à l’âge de 13 ou 14 ans. Ceux qui avaient été le plus loin pouvaient espérer obtenir des emplois d’ouvriers qualifiés ou d’employés. Mais, globalement, ce réseau ne formait qu’à des emplois d’exécution.

— Le réseau secondaire supérieur réservé aux enfants de la bourgeoisie, qui conduisait au baccalauréat et aux études supérieures. On le quittait entre 20 et 25 ans. L’enseignement secondaire ne s’inscrivait pas alors dans la continuité du primaire. Il y avait un examen d’entrée en classe de sixième. Les lycées, situés en centre-ville, possédaient leur propre premier cycle appelé « petit lycée » et, pour certains, leurs propres classes élémentaires. Fréquenter ces classes constituait la meilleure garantie d’accéder au secondaire. Le passage par ce réseau débouchait, selon le cursus suivi, sur des professions libérales, des carrières intéressantes dans l’administration, des emplois d’encadrement et de direction dans l’industrie.

Le baccalauréat et la maîtrise du latin établissaient alors une frontière étanche entre l’homme du peuple et le bourgeois. L’enseignement des langues anciennes empêchait qu’un bon élève ayant acquis après les classes élémentaires un complément de formation technique ou générale puisse devenir aussi instruit et cultivé qu’un élève moyen ayant terminé le cycle secondaire : il instituait une véritable barrière de caste et c’était sa principale fonction. Quant à l’université, telle que la définissait le décret napoléonien de 1808, elle avait pour unique mission, jusqu’au milieu du XXe siècle, la reproduction des élites. On ne « parvenait », on ne devenait véritablement un bourgeois que si l’on réussissait à faire donner à ses enfants l’instruction secondaire qui ferait d’eux des bacheliers puis des étudiants. Lire la suite…

Vous avez dit “autonomie”?, 2005

Introduction croisée aux conceptions de l’autonomie de Cornélius Castoriadis et Ivan Illich

Il commence à y avoir pas mal de textes qui circulent sur Castoriadis, peut-être moins sur Illich. Mettre en parallèle, et de manière critique, leurs deux conceptions de l’autonomie permet de souligner à quel point nous pouvons entendre dans ce terme assez répandu des choses bien différentes. L’enjeu de ce texte est, au départ, d’engendrer un débat dans le cadre de rencontres. J’aimerais qu’il permette également à d’autres groupes, collectifs, etc. de reprendre et de ré-élaborer cette notion d’autonomie, pour bien la séparer des problématiques de l’autarcie ou de l’autosuffisance… Hop !

 

Texte réalisé en préparation à des rencontres organisées

avec la coopérative Longo maï de Grange Neuve à Limans, août-septembre 2005.

 

Avant-propos.

Je ne sais pas vraiment sur quoi tout cela va déboucher, sur quoi nous voudrons que cela débouche. Peut-être sera-ce l’occasion d’un débat, mais il est toujours difficile de le présager. Peut-être que cela restera un document de travail susceptible de fournir des points de repère. Il s’agira ici, pour moi, de présenter deux auteurs qui ont, chacun à leur manière, essayé de donner un sens spécifique au concept d’autonomie. Chez l’un comme chez l’autre, le terme n’est pas utilisé en référence à la “mouvance autonome” qui est née en Europe occidentale dans les années 1970. Il ne sera donc pas question ici de ces mouvements historiques. Mais, comme nous allons le voir, leurs pensées de l’autonomie ne sont pas sans rapport avec le contenu que nous avons ou pourrions donner à ce que nous nommons les luttes autonomes. Ce recours à des références théoriques ne vise donc pas tant à “augmenter l’érudition” qu’à nous permettre d’être plus clair, plus précis quand nous parlons d’autonomie. Et peut-être à orienter de manières nouvelles nos propres pratiques. Lire la suite…

André Gorz, L’idéologie sociale de la bagnole, 1973

27 avril 2015 Laisser un commentaire

Le vice profond des bagnoles, c’est qu’elles sont comme les châteaux ou les villa sur la Côte : des biens de luxe inventés pour le plaisir exclusif d’une minorité de très riches et que rien, dans leur conception et leur nature, ne destinait au peuple. A la différence de l’aspirateur, de l’appareil de T.S.F. ou de la bicyclette, qui gardent toute leur valeur d’usage quand tout le monde en dispose, la bagnole, comme la villa sur la côte, n’a d’intérêt et d’avantages que dans la mesure où la masse n’en dispose pas. C’est que, par sa conception comme par sa destination originelle, la bagnole est un bien de luxe. Et le luxe, par essence, cela ne se démocratise pas : si tout le monde accède au luxe, plus personne n’en tire d’avantages ; au contraire : tout le monde roule, frustre et dépossède les autres et est roulé, frustré et dépossédé par eux. Lire la suite…

André Gorz, The Social Ideology of the Motorcar, 1973

27 avril 2015 Laisser un commentaire

The worst thing about cars is that they are like castles or villas by the sea: luxury goods invented for the exclusive pleasure of a very rich minority, and which in conception and nature were never intended for the people. Unlike the vacuum cleaner, the radio, or the bicycle, which retain their use value when everyone has one, the car, like a villa by the sea, is only desirable and useful insofar as the masses don’t have one. That is how in both conception and original purpose the car is a luxury good. And the essence of luxury is that it cannot be democratised. If everyone can have luxury, no one gets any advantages from it. On the contrary, everyone diddles, cheats, and frustrates everyone else, and is diddled, cheated, and frustrated in return. Lire la suite…

Radio: Olivier Rey, Une question de taille, 2014

4 janvier 2015 Laisser un commentaire

La perte de la mesure

Dans la continuité des travaux d’Ivan Illich et du penseur autrichien Leopold Kohr, le mathématicien et philosophe Olivier Rey montre dans son dernier livre, Une question de taille (éd. Stock, 2014), comment et pourquoi nous avons perdu le sens de la mesure au cours des derniers siècles.

 

Cédric Biagini : Dans votre livre, vous expliquez qu’aujourd’hui tout se mesure alors qu’en même temps, les questions de taille sont méprisées. Bien que nous mesurions tout, nous avons perdu le sens de la mesure.

Olivier Rey : Le mot « mesure » a deux sens en français – une ambivalence qui se retrouve dans de nombreuses langues. D’une part, il désigne l’évaluation d’une quantité avec un instrument de mesure, d’autre part, il désigne ce qui a trait à la juste mesure. Ces deux sens ne sont pas complètement détachés l’un de l’autre, puisque la juste mesure suppose une modération dans l’ordre des quantités, mais évidemment, il ne suffit pas d’évaluer des quantités pour garder la mesure. Depuis plusieurs siècles, en Occident, on s’est livré frénétiquement à la mesure au premier sens du terme – on mesure absolument tout, aujourd’hui, numériquement –, et en même temps la mesure, au sens de juste mesure, a complètement été mise à l’écart. Lire la suite…