Creuse-Citron, A propos de PMO et de la « question trans », 2023

Il arrive que Creuse-Citron publie des textes écrits ou diffusés par le collectif Pièces et Main d’œuvre (PMO), ou encore que nous nous appuyions sur leurs analyses et enquêtes.

 

Sans être d’accord avec tout, sur le fond ou la forme, nous sommes d’accord sur l’essentiel, et trouvons souvent des choses nourrissantes dans leur travail.

Or PMO est la cible d’une campagne d’attaques très virulentes émanant de certains militants LGBT, les accusant d’être homophobes, transphobes, masculinistes, et plus généralement réactionnaires. Il s’agit selon nous d’une campagne de pure calomnie sans aucun fondement (sinon nous ne les publierions pas comme nous le faisons) et il nous paraît utile de réagir à ces attaques car nous avons pu voir des gens de bonne foi renoncer à aller y voir de plus près à cause de ces calomnies.

Ces campagnes sont révélatrices de la situation sociale et politique actuelle. La place hégémonique d’Internet a de toute évidence des conséquences catastrophiques sur les capacités de raisonnement ou l’indépendance de jugement. On constate un progrès continu de la pensée-slogan et de raisonnements binaires redoutablement simplistes. Des polémiques prenant des proportions et un ton démesuré font obstacles à une analyse un peu dépassionnée et distanciée des positions défendues par les uns et les autres (fût-ce par des adversaires politiques).

Ce qui est d’autant plus nuisible que la situation réelle est en fait de plus en plus compliquée, avec des problèmes généraux qui semblent toujours plus inextricables, des individus toujours plus maltraités par un monde social de plus en plus hostile et fou, et une société toujours plus inondée de propagandes et manipulations de toutes sortes.

Dans un tel contexte, ce dont chacun aurait besoin, c’est de finesse, de nuance, de prudence, pour essayer d’y voir clair, plutôt que de l’emphase ou des insultes (même si nous savons bien que la vie politique ne peut pas échapper au conflit et donc à une forme de violence : on ne peut pas être contre toute polémique).

PMO n’est pas le seul collectif à être victime de telles attaques : le journal La Décroissance et d’autres collectifs proches des positions anti-industrielles connaissent des campagnes comparables de calomnie.

On peut aussi citer le cas de Marie-Jo Bonnet, féministe radicale de la première heure, militante du mouvement lesbien, et néanmoins victime d’une campagne semblable pour avoir critiqué la gestation pour autrui (GPA [1] : le fait pour une femme de « louer son ventre » pour porter un enfant qui sera ensuite récupéré par ses « parents génétiques » – cette technique est pour l’instant toujours interdite en France) [2].

Il faut enfin évoquer la situation de Caroline Eliachef et Céline Masson, deux psychanalystes et pédopsychiatres qui ont publié récemment La Fabrique de l’enfant transgenre [3]. Ce livre mesuré et prudent apporte une réflexion fort intéressante et abordable sur cette question ; ses autrices sont pourtant victimes d’une campagne très violente et coordonnée ; elles ne peuvent plus présenter leur analyse nulle part et sont affublées des mêmes qualificatifs infâmants que ceux qui accablent PMO, par des gens dont la majorité n’ont sans doute pas lu une ligne de leur livre.

Ces autrices émettent l’hypothèse que les cas de « troubles de l’identité sexuelle » qui se multiplient ces dernières années ont des origines et une nature très différentes de ce que l’on connaissait précédemment, notamment parce que cela concerne désormais surtout des adolescents sans antécédents particuliers, alors qu’auparavant les « disphories de genre » apparaissaient de manière flagrante dès la petite enfance. Elles pointent aussi dans leur livre le rôle, sans doute central, des réseaux sociaux – et du mélange très particulier de narcissisme et de conformisme qu’ils véhiculent [4].

Leur position est un appel à une distance réflexive et à la prudence, quant à l’usage d’hormones ou d’opérations chirurgicales sur des enfants ou adolescents visant à les faire changer de sexe ; alors que les lobbys LGBTIQ+ mènent une campagne internationale visant à la dérégulation de telles interventions médicales irréversibles.

Notre prise de position en soutien à ces personnes est l’occasion de réfléchir au militantisme trans et LGBTIQ+ : ce mouvement politico-idéologique (puisque c’est bien de cela qu’il s’agit) occupant une place de plus en plus importante à l’heure actuelle.

Nous sommes conscients que c’est une question d’autant plus difficile que s’y mêlent de manière très imbriquée des questions personnelles et intimes – sur lesquelles nous n’avons peut-être rien d’autre à dire que : chacun vit comme il peut et comme il veut – et des questions proprement politiques qui, elles, nous concernent très directement.

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En 2014 Alexis Escudero (alors très proche de PMO) publie La Reproduction artificielle de l’humain [5] ; ce livre est une analyse très argumentée de la procréation médicalement assistée (PMA), et il est très vite attaqué par les groupes LGBT de l’époque, d’une manière identique à ce qui se passe aujourd’hui.

Ce livre et les textes qui l’ont suivi disent sans ambiguïté qu’ils s’opposent à la PMA pour quiconque (couples homosexuels, hétérosexuels ou personnes seules). L’auteur a d’ailleurs par la suite défendu comme perspective de lutte le développement du droit à l’adoption pour les couples homosexuels. Il est donc impossible pour une personne de bonne foi et rationnelle de trouver la moindre attaque ou position intolérante ou discriminatoire contre les homosexuels dans ces textes.

Escudero et PMO, comme l’ensemble du courant anti-industriel, critiquent l’emprise du monde industriel sur la nature et les sociétés humaines, en termes de pollution ou du point de vue sanitaire, mais aussi du point de vue de la liberté et de l’idéal d’une société réellement démocratique.

Il est cohérent, à côté de la critique du nucléaire, de la pétrochimie ou des OGM, d’ébaucher une analyse critique de la médecine industrielle, qui nous dépossède de nous-mêmes et de la maîtrise de notre santé, et s’appuie sur une vision très réductrice des êtres vivants et des maladies. Ivan Illich a initié cette critique dans les années 1970 avec son livre devenu classique Némésis médicale.

(De façon schématique, la médecine industrielle conçoit les êtres vivants comme des machines d’un genre particulier, et les maladies – ou plutôt les symptômes – comme des dysfonctionnements de telle ou telle partie, causés soit par un défaut de fabrication et de codage, soit par une attaque d’un ennemi extérieur).

C’est dans ce contexte qu’Escudero développe la critique de la PMA : celle-ci manifeste l’emprise de la médecine industrielle et de la technoscience sur les humains, et plus encore elle transforme la reproduction en une fabrication. Des expériences humaines fondamentales – faire des enfants, les porter et les mettre au monde –, qui nous rappellent que les humains sont aussi des animaux, et en l’occurrence des mammifères, sont attaquées.

Evidemment, la médecine moderne, et notamment la PMA, répond aussi à des souffrances et des besoins réels. Aussi une réflexion critique sur la médecine est toujours une chose difficile : elle rencontre immédiatement des préoccupations intimes et souvent douloureuses. Une telle réflexion est néanmoins indispensable, car l’efficacité relative de la médecine tend à faire oublier les multiples conséquences négatives inséparables de ses succès, notamment du point de vue politique.

Chacun peut bien sûr discuter ces positions, y adhérer ou non ; mais parler d’homophobie à ce propos est de la malhonnêteté intellectuelle. On voit ici la conséquence d’une pensée qui ne connaît plus que les oppositions binaires : puisque l’extrême-droite catholique ou musulmane condamne la PMA, ceux qui la critiquent pour toute autre raison doivent forcément être religieux intégristes, ou au moins réactionnaires, homophobes, etc. Le plus regrettable étant que de telles attitudes empêchent des gens de réfléchir à ces questions essentielles et d’entendre (pour les discuter bien sûr) les arguments rationnels avancés par Escudero sur ces questions.

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Il nous semble important de répondre à un argument constamment opposé à la critique de la médecine ou de la procréation médicalement assistée, et que l’on rencontre aussi dès que l’on essaye de réfléchir aux trans (et qui revient désormais tout le temps dès que l’on aborde la question d’une « minorité »). On nous dit : cette question ne regarde que les personnes directement concernées, c’est une question de choix et de liberté individuelle, et personne d’autre n’a rien à en dire, n’est légitime pour s’exprimer à ce propos.

Pour ce qui nous concerne en tout cas, nous ne jugeons pas de manière morale les gens qui choisissent d’avoir recourt à la PMA, ou les choix de quiconque pour ce qui concerne sa vie (tant que cela n’attente pas visiblement à la vie d’autrui bien sûr). Chacun se débrouille comme il peut dans un monde très compliqué et très dur ; tout le monde est pris dans des contradictions plus ou moins difficiles, et nous ne voulons pas juger comment chacun se débrouille avec ça.

Mais la PMA, comme toutes les technologies, avant de relever du choix et de la liberté individuelle de ces utilisateurs / consommateurs potentiels, est d’abord une production sociale. Pour que des gens choisissent d’y avoir recours ou non, il faut d’abord que la PMA ait été produite.

Toute technologie est d’abord le résultat d’un certain monde, qui met toute sa puissance technique, économique, politique, pour la développer et la promouvoir. Cela transforme en fait la société, le monde et la vie de l’ensemble des humains, qu’ils y aient recours ou non.

Et c’est bien cela l’enjeu de ces textes critiques, non pas en termes de morale ou de choix individuel, mais en terme proprement social et politique : les êtres humains se rappelleront-ils qu’ils font partie de la nature, à leur manière très particulière bien sûr? Seront-ils conscients qu’en détruisant la nature c’est eux-mêmes et leur liberté qu’ils détruisent ?

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En 2014 PMO publie la brochure Ceci n’est pas une femme. A propos des tordus queer.

Disons tout de suite que nous sommes mitigés quant à ce texte et à sa forme très polémique dès son titre, et même en désaccords sur le fond avec certains passages.

Le sujet principal de cette brochure, ce ne sont pas les transgenres ni même les organisations LGBT, mais bien la théorie ou l’idéologie queer, plus communément nommée gender studies (ou études de genre), théorie sous-jacente au mouvement LGBTIQ+ et à beaucoup de discours féministes contemporains, bien que pas grand-monde sans doute n’ait lu les pensums de Judith Butler et consorts.

La thèse de Pièces et Main d’œuvre est que la théorie queer est inséparable du développement technoscientifique contemporain et de sa prétention à s’émanciper radicalement des contraintes naturelles – pour les remplacer par des contraintes sociales, techniques, gestionnaires. Ce qu’ils appellent le monde-machine ou le techno-totalitarisme.

Il est question ici non seulement du masculin et du féminin, mais aussi des liens entre nature et culture, avec des points de vue historiques et scientifiques, politiques, voire franchement philosophiques. On n’y trouve rien d’homophobe ou de transphobe, mais des affirmations qui sont sans doute inacceptables aujourd’hui pour beaucoup de monde, en tout cas pour beaucoup de militants : la nature existe, les humains sont, aussi, des animaux qui font partie de la nature, la différence des sexes existe donc aussi chez les humains (et pas seulement chez les autres animaux), elle n’est pas seulement une construction sociale, aussi transformée soit-elle par les différentes cultures dans l’histoire humaine (mais tout ce qui est humain est de la nature transformée par la culture).

PMO accorde une place importante dans sa brochure à des considérations sur le langage. Ce qui caractérise la situation actuelle, à cet égard, c’est la volonté de groupes militants d’imposer de nouveaux mots ou tournures de phrases, ou de nouvelles significations à de mots anciens ; il n’est pas excessif de parler d’une censure du langage. Comment qualifier par exemple la volonté de remplacer le mot « femme » par « personne avec un utérus » ?

Les langues humaines se sont toujours transformées, mais généralement assez lentement et de manière spontanée, sous l’effet d’évolutions progressives des usages finissant par s’imposer comme normes. Il est arrivé que des États s’efforcent d’imposer de manière autoritaire des transformations de la langue, avec plus ou moins de succès, mais il est assez inédit de voir des groupes politiques très minoritaires, parvenir en partie à transformer le langage. Le mouvement LGBTIQ+ y parvient, et cela illustre un paradoxe de sa situation : il est à la fois minoritaire et dominant.

Il est difficile d’établir de manière incontestable quelle proportion de la population est transgenre, intersexe, etc. – notamment pour des raisons de définition. Mais il semble difficilement contestable qu’il s’agit d’un petit nombre de personnes. Comme toutes les minorités, ces personnes sont susceptibles d’être victimes de discrimination, d’ostracisme ou de violence.

Pourtant « la cause trans » et ses organisations ont acquis en quelques années une position, sur internet, dans la plupart des médias, et au sein de « la gauche et de l’extrême-gauche », que l’on peut qualifier de dominante.

Il existe en tout cas dans de nombreux milieux une espèce de conformisme LGBTIQ+ – compatible, superficiel et peu propice à une réflexion sérieuse, comme tous les conformismes. Pour preuve, il suffit de penser à la puissance des campagnes de calomnie évoquées ci- dessus, et plus encore à l’efficacité de la mise à l’index – de la censure – qui les a accompagnées. Escudero et plus récemment Eliachef et Masson se sont ainsi vu refuser la possibilité de s’exprimer presque partout, notamment dans des librairies, lieux associatifs, radios ou sites internet, étiquetés de gauche, d’extrême-gauche, ou libertaires, où ils avaient la possibilité de s’exprimer précédemment.

C’est aussi sur une transformation autoritaire du langage que s’appuient ces campagnes de calomnie, en redéfinissant de la manière adéquate les mots « homophobe » et « transphobe », « féministe » et donc « antiféministe », etc. Celui qui dit que la nature existe et que les humains en font partie serait un réactionnaire, voire un fasciste ; celui qui dit qu’il existe, dans la nature, et donc chez les humains, un sexe masculin et un sexe féminin serait transphobe, etc.

Vouloir imposer le mot « cisgenre », ou désormais simplement « cis », pour désigner qui n’est pas transgenre (soit l’immense majorité de la population) n’est pas non plus une manière d’éclairer ces questions, ou de faire progresser la liberté dans la manière d’être un homme ou une femme.

Si tu n’es pas transgenre, alors tu es cisgenre, avec tout le flou de la définition – mais on peut vraiment douter qu’il s’agisse d’un simple constat neutre : tu n’es pas trans. Cela semble plutôt vouloir dire : si tu n’es pas trans, alors tu es cis, et donc porteur d’une norme oppressive, d’une vision stéréotypée et fermée des hommes et des femmes et de leurs rôles etc.

Voilà en tout cas une assignation qui ne nous convient pas.

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Le plus choquant pour les militants LGBTIQ+ est peut-être d’affirmer que la médecine et la science moderne ne peuvent pas changer le sexe d’une personne. Dire qu’une personne peut « changer de sexe », c’est une fausse promesse et un abus de langage. En effet, les services médicaux qui pratiquent les transitions parlent bien de traitements hormonaux et d’opérations de chirurgie esthétique qui donnent les apparences d’un corps de sexe masculin ou féminin : les apparences, pas la réalité.

On dira bien sûr que cela dépend de la définition que l’on donne de la différence des sexes (si l’on admet qu’elle existe… mais si elle n’existe pas, alors que veut dire changer de sexe ?). Définition scientifique moderne génétique et hormonale, ou définition prémoderne – la capacité ou non de porter et mettre au monde les enfants [6]. La moindre des choses semble en tout cas de reconnaître que rien de tout cela ne va de soi ; plutôt que d’accepter comme une évidence hors de discussion que telle personne est devenue une femme ou un homme.

Une autre question se pose d’ailleurs désormais : l’administration d’un pays a-t-elle le pouvoir de faire d’une femme un homme, ou d’un homme une femme. La doctrine dite « affirmative » vient en effet d’être reconnue par la loi espagnole : toute personne de 16 ans et plus peut désormais dans ce pays venir « affirmer » devant l’administration à quel genre elle appartient, et celle-ci devra officialiser dans l’état civil cette déclaration, ce ressenti.

Il est bien clair qu’il s’agit là d’une transformation radicale de ce que veut dire « être une femme ou un homme », qui implique beaucoup de choses à tous égards. Nous n’allons pas prétendre discuter ici davantage de questions d’une telle ampleur, avec des conséquences potentiellement si considérables pour l’idée de vérité, pour la société et la politique, et aussi pour chaque individu avec son histoire particulière, intime – obscure aux autres et souvent à lui-même.

Mais par contre nous affirmons que ces questions doivent être posées et discutées, nous refusons qu’elles soient évacuées par l’acceptation superficielle de tournures de langage stéréotypées, par conformisme, par lâcheté.

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Il ne nous semble pas inutile de résumer ce qui pour nous pose problème de manière indubitable dans le mouvement trans, les moyens qu’il emploie et le programme qu’il défend.

Il y a d’abord, dans les moyens employés, la tentative de censurer toute discussion ouverte et toute réflexion réelle, c’est à dire potentiellement critique ; alors que ces questions touchent l’un des principaux enjeux politiques de notre temps : le rapport des humains avec la nature autour d’eux et en eux.

Il y a la propagande massive sur internet, en faveur des transitions médicalisées comme réponse quasi automatique à tout mal-être (adolescent notamment).

Quant au programme et aux revendications explicites des organisations LGBTIQ+ en France et dans de nombreux pays, il y a l’accès le moins restrictif possible aux techniques médicales hormonales et chirurgicales de transition (y compris pour les adolescents et les enfants) ; sans encadrement ou enquête psychologique, sans interlocuteur pour poser la question : est-ce pertinent ? – sans distance réflexive extérieure.

Il y a la doctrine dite de « l’affirmation », qui vise à transformer le fait d’être une femme ou un homme en un ressenti intime, sans aucun rapport avec aucune réalité objectivable.

Quant aux perspectives plus générales et implicites de ces organisations (perspectives que l’on peut au moins supposer dans la mesure où si ces organisations ne présentent à notre connaissance guère de « production théorique » quelconque, il existe par contre de nombreux théoriciens et universitaires queer avec des propositions très explicites) il y a la volonté d’abolir toute référence aux deux sexes, voire à des genres masculin et féminin stables – en fait d’abolir toute référence à la nature et à la réalité, dans la droite ligne du « constructivisme radical postmoderne » : tout est construit, et peut donc être déconstruit et reconstruit à volonté.

La conclusion logique de cela, c’est le transhumanisme et la toute puissance des technologies au service de sujets réduits à être des « porteurs de rôles et vitrines de marchandises ».

Ce que nous défendrions pour notre part, dans ce domaine comme dans tous les autres, c’est de cultiver la liberté individuelle et collective. Cultiver la liberté dans la manière d’être des hommes et des femmes, critiquer donc les assignations rigides et les stéréotypes comportementaux ; s’efforcer d’être et de vivre comme on le souhaite, découvrir et cultiver ses penchants (et notamment ses choix amoureux et érotiques) sans l’aide de quelque technique que ce soit. Cela dans la conscience critique que tout ce qui est humain est toujours de la nature façonnée par de la culture, et donc susceptible d’évoluer et d’être transformé dans le sens de la liberté, dans certaines limites qui sont celles de notre condition humaine.

Nous ne prétendons pas dire ici, ni connaître précisément, où se situent ces limites, quand commence exactement la démesure et son cortège de folies et de malheurs. Mais nous sommes au moins sûr d’une chose : ces limites existent, et notre société les a dépassées dans de nombreux domaines.

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Nous ne mettons pas en doute ce que disent ressentir les personnes qui se définissent comme trans, intersexes, etc. à l’égard de leur corps, leur malaise ou leur souffrance ; ni leur aspiration intense à changer de corps ou d’ « identité sexuelle », ni le fait que certaines de ces personnes (mais pas toutes, loin de là) ayant réalisé une transition par voie médicale se sentent ensuite mieux et davantage elles-mêmes.

Tout ce que nous pouvons dire là-dessus c’est que nous nous défions en général de la médecine scientifique, et de sa prétention à apporter des solutions magiques à toutes les souffrances humaines ; et que nous contestons la prétention de la technoscience à abolir toute forme de limite aux volontés humaines – à nous extraire de notre condition à la fois humaine et naturelle ; voire à abolir purement et simplement la mort, comme le promettent désormais les transhumanistes.

Les personnes qui se définissent comme trans, intersexe, etc. n’adhèrent pas nécessairement aux méthodes et aux positions explicites ou implicites des mouvements LGBT. Beaucoup sont sans doute étrangères aux théories queer et à leur ligne de fuite transhumaniste.

Des discussions un peu profondes avec ces personnes pourraient certainement aider à y voir plus clair : qu’est-ce qui est réellement possible, qu’est-ce qui est souhaitable, du point de vue d’une liberté individuelle et collective qui ne soit pas de la démesure, de l’hybris. Malheureusement la violence des échanges autour de ces questions rend la chose difficile.

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Nous voudrions clore provisoirement ces réflexions par une citation : sur le site internet de la principale organisation LGBT française, on trouve des affiches appelant à la Gay Pride 2023 portant ce slogan : « Mon corps, mon choix, ta gueule. »

Cela résume assez bien le problème dont nous voulions parler ici. Ces organisations mettent en avant le refus des discriminations contre des minorités, le droit de vivre, pour quiconque, comme l’on est et comme l’on veut ; revendication absolument légitime, et qui rencontre heureusement la sympathie de pas mal de monde, même dans notre époque de plus en plus intolérante.

A les croire il n’y a rien d’autre dans leur lutte ; et effectivement on chercherait en vain sur leur site un texte d’analyse générale ou programmatique un tant soit peu conséquent, qui permettrait au moins d’avoir des positions claires à discuter.

Nous espérons avoir un peu montré qu’il y a cependant en réalité, aussi, bien d’autres choses en jeu qu’une question de droit individuel : un discours théorique ou idéologique, une action politique, des organisations, des luttes pour le pouvoir, et une espèce de programme, dont le caractère sous-jacent rend la critique difficile : « circulez, y a rien à voir ».

Voilà qui ne nous convient pas.

Des membres du collectif Creuse Citron

 

Article publié dans
Creuse-Citron, journal de la Creuse libertaire n°77,
août-octobre 2023.

 

Pour lire Creuse-Citron écrire à :
Creuse-Citron, BP 2,
23000 Sainte-Feyre
et <creuse-citron(at)legtux.org>

 

Ce texte a été mis en ligne
sur le site de Pièce et Main d’œuvre
le 16 septembre 2023.

 

Remarques de Sniadecki :

Ce texte se démarque d’une tendance actuelle qui rencontre visiblement un grand succès dans les milieux militants : la recherche du clivage systématique, employant pour cela des moyens rhétoriques sophistiqués, l’intimidation et enfin, l’usage de la force. Une tendance qu’en d’autres temps on dénommait tout simplement le sectarisme.

Tout en rejoignant les positions techno-critiques de PMO, les auteurs de ce texte marquent leurs distances avec certains textes de PMO, quant à la forme et quant au fond. On en vient à se demander si cette possibilité élémentaire de l’usage de la nuance est encore possible tant la prédominance du « qui n’est pas totalement avec moi est totalement contre moi » semble aujourd’hui l’emporter.

Il est nécessaire de rappeler que rien ne justifie l’interdiction de l’expression et du débat sous quelque prétexte que ce soit.

Aucune problématique sociale et politique concernant la société dans son ensemble – la médecine, la santé, la technologie, l’éducation… – ne devrait constituer « le domaine réservé » d’une communauté particulière, sous quelque prétexte que ce soit.

Et enfin, on est toujours bien obligé de faire de la pédagogie…

 


[1] Voir Ventres à louer, Une critique féministe de la GPA, ouvrage collectif coordonné par Ana-Luana Stoicea-Deram et Marie-Josèphe Devillers, éd. L’Échappée, 2022. [NdE]

[2] Sur la « question trans » voir le dernier livre de Marie-Jo Bonnet et Nicole Ahea, Quand les filles deviennent des garçons, éd. Odile Jacob, 2023. [NdE]

[3] Editions de L’Observatoire, 2022.

[4] A lire également : Abigail Shrier, Dommages irréversibles. Comment le phénomène transgenre séduit les adolescentes, Le Cherche-midi, 2022.

[5] D’abord publié sur le site de PMO, ce livre est ensuite publié par les éd. Le monde à l’envers, Grenoble, 2014. L’ouvrage de Céline Lafontaine, Le Corps-marché, La marchandisation de la vie humaine à l’ère de la bioéconomie (Seuil, 2014) paru presque simultanément, n’a pas suscité autant de polémiques, bien qu’il traite du même sujet, mais sans critiquer frontalement les « féministes technophiles ». Lafontaine souligne leur rôle ambigu : « Malgré sa pertinence et sa légitimité théorique, la volonté affirmée par certaines auteures de s’affranchir des conceptions biologisantes et naturalisantes de la différence des sexes au profit d’une perspective purement constructiviste a favorisé un certain aveuglement face aux enjeux réels des biotechnologies, surtout en ce qui a trait aux technologies de la procréation assistée. » (p. 157) [NdE]

[6] Voir une brochure très instructive sur cette question : Transgenrisme, effacement politique du sexe et capitalisme, par le Collectif antigenre, d’inspiration féministe.

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