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Karl Polanyi, La machine et la découverte de la société, 1957

L’étoffe de la société était invisible avant qu’elle ne soit révélée par son contact avec les machines. Ainsi la technique a-t-elle en partie créé, en partie révélé l’existence d’une structure interpersonnelle dotée d’une cohérence propre : il ne s’agit plus d’un simple agrégat de personnes, ni même du Léviathan de Hobbes fait d’asticots humains. Il s’agit, en fait, d’une réalité envisagée non pas dans ses formes variables mais dans sa permanence, aussi inébranlable que la mort.

La dislocation de la vie paysanne des campagnes anglaises provoquée par la clôture des terrains communaux avait déjà prouvé que « l’amélioration » interférait avec « l’habitation » [1]. Les machines donnèrent vigueur à ce processus. Des pompes plus perfectionnées ont envoyé de jeunes enfants dans les puits de mines. Le développement des villes-champignons a eu un effet désastreux sur les villages et a transformé en fléau les subsides ajoutés aux salaires au-dessous du niveau de subsistance [2]. Même la Poor Law Reform était préférable à cette vie de mort-vivant ; avec elle, les salaires réels commencèrent à augmenter au prix d’une véritable torture morale administrée avec une cruauté scientifique. En utilisant la violence, le luddisme s’était voulu un antidote aux inventions mécaniques ; son échec ultime était par là même inévitable. L’industrie du bâtiment, enflammée par la spéculation, a construit une nécropole de logements insalubres. Des salaires inadaptés ont conduit à la surconsommation de gin, à la prostitution et à une montée en flèche de la mortalité infantile, de la phtisie ainsi que des délits en tout genre. Puis, une augmentation énorme de la production de biens utilitaires a commencé à combler le gouffre économique qui avait été créé entre les classes.

Il est apparu pendant ce temps, venant d’endroits totalement imprévisibles, un nouveau péril né d’une centralisation toujours plus grande du pouvoir mécanique. La gestion collective de l’approvisionnement en eau, en électricité et en chauffage, des transports, du système d’égouts, des hôpitaux, des médecins et de la police, comme d’une multitude de services domestiques, s’est faite dans le moule d’une solidarité contraignante. La substance organique de la société a acquis une forte rigidité en faisant dépendre la vie de quelques dizaines de millions d’individus d’un gadget stratégique. La peur a imprégné les esprits et une propension à se soumettre à un pouvoir illimité est née avec l’aide de gigantesques presses rotatives qui crachaient de l’information pour faire monter la pression. Cela peut sembler peu de chose aujourd’hui, à un moment où les machines ont provoqué un autre changement que les journalistes avaient gardé au chaud comme un stimulant à leur imagination en panne : elles ont divisé l’atome. Simultanément, la parole et le mouvement furent transmis afin d’être entendus et vus, quel que soit le message, par un public innombrable et virtuellement prisonnier. Ces instruments de contrôle collectif des esprits furent mis à la disposition des fonctionnaires et des entreprises privées pour qu’ils les utilisassent en cas d’urgence, ce qui pouvait désormais arriver à tout moment. Les machines avaient alors couvert toute la gamme des possibles.

Chacun des effets de ce nouveau mécanisme avait mis au jour une nouvelle facette de cette entité encore inconnue qu’était la société. Le christianisme traditionnel du XVIIIe siècle alimentait une ferveur évangélique chez les gens du peuple, en exaltant sous le signe de la croix les souffrances qu’on leur infligeait à la mine comme à l’usine. La foi de John Wesley et l’aptitude de Hannah Moore aux relations publiques ont été invoquées pour exorciser [3] les démons des puits de mine. L’Apologétique de l’Église a imputé à l’individu lui-même la faute expliquant ses souffrances. Selon Malthus, le péché de l’homme aurait résidé dans sa propension animale à la procréation, cette source organique de la réalité de la société, telle qu’elle se manifestait dans les lois d’airain qui allaient immanquablement nourrir la guerre, le vice, les épidémies et le crime. Ricardo a reconnu dans cette source vulgaire de la création la raison suffisante pour expliquer les bas salaires. Il a estimé que l’écrasant fardeau moral que le christianisme évangélique avait infligé aux pauvres était mieux adapté aux larges épaules de la société. C’est ainsi que toute évolution technique, qui pouvait être considérée comme affectant le sort ou modifiant la physionomie de l’humanité, ouvrit un nouveau chapitre de la philosophie sociale. Les luddites furent les derniers à rendre les machines en tant que telles responsables de leurs méfaits, et ils les firent voler en éclats.

Les prétendus Utopistes se sont résignés à la révolution technique et étaient optimistes quant à la possibilité d’un ajustement social. Owen lui-même a inventé une série de méthodes et de procédés pour tenter d’éviter la brutalisation [4] des travailleurs, leur dégradation par des salaires de misère, l’humiliation que constituaient les emplois précaires, la gêne due à l’inadaptation de leurs vêtements de travail, la laideur et l’insalubrité des villes industrielles ainsi que la réduction des exigences et des qualifications personnelles résultant du travail routinier. Fourier pensait que la machine marquerait l’entrée dans une ère de miracles scientifiques. Selon lui, les lois psychologiques allaient révéler que les séries mathématiques caractéristiques de la fugue musicale étaient la clé universelle de l’harmonie de la division du travail comme de tout le reste. En exploitant habilement les instincts naturels et les inclinations personnelles de l’homme et de l’enfant par une gestion scientifique à visée humanitaire, on aurait abouti à une production obtenue sans effort. Saint-Simon a fait des travailleurs et de leurs employeurs des partenaires au sein d’une entreprise commune, en laissant le soin à un futur ordre industriel constitutionnel de trouver une solution à leurs conflits potentiels.

C’est alors que l’on s’est intéressé directement à la société et à la marge de manœuvre qu’elle laissait à l’individu. Les pessimistes ont avancé des chiffres et des faits pour souligner la précision avec laquelle les séries arithmétiques ne pouvaient que rester en arrière par rapport aux séries géométriques ; plus encore, on prétendait que les lois de l’utilité marginale allaient réduire les salaires des travailleurs à un minimum rationnel. Les optimistes ont déclaré avoir découvert des harmonies d’intérêt jusqu’ici insoupçonnées entre les différents dons de l’homme et les inclinations propres à chaque âge de la vie. Saint-Simon est parti de la réforme du christianisme voulue par Owen, qui impliquait de «séparer l’homme» de la doctrine «individualiste» de cette religion. Le prodige, le nouvel ennemi, le nouvel espoir, le problème d’une brûlante actualité, la question qui demandait une réponse de façon impérieuse, c’était la société.

On chercha des solutions dans toutes les directions. L’extraordinaire pessimisme de Malthus était fondé sur la nature animale de l’homme. L’optimisme tout aussi extraordinaire des Utopistes comptait sur les attributs spirituels de l’homme. Owen seul transcendait leurs espoirs démesurés avec la prémonition d’une réalité sociale sous-jacente dont la connaissance était encore à venir. Sa grandeur d’esprit a prodigué des conseils pour des améliorations d’ordre pratique qui allaient conduire à l’avènement de la sociologie.

L’esprit scientifique de Comte a omis ces injonctions philanthropiques et s’est rendu responsable d’une prétention prématurée au savoir en fondant, de façon formelle, la discipline de la sociologie. Le spectre de la hiérarchie, du totalitarisme et du dogmatisme fut donc invoqué pour la première fois et présenté comme la réponse appropriée aux éléments de toute société humaine. De la même manière, l’application de la loi des grands nombres faite par Quételet a conduit à une compréhension erronée de la nature de la loi sociale. Un déterminisme immature montait la garde aux portes des statistiques morales à travers lesquelles la réalité de la société avait annoncé son entrée sous les apparences de la précision mathématique. Avec Herbert Spencer, la sociologie devint une branche des sciences du développement organique.

Dans les philosophies de Hegel et de Marx, les aspects idéaux et les aspects matériels de la sociologie rivalisaient pour expliquer l’histoire : Hegel a élevé la société au rang de héros sous la forme de l’idée, alors que Marx, dans un truisme fondamental, a réduit l’histoire à une fonction des instruments de production qui auraient été en réalité responsables de l’émergence manifeste de la société à l’époque moderne. On proclama que le contenu idéal de la société s’affirmait en se rebellant contre les limites qu’imposait la propriété privée des moyens de production au pouvoir créatif des nouvelles techniques. La conception socialiste est née avec l’acceptation enthousiaste de la machine au nom du progrès.

L’idéalisme hégélien inhérent au marxisme a déclenché l’explosion nucléaire qu’a constituée le concept de progrès ; celui-ci n’a cessé de prendre la liberté pour centre de gravité de toute la mobilisation de l’équipement matériel de la société au service du progrès. En effet, la technique n’a pas seulement constitué le principe moteur de l’émergence de la société, mais elle a également représenté la partie la plus caractéristique de son anatomie.

Karl Polanyi (1886-1964)

Historien et économiste d’origine hongroise.

Chapitre 41 des Essais de Karl Polanyi, éd. du Seuil, 2002.

« The machine and the discovery of society »,

Manuscrit, daté du 24 avril 1957.


[1] Il y a ici une référence au titre du troisième chapitre de La Grande Transformation, « Habitation contre amélioration », qui à son tour est extrait d’un document officiel de 1607 [NdE].

[2] Ici la référence est aux effets de la loi de Speenhamland (chapitre 7 de La Grande Transformation) [NdE].

[3] Bien que Polanyi ait écrit exercise, il faut comprendre ici exorcise, ce qui semble plus conforme au sens de la phrase [NdE].

[4] Nous utilisons ce néologisme qui vient du mot anglais utilisé par Polanyi (brutalization) ; en effet, un célèbre ouvrage de George Mosse s’intitule De la Grande Guerre au totalitarisme – la brutalisation des sociétés européennes, Hachette, Paris, 2003 [NdE].

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