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Posts Tagged ‘Karl Polanyi’

Bertrand Louart, Le mythe du Progrès, 2017

C’est pas bientôt fini ?

Je viens de terminer un petit ouvrage – on aurait dit autrefois une brochure – fort intéressant :

Le mythe moderne du progrès,
décortiqué et démonté par le philosophe
Jacques Bouveresse,
à partir des critiques de Karl Kraus, Robert Musil, Georges Orwell,
Ludwig Wittgenstein et Georg Henrik von Wright
,
éd. Agone, coll. Cent Mille Signes, 2017.

Comme son titre l’indique, il s’agit donc d’une critique de l’idée de Progrès, et l’on y trouve des citations de quelques grands et moins grands critiques de cette doctrine laïque et obligatoire des sociétés capitalistes et industrielles. Lire la suite…

Les pamphlets de Joseph Townsend, 1786-1788

23 avril 2015 Laisser un commentaire

Joseph Townsend,

A Dissertation on the Poor Laws,
by a Well-Wisher to Mankind
, 1786.

Observations on Various Plans
offered to the Public
for the Relief of the Poor
, 1788.

 

Dans sa Dissertation sur les lois d’assistance publique, par un ami de l’humanité, ce qui gêne le plus le Révérend Joseph Townsend (1739-1816) n’est pas tant qu’il y ait des pauvres – il y en a toujours eu et il estime que c’est dans l’ordre divin des choses – mais qu’ils soient devenus aussi visibles depuis la Réforme et la dissolution des monastères qui les nourrissaient.

Les plus bruyants et les plus revendicatifs sont « les paresseux et les indigents » qui sont devenus « une nuisance ». Pour « les faire taire et les occuper », la monarchie a édicté des loi sur les pauvres (Poor Laws). Or, il y a un problème avec les lois (surtout celle-ci) : si les lois pouvaient faire le bonheur d’un pays « nous serions comme une ruche prospère ». Celle-ci produit l’effet inverse : elle ne fait guère qu’encourager l’oisiveté et le vice. De plus, elle s’applique aussi à ceux qui « par fierté refuseraient d’être secourus et que l’on soulagerait mieux en laissant libre cours aux grandes lois de la nature humaine, l’attachement filial et la bienveillance générale de l’humanité ». C’est, du reste, dans les régions où il y a le moins de secours que les gens se plaignent le moins et sont le plus travailleurs.

Alors qu’il disqualifie, comme causes de la pauvreté, le prix du blé, du savon, du cuir, des chandelles et autres produits nécessaires à la vie quotidienne, il n’évoque pas – ou à peine, en passant – les législations successives qui ont permis les enclosures et ont dépossédé le menu peuple rural de son arrière base vivrière et ne lui ont laissé que la possibilité de vendre sa force de travail. Il pense même, au contraire, que les propriétaires terriens devraient être libres de réaliser ces enclosures sans que la loi s’en mêle. Lire la suite…

Karl Polanyi, La liberté dans une société complexe, 1957

Première partie : les problèmes

La vision philosophique de La Grande Transformation (1944) doit être développée pour aller au-delà des brèves allusions sur lesquelles l’ouvrage se terminait.

Notre civilisation technique, dans sa période la plus récente, est en train de déplacer l’axe de nos préoccupations : de l’étude de l’économie aux questions morales et politiques, dont certaines sont complètement nouvelles.

Il émerge, en effet, par-delà le voile de l’économie de marché, des questions qui transcendent l’économie et sont inhérentes à la civilisation technique.

Le marché autorégulateur a sans doute été la première sphère de la société à porter les empreintes caractéristiques de la machine que sont l’efficacité, l’automatisme et la capacité d’adaptation. Toutefois, ce n’est pas seulement l’économie, mais la société elle-même, qui semble reconstruite autour de la machine et qui tire ses formes et ses objectifs des besoins de la machine. La technique ne nous bouleverse pas seulement, en effet, en tant que personnes, afin que notre intérêt ne se focalise que sur l’extérieur : elle provoque également un bouleversement de la société. Les conditions matérielles résultant de l’influence de la machine ne forment pas notre seul environnement artificiel : cet environnement inclut également une société dont la machine elle-même est la texture. Lire la suite…

Karl Polanyi, La liberté et la technique, 1955

Lors de cette série de conférences auxquelles j’ai l’honneur d’apporter ma contribution, la question du prix à payer pour le progrès technique a été soulevée. En effet, notre foi inébranlable dans le caractère globalement positif des changements provoqués par le progrès scientifique ne devrait pas nous faire oublier ses aspects négatifs. Nous devrions toujours garder en mémoire que le progrès de la civilisation a été acquis au prix fort en termes de valeurs humaines et que, si l’on veut bien comprendre ce qu’est notre propre civilisation, ces sacrifices ne doivent pas être négligés. Voir dans ceux-ci, comme nous tentons de le faire dans ces allocutions, une aliénation partielle de l’homme par rapport à lui-même se révèle d’autant plus fructueux pour envisager la question que cela implique la nécessité de dépasser cette aliénation par une attitude constructive.

Le débat porte sur le fait de savoir si les symptômes inquiétants de ce conformisme paralysant qui nous menace doivent être imputés aux conséquences d’une civilisation technique en développement trop rapide. Si c’est le cas, quelle approche positive peut être proposée pour parer au danger menaçant la liberté ? Lire la suite…

Karl Polanyi, La machine et la découverte de la société, 1957

3 avril 2012 Laisser un commentaire

L’étoffe de la société était invisible avant qu’elle ne soit révélée par son contact avec les machines. Ainsi la technique a-t-elle en partie créé, en partie révélé l’existence d’une structure interpersonnelle dotée d’une cohérence propre : il ne s’agit plus d’un simple agrégat de personnes, ni même du Léviathan de Hobbes fait d’asticots humains. Il s’agit, en fait, d’une réalité envisagée non pas dans ses formes variables mais dans sa permanence, aussi inébranlable que la mort.

La dislocation de la vie paysanne des campagnes anglaises provoquée par la clôture des terrains communaux avait déjà prouvé que « l’amélioration » interférait avec « l’habitation » [1]. Les machines donnèrent vigueur à ce processus. Des pompes plus perfectionnées ont envoyé de jeunes enfants dans les puits de mines. Le développement des villes-champignons a eu un effet désastreux sur les villages et a transformé en fléau les subsides ajoutés aux salaires au-dessous du niveau de subsistance [2]. Même la Poor Law Reform était préférable à cette vie de mort-vivant ; avec elle, les salaires réels commencèrent à augmenter au prix d’une véritable torture morale administrée avec une cruauté scientifique. En utilisant la violence, le luddisme s’était voulu un antidote aux inventions mécaniques ; son échec ultime était par là même inévitable. L’industrie du bâtiment, enflammée par la spéculation, a construit une nécropole de logements insalubres. Des salaires inadaptés ont conduit à la surconsommation de gin, à la prostitution et à une montée en flèche de la mortalité infantile, de la phtisie ainsi que des délits en tout genre. Puis, une augmentation énorme de la production de biens utilitaires a commencé à combler le gouffre économique qui avait été créé entre les classes. Lire la suite…

Karl Polanyi, Le marché autorégulateur et les marchandises fictives, 1944

Le rapide aperçu que nous venons de donner du système économique et des marchés, pris séparément, montre que, jusqu’à notre époque, les marchés n’ont jamais été que des éléments secondaires de la vie économique. En général, le système économique était absorbé dans le système social, et, quel que fût le principe de comportement qui dominait l’économie, il ne paraissait pas incompatible avec la présence du modèle du marché. Le principe du troc ou de l’échange, qui est sous-jacent à ce modèle, ne montrait aucune tendance à s’étendre aux dépens du reste. Là où les marchés étaient le plus fortement développés, comme c’était le cas dans le système mercantile, ils prospéraient sous la direction d’une administration centralisée qui favorisait l’autarcie dans les ménages paysans comme dans la vie nationale. En fait, réglementation et marchés grandissaient ensemble. Le marché autorégulateur était inconnu : l’apparition de l’idée d’autorégulation représenta en vérité un renversement complet de la tendance qui était alors celle du développement. C’est seulement à la lumière de ces faits que l’on peut vraiment comprendre les hypothèses extraordinaires sur lesquelles repose une économie de marché. Lire la suite…