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Posts Tagged ‘racisme’

Enzo Traverso, Les déboulonneurs de statues n’effacent pas l’histoire, 2020

2 juillet 2020 Laisser un commentaire

ils nous la font voir plus clairement

 

Dans le sillage du mouvement global contre le racisme et les violences policières né en réaction au meurtre de George Floyd par un policier blanc de Minneapolis, de nombreuses statues symbolisant l’héritage de l’esclavage et de la colonisation ont été prises pour cible un peu partout dans le monde.

Dans cet article, traduit du site Jacobin, Enzo Traverso soutient que la vague iconoclaste à laquelle nous assistons, loin de nier le passé, est au contraire porteuse d’une « nouvelle conscience historique » qui vise à libérer le passé du contrôle des oppresseurs.

 

L’anti-racisme est une bataille pour la mémoire. C’est l’une des caractéristiques les plus remarquables de la vague de protestations qui a déferlé sur le monde après l’assassinat de George Floyd à Minneapolis. Partout, les mouvements antiracistes ont remis le passé en question en ciblant des monuments qui symbolisent l’héritage de l’esclavage et du colonialisme : le général confédéré Robert E. Lee en Virginie ; Theodore Roosevelt à New York ; Christophe Colomb dans de nombreuses villes américaines ; le roi belge Léopold II à Bruxelles ; le marchand d’esclaves Edward Colston à Bristol ; Jean-Baptiste Colbert, ministre des finances de Louis XIV et auteur du tristement célèbre Code noir en France ; le père du journalisme italien moderne et ancien propagandiste du colonialisme fasciste, Indro Montanelli, etc.

Qu’elles soient renversées, détruites, repeintes ou tagées, ces statues incarnent une nouvelle dimension de la lutte : le lien entre droits et mémoire. Elles soulignent le contraste entre le statut des noirs et des sujets postcoloniaux en tant que minorités stigmatisées et brutalisées, et la place symbolique accordée dans l’espace public à leurs oppresseurs – un espace qui constitue également l’environnement urbain de notre vie quotidienne. Lire la suite…

Enzo Traverso, Tearing Down Statues Doesn’t Erase History, 2020

2 juillet 2020 Laisser un commentaire

It Makes Us See It More Clearly

 

The protesters tearing down monuments to slaveholders and perpetrators of genocide are often accused of “erasing the past.” But their actions are bringing closer scrutiny on the figures these monuments celebrate — allowing history to be retold from the viewpoint of their victims.

 

Anti-racism is a battle for memory. This is one of the most remarkable features of the wave of protests that has arisen worldwide after the killing of George Floyd in Minneapolis. Everywhere, anti-racist movements have put the past into question by targeting monuments that symbolize the legacy of slavery and colonialism: the Confederate general Robert E. Lee in Virginia; Theodore Roosevelt in New York City; Christopher Columbus in many US cities; the Belgian king Leopold II in Brussels; the slave trader Edward Colston in Bristol; Jean-Baptiste Colbert, Finance Minister for Louis XIV and author of the infamous Code Noir in France; the father of modern Italian journalism and former propagandist for fascist colonialism, Indro Montanelli, and so on.

Whether they are toppled, destroyed, painted, or graffitied, these statues epitomize a new dimension of struggle: the connection between rights and memory. They highlight the contrast between the status of blacks and postcolonial subjects as stigmatized and brutalized minorities, and the symbolic place given in the public space to their oppressors — a space which also makes up the urban environment of our everyday lives.
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Gaïa Lassaube, Cassandre appelant de ses vœux la catastrophe, 2019

17 avril 2020 Laisser un commentaire

Quand Laurent Alexandre écrivait de la science-fiction

 

La résistible ascension de Maximo Doctissimo

Véritable portrait de Laurent Alexandre

On ne présente plus Laurent Alexandre : médecin urologue, ancien de l’IEP de Paris, de HEC, de l’ENA, fondateur du site Doctissimo et entrepreneur de la cause entrepreneuriale [1]. L’histoire est connue : après le rachat du site par le groupe Hachette, l’homme a abandonné les habits de l’urologue pour endosser ceux du futurologue médiatique. Depuis la publication de son premier essai en 2011 [2], Laurent Alexandre s’est hissé en l’espace de quelques années au rang de figure incontournable du transhumanisme en France [3]. Il n’aura pas échappé au lecteur que sa trajectoire est semblable à celles, bien connues, des intellectuels médiatiques qui ont accès à des filières de notoriété au sein desquelles le capital relationnel prime sur le capital culturel [4]. À la différence près que le capital économique de Laurent Alexandre précède son capital relationnel. Pour ce type d’intellectuels médiatiques, on ne cherche plus par relations personnelles à gagner l’accès à une filière de notoriété intellectuelle : la détention d’un capital actionnarial permet de construire sa propre notoriété. Lire la suite…

Woke Anarchists, Contre l’anarcho-libéralisme et la malédiction des Identity politics, 2018

1 février 2019 Laisser un commentaire

Avant-propos des traducteurs

Contre la circulation d’une idéologie indigente
et des pratiques inacceptables qui vont avec

Ce texte a été publié sous forme de brochure par le groupe Woke Anarchists le 25 novembre 2018 par des compagnons du Royaume-Uni se présentant comme « anarchistes auto-déterminés résistant à la cooptation de notre mouvement par le libéralisme, l’université et le capitalisme ». Nous ne traduisons pas ce texte par communion politique fondamentale (par exemple l’égalitarisme politique et la fondation de sociétés futures ne sont pas des préoccupations pour nous), mais afin d’apporter de l’eau au moulin des débats actuels sur les questions identitaires au sein des milieux radicaux d’extrême gauche. Lire la suite…

André Pichot, Sur la notion de race, 2018

21 juillet 2018 Laisser un commentaire

La Commission des Lois de l’Assemblée Nationale vient de voter la suppression du mot « race » de la Constitution, avec des justifications pour le moins bizarres, et notamment avec la reprise du débat à répétitions sur l’existence ou l’inexistence des races 1. Ce qui appelle quelques commentaires. Lire la suite…

André Pichot, Des biologistes et des races, 1997

25 décembre 2017 Laisser un commentaire

Ce qui est en question dans le racisme,
ce n’est pas la diversité des races

Les déclarations de J.-M. Le Pen sur l’inégalité des races et The Bell Curve de R.J. Herrnstein et C. Murray nous ont valu, de la part de grands biologistes et autres intellectuels, quelques considérations que l’on peut classer en deux groupes : l’un caractérisé par la réunion d’octobre 1996 au musée de l’Homme où François Jacob et al. ont déclaré que la race était un « faux concept » 1, l’autre par l’article de N. Block dans La Recherche 2, qui s’efforce de déficeler les arguments attribuant aux Noirs une intelligence héréditairement inférieure.

Tout d’abord, combattre le racisme en laissant entendre que les races n’existent pas est une ineptie. Tout un chacun sait d’expérience courante qu’il existe des Blancs, des Noirs, des Jaunes, et que l’on peut même faire quelques distinctions à l’intérieur de ces groupes ; et tout un chacun sait que ces groupes sont appelés « races ». L’existence même des métis, souvent utilisée pour conforter l’unicité de l’espèce humaine, implique la diversité de races. Sans races, pas de métis ; et sans possibilité de métissage, pas de races, mais des espèces différentes. Lire la suite…

André Pichot, Biólogos e raças, 1997

25 décembre 2017 Laisser un commentaire

As declarações de J-M. Le Pen sobre a desigualdade das raças e The Bell Curve de R.J. Herrnstein e C. Murray nos valeram, da parte de grandes biólogos e outros intelectuais, algumas considerações que podemos classificar em dois grupos : um caracterizado pela reunião de outubro de 1996 no museu do Homem onde François Jacob et al. declararam que a raça é um “falso conceito” 1 ; o outro pelo artigo de N. Block em La Recherche 2, que se esforça para denodar os argumentos atribuindo aos negros uma inteligência hereditariamente inferior.

Antes de tudo, combater o racismo deixando entender que as raças não existem é uma inépcia. Todo mundo sabe pela experiência corrente que existem brancos, negros, amarelos, e que se pode mesmo fazer algumas distinções no interior desses grupos ; e todo mundo sabe que esses grupos são chamados “raças”. A existência mesma dos mestiços, frequentemente utilizada para apoiar a unicidade da espécie humana, implica a diversidade de raças. Sem raças, sem mestiços ; e sem possibilidade de mestiçagem, nada de raças, mas espécies diferentes. Lire la suite…

Diane B. Paul, Darwin, darwinisme social et eugénisme, 2003

7 février 2017 Laisser un commentaire

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I – Ambivalences et influences

Quel est le rapport entre le darwinisme de Darwin, le darwinisme social et l’eugénisme ? À l’instar des nombreux détracteurs du darwinisme, le populiste et créationniste américain William Jennings Bryan (1860-1925) pensait que la théorie de Darwin (« un dogme d’obscurité et de mort ») amenait directement à croire qu’il est juste que les forts éliminent les faibles et que le seul espoir d’améliorer l’humanité réside dans la reproduction sélective 1. D’autre part, les partisans de Darwin voient habituellement dans le darwinisme social et dans l’eugénisme des perversions de sa théorie. Daniel Dennett s’exprime au nom de maints biologistes et philosophes de la science lorsqu’il décrit le darwinisme social comme « un détournement détestable de la pensée darwinienne » 2. Peu d’historiens professionnels croient que la théorie de Darwin mène directement à ces doctrines ou leur est directement reliée. Mais le débat porte à la fois sur la nature et sur la portée de ce lien.

Dans cet article, j’examine les propres opinions de Darwin et celles de ses successeurs, ce qu’implique sa théorie pour la vie de la société, et j’évalue les conséquences sociales de ces idées. En particulier : la section II étudie les débats autour de l’évolution humaine qui ont suivi la publication de L’Origine des espèces de Darwin (1859) 3. Les sections III et IV analysent les contributions ambiguës de Darwin à ces débats. S’il exaltait parfois la lutte concurrentielle, il souhaitait aussi en atténuer les effets, mais pensait que réguler la reproduction était irréaliste et immoral. Les sections V et VI examine comment d’autres ont interprété à la fois la théorie scientifique et la portée sociale de Darwin. Les successeurs de Darwin ont trouvé dans ses ambivalences de quoi légitimer leurs propres préférences : capitalisme et laissez-faire, certes, mais également réformisme libéral, anarchisme et socialisme, conquête coloniale, guerre et patriarcat, mais aussi anti-impérialisme, pacifisme et féminisme. La section VII examine le lien entre le darwinisme et l’eugénisme. Darwin et nombre de ses successeurs pensaient que la sélection ne jouait plus son rôle dans la société moderne, car les faibles d’esprit et de corps n’en sont plus éliminés. Cela laissait entrevoir une dégénérescence qui inquiétait des gens de tous les horizons politiques ; mais il n’existait pas de consensus sur la manière de déjouer cette menace. Dans l’Allemagne nazie, l’eugénisme s’inspirait d’un darwinisme particulièrement brutal. La section VIII examine le « Darwinismus » tel que l’ont d’abord adopté les progressistes, puis ultérieurement les nationalistes racistes et réactionnaires. La section IX est une conclusion qui évalue l’influence de Darwin sur les problèmes de la société tente de comprendre quelle est notre position actuelle. Lire la suite…

Diane B. Paul, Darwin, social Darwinism and eugenics, 2003

7 février 2017 Laisser un commentaire

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I. Ambivalences and influences

How does Darwin’s Darwinism relate to social Darwinism and eugenics? Like many foes of Darwinism, past and present, the American populist and creationist William Jennings Bryan thought a straight line ran from Darwin’s theory (“a dogma of darkness and death”) to beliefs that it is right for the strong to crowd out the weak, and that the only hope for human improvement lay in selective breeding 1. Darwin’s defenders, on the other hand, have typically viewed social Darwinism and eugenics as perversions of his theory. Daniel Dennett speaks for many biologists and philosophers of science when he characterises social Darwinism as “an odious misapplication of Darwinian thinking” 2. Few professional historians believe either that Darwin’s theory leads directly to these doctrines or that they are entirely unrelated. But both the nature and significance of the link are disputed.

This chapter examines the views held by Darwin himself and by later Darwinians on the implications of his theory for social life, and it assesses the social impact made by these views. More specifically: section II discusses the debates about human evolution in the wake of Darwin’s Origin of Species (1859) 3. Sections III and IV analyse Darwin’s ambiguous contribution to these debates. Sometimes celebrating competitive struggle, he also wished to moderate its effects, but thought restrictions on breeding impractical and immoral. Sections V and VI see how others interpreted both the science and social meaning of Darwinism. Darwin’s followers found in his ambiguities legitimation for whatever they favoured: laissez-faire capitalism, certainly, but also liberal reform, anarchism and socialism; colonial conquest, war and patriarchy, but also anti-imperialism, peace and feminism. Section VII relates Darwinism to eugenics. Darwin and many of his followers thought selection no longer acted in modern society, for the weak in mind and body are not culled. This raised a prospect of degeneration that worried people of all political stripes; but there was no consensus on how to counter this threat. In Nazi Germany, eugenics was linked to an especially harsh Darwinism. Section VIII sees “Darwinismus” embraced initially by political progressives, and only later by racist and reactionary nationalists. Section IX concludes by assessing Darwin’s impact on social issues and by reflecting on where we are now. Lire la suite…

Recension: A. Pichot, Aux origines des théories raciales, 2008

20 novembre 2013 Laisser un commentaire

André Pichot,

Aux origines des théories raciales. De la Bible à Darwin

éd. Flammarion, 2008, 520 p.

 

« Le darwinisme n’est pas une théorie scientifique qui a connu maintes dérives idéologiques, c’est une idéologie à qui la génétique a fini par donner un aspect à peu près scientifique » (p. 299).

Telle est la thèse qui conduit André Pichot, dans son dernier livre, à opérer un bouleversement des catégories habituelles de pensée : Darwin n’est plus le champion de la vision scientifique du monde en lutte contre la conception obscurantiste du créationnisme et du finalisme religieux, mais l’une des figures du grand mouvement idéologique emportant aussi bien la biologie que les religions au XIXe siècle, et qui conduit finalement aux diverses théories du racisme « scientifique » : la biologisation de l’ordre social. Darwin ne l’aurait donc pas emporté contre son temps mais, tout au contraire, serait le produit des idées dominantes de son époque, auxquelles il aurait fourni en retour une arme puissante en la notion de sélection naturelle, susceptible de donner au capitalisme comme au colonialisme alors en expansion le fondement naturel qui leur manquait. Lire la suite…