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Posts Tagged ‘technique’

Gilbert Simondon, Sauver l’objet technique, 1983

9 septembre 2018 Laisser un commentaire

Quand on parle des techniques, c’est en général d’un point de vue qui leur est extérieur, que ce soit celui de l’organisation du groupe social, des conditions de vie ou de travail des individus, de l’équilibre de la nature, etc. Il s’agit alors de discuter de l’efficacité, de l’utilité des outils et des machines. Depuis plus de vingt ans, Gilbert Simondon – par ailleurs titulaire d’une chaire de psychologie générale à l’université de Paris V – propose une approche différente, non utilitaire. A l’image de l’objet esthétique dont la pensée contemporaine, reconnaît l’autonomie et la spécificité, il avance qu’il y a des objets techniques 1. Ceux-ci existent et valent en eux-mêmes, d’une manière singulière, appelant une étude propre.

Anita Kechickian : Vous écriviez, en 1958, qu’existait une aliénation produite par la non-connaissance de l’objet technique. Est-ce toujours dans cette perspective que vous poursuivez vos recherches ?

Gilbert Simondon : Oui, mais je l’amplifie en disant que l’objet technique doit être sauvé. Il doit être sauvé de son statut actuel qui est misérable et injuste. Ce statut d’aliénation se trouve même, en partie, chez des auteurs remarquables comme Ducrocq 2 qui parle « des esclaves techniques ». Il faut donc modifier les conditions dans lesquelles il se trouve, dans lesquelles il est produit et dans lesquelles surtout il est utilisé, car il est utilisé de façon dégradante. L’automobile, objet technique dont tout le monde se sert, est quelque chose qui se fane en quelques années parce que la peinture n’est pas destinée à résister aux intempéries, et parce qu’elle est souvent mise après que les points de soudure électrique aient été faits. En sorte qu’à l’intérieur des assemblages de la carrosserie se niche une rouille féconde qui démolit une voiture en quelques années, alors que le moteur est encore bon. Ce simple fait entraîne la perte de tout l’édifice technique. C’est contre un semblable écrasement que je m’élève. Lire la suite…

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Gilbert Simondon, Save the Technical Object, 1983

9 septembre 2018 Laisser un commentaire

The following is an English translation of a 1983 interview that Simondon gave to the French magazine Esprit #76, april 1983.

Anita Kechickian: In 1958 you wrote about alienation produced by non-knowledge of the technical object. Do you always have this in mind as you continue your research?

Gilbert Simondon: Yes, but I amplify it by saying that the technical object must be saved. It must be rescued from its current status, which is miserable and unjust. This status of alienation lies, in part, with notable authors such as Ducrocq, who speaks of “technical slaves”. It is necessary to change the conditions in which it is located, in which it is produced and where it is used primarily because it is used in a degrading manner. The automobile, a technical subject that everyone uses, is something that fades in a few years because the paint is not intended to resist weathering, and because it is often after electric welding points have been made that at the interior of the assembly of the body there develops a rust which demolishes a car in a few years, whereas the engine is still good. This fact leads to the loss of the entire building of technics. It is a similar crushing that I stand against. Lire la suite…

Carolyn Merchant, Exploiter le ventre de la terre, 1980

27 juin 2018 Laisser un commentaire

La domination de la terre par la technologie et l’avènement corrélatif de l’image du monde comme Machina ex Deo furent les grandes caractéristiques de la révolution scientifique des XVIe et XVIIe siècles. Au cours de cette période, ces deux concepts de mécanisme et de domination de la nature sont devenus les concepts clés et les représentations prédominantes de notre monde moderne. La conception organique qui a prévalu depuis les temps anciens jusqu’à la Renaissance, dans laquelle le principe féminin jouait un rôle positif significatif, fut graduellement sapée et remplacée par un état d’esprit technologique qui se servait des différents principes féminins en les exploitant 1. Parallèlement à la mécanisation croissante de la culture occidentale au XVIIe siècle, la terre nourricière et cosmique a été remplacée par la machine. Lire la suite…

Lewis Mumford, Art et technique, 1951

27 novembre 2014 Laisser un commentaire
coédition Éditions La Lenteur / La Roue, 2015.

Coédition La Lenteur / La Roue, 2015.

Au printemps 1951, Lewis Mumford donna six conférences [1] à l’Université de Columbia. Elles s’insèrent dans une période difficile tant sur le plan de sa vie que sur celui de son œuvre. Le dernier ouvrage de la série du « Renouveau de la vie » qu’il venait de publier [2], ainsi que Green Memories (publié en 1947 et consacré à son fils Geddes mort au combat en 1944) avaient été assez mal reçus et s’étaient mal vendus. En même temps, Mumford réunissait tous les éléments qui allaient lui permettre d’écrire Les Transformations de l’Homme (1956), La Cité à travers l’histoire (1961). On retrouve donc dans Art et Technique nombre d’idées et de thèmes qu’il développera par la suite.

On peut résumer le message de ces conférences par une citation tirée d’une lettre de Lewis Mumford à William Gropper [3], publiée dans le New Yorker en février 1936 :

« Les gens ne peuvent pas reconstruire un monde pourri à moins d’en posséder en leur for intérieur un autre plus sain et plus riche. »

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Eugène Dupréel, La valeur du Progrès, 1928

29 juillet 2011 Laisser un commentaire

Nous reproduisons ci-dessous la conclusion de la première partie, intitulée La valeur du progrès, du livre d’Eugène Dupréel (1879-1967, sociologue et moraliste belge), Deux essais sur le Progrès, 1928. Son analyse et ses conclusions, presque un siècle après, sont en effet toujours d’actualité…

Voici terminée notre « enquête sociologique » ; nous pouvons nous appuyer sur ce qu’elle nous paraît avoir établi pour formuler quelques considérations philosophiques et morales sur ce qui peut mourir et ce qui doit vivre de la théorie classique du progrès. Lire la suite…