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Posts Tagged ‘sociobiologie’

Recension : S. McKinnon, La Génétique néolibérale, 2006

28 mars 2018 Laisser un commentaire

Susan McKinnon,
La Génétique néolibérale.
Les mythes de la psychologie évolutionniste
,
trad. fr. éd. L’Éclat, 2010.

1.

Certains se souviennent du livre de Marshall Sahlins, Critique de la sociobiologie, dans lequel il procédait à une déconstruction méthodique des thèses de Edward O. Wilson et de ses émules. Dans la conclusion de son livre, Sahlins constatait qu’à peu près tous les vingt ans on nous sert, à l’interface des sciences biologiques et sociales, une nouvelle théorie qui naturalise la culture et culturalise la nature. Or, ce constat s’est encore vérifié dans les années 1990 avec l’émergence d’un courant qui se dénomme psychologie évolutionniste et dont les principaux promoteurs sont Martin Daly, Margo Wilson, Steven Pinker, Robert Wright et David Buss. Dans le présent essai, Susan McKinnon démystifie ce nouvel avatar de la génétique néolibérale et prolonge, par sa philosophie de l’action, Critique de la sociobiologie, puisqu’il s’agit dans les deux cas d’offrir un antidote à des théories très en vogue mais aussi très dangereuses. Lire la suite…

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Recension : M. Sahlins, What Kinship Is – And Is Not, 2013

11 janvier 2018 Laisser un commentaire

À en juger par son titre, What Kinship Is – And Is Not, on pourrait penser que le dernier livre de Marshall Sahlins, aussi ambitieux par le propos qu’il est petit par le volume, se propose d’expliquer au large public ce qu’est la parenté (et ce qu’elle n’est pas). Or, loin d’être un ouvrage de vulgarisation à propos d’un sujet classique et plutôt technique de l’anthropologie, écrit par l’un des anthropologues américains les plus « européens » de sa génération – l’auteur est né en 1930 –, il s’avère être la version finale d’un long essai scientifique déjà partiellement publié dans le Journal of the Royal Anthropological Institute (2011, 17-1, p. 2-19 et 17-2, p. 227-242), éminente revue de l’anthropologie sociale britannique la plus autorisée.

En dépit du remaniement qu’il a subi, le livre garde le style éclectique – et parfois elliptique – d’un essai s’adressant avant tout aux spécialistes. L’auteur le présente comme « une modeste proposition pour résoudre le problème anthropologique vieux de 150 ans de savoir ce qu’est la parenté » (p. ix). Pourtant, on n’y trouvera ni une analyse des grands débats sur la parenté ni, à proprement parler, un historique du domaine. L’auteur y esquisse une généalogie des études de parenté des travaux d’Émile Durkheim à ceux de Marilyn Strathern, en passant par les contributions de Lucien Lévy-Bruhl, Maurice Leenhardt ou Roger Bastide. Mais il le fait justement dans la mesure où ces auteurs – et quelques autres – forment le lignage dans lequel Sahlins lui-même inscrit son propos novateur. Ce dernier, annoncé dans une courte préface (p. ix-x), vise à montrer que la caractéristique principale de la parenté consisterait essentiellement dans la reconnaissance de la « mutualité d’existence » (mutuality of being), telle que les parents (kinfolk) « sont des personnes qui participent intrinsèquement à l’existence de l’autre; ils appartiennent l’un à l’autre. [Ils] vivent émotionnellement et symboliquement la vie de l’autre et meurent les uns les autres » (p. ix). Qui ayant vécu l’expérience de la naissance ou de la mort d’un de ses proches pourrait le démentir ? Lire la suite…

Recension : M. Sahlins, Critique de la sociobiologie, 1976

7 janvier 2018 Laisser un commentaire

Marshall Sahlins,
Critique de la sociobiologie. Aspects anthropologiques,
éd. Gallimard, coll. Bibliothèque des Sciences humaines, 1980.

(The Use and Abuse of Biology.
An Anthropological Critique of Sociobiology, 1976)

Le caractère le plus remarquable de ce petit ouvrage, paru il y a cinq ans déjà aux États-Unis, est sans doute que Sahlins ait jugé bon de l’écrire, nous révélant par là, et de façon incidente, l’ampleur de la crise que semblent traverser actuellement les sciences humaines outre-Atlantique. Certes, Sahlins a toujours pourfendu avec vigueur le réductionnisme mécaniste – notamment l’écologie culturelle –, mais il paraît néanmoins étonnant qu’il ait cru devoir exposer aussi longuement une réfutation argumentée des prétentions de la sociobiologie à fournir une explication totalisante des phénomènes culturels. L’enjeu n’est bien sûr pas négligeable, puisque tant la sociobiologie que l’écologie culturelle visent à remettre en cause l’autonomie de la culture et du social en décrétant que l’ensemble des interactions humaines sont déterminées en dernière analyse par des dispositions biologiques. Ce qui surprend, c’est qu’un tel projet scientifique soit admis par beaucoup aux États-Unis comme épistémologiquement viable, incitant par là Sahlins à prendre sa plume pour une critique qui n’est pas aussi circonstancielle et polémique qu’il y paraît de prime abord. Lire la suite…

André Pichot, Des biologistes et des races, 1997

25 décembre 2017 Laisser un commentaire

Ce qui est en question dans le racisme,
ce n’est pas la diversité des races

Les déclarations de J.-M. Le Pen sur l’inégalité des races et The Bell Curve de R.J. Herrnstein et C. Murray nous ont valu, de la part de grands biologistes et autres intellectuels, quelques considérations que l’on peut classer en deux groupes : l’un caractérisé par la réunion d’octobre 1996 au musée de l’Homme où François Jacob et al. ont déclaré que la race était un « faux concept » 1, l’autre par l’article de N. Block dans La Recherche 2, qui s’efforce de déficeler les arguments attribuant aux Noirs une intelligence héréditairement inférieure.

Tout d’abord, combattre le racisme en laissant entendre que les races n’existent pas est une ineptie. Tout un chacun sait d’expérience courante qu’il existe des Blancs, des Noirs, des Jaunes, et que l’on peut même faire quelques distinctions à l’intérieur de ces groupes ; et tout un chacun sait que ces groupes sont appelés « races ». L’existence même des métis, souvent utilisée pour conforter l’unicité de l’espèce humaine, implique la diversité de races. Sans races, pas de métis ; et sans possibilité de métissage, pas de races, mais des espèces différentes. Lire la suite…

André Pichot, Biólogos e raças, 1997

25 décembre 2017 Laisser un commentaire

As declarações de J-M. Le Pen sobre a desigualdade das raças e The Bell Curve de R.J. Herrnstein e C. Murray nos valeram, da parte de grandes biólogos e outros intelectuais, algumas considerações que podemos classificar em dois grupos : um caracterizado pela reunião de outubro de 1996 no museu do Homem onde François Jacob et al. declararam que a raça é um “falso conceito” 1 ; o outro pelo artigo de N. Block em La Recherche 2, que se esforça para denodar os argumentos atribuindo aos negros uma inteligência hereditariamente inferior.

Antes de tudo, combater o racismo deixando entender que as raças não existem é uma inépcia. Todo mundo sabe pela experiência corrente que existem brancos, negros, amarelos, e que se pode mesmo fazer algumas distinções no interior desses grupos ; e todo mundo sabe que esses grupos são chamados “raças”. A existência mesma dos mestiços, frequentemente utilizada para apoiar a unicidade da espécie humana, implica a diversidade de raças. Sem raças, sem mestiços ; e sem possibilidade de mestiçagem, nada de raças, mas espécies diferentes. Lire la suite…

Radio: André Pichot, Biologie et société, 2010

Dans la série Racine de moins un, une émission de critique des sciences, des technologies et de la société industrielle, je vous propose d’écouter une conférence d’André Pichot, historien de la biologie, sur le thème « Biologie et société, de la bio-sociologie à la socio-biologie, et retour » qu’il à donnée à Nantes en novembre 2010. Ce retour historique sur les idées de sélection naturelle (Darwin) et d’hérédité montre à quel point elles sont traversées par des éléments et des notions empruntés au domaine social et politique. Il n’est pas étonnant qu’elles aient servi, en retour, à justifier et à naturaliser le fonctionnement des sociétés dont elles sont issues comme avec le darwinisme social et l’eugénisme. André Pichot décortique cet extraordinaire embrouillamini de science et d’idéologie qui est encore d’actualité aujourd’hui.

Ci-dessous un extrait de cette conférence:

Biologie et société

Les problèmes dont je vais vous parler sont compliqués. Pas compliqués intellectuellement, mais parce qu’ils sont entremêlés et que l’on ne sait jamais précisément de quoi on parle. C’est ce que j’appelle de la tératologie épistémologique, c’est-à-dire des monstruosités scientifiques, des productions scientifiques qui sont absolument monstrueuses d’un point de vue épistémologique. Lire la suite…

Émile Gautier, Le darwinisme social, 1880

14 janvier 2016 Laisser un commentaire

Présentation

Nous proposons ci-dessous le texte où a été employé pour la première fois l’expression « darwinisme social », une brochure (112 pages, éd. Derveaux, 1880) du journaliste français, militant et théoricien anarchiste Émile Gautier (19 janvier 1853 – 20 janvier 1937). Gautier s’oppose à l’interprétation anti-socialiste que fait Ernst Haeckel (1834-1919) – grand vulgarisateur du darwinisme dans la seconde moitié du XIXe siècle – du mécanisme de la sélection naturelle appliqué à la société.

Dans sa critique, Gautier reprend, sans probablement le savoir, une idée de Lamarck : les effets des « lois de la nature » se modifient selon les circonstances dans lesquelles elles sont appliquées. Partant de là, pour lui, la « lutte pour la vie » permanente impliquée par la « loi de la sélection naturelle » diminue d’intensité à mesure que les institutions sociales se développent. L’assistance mutuelle et la solidarité sociale sont les moteurs du progrès de l’humanité et constituent le véritable contenu du « darwinisme social », bien plus que la lutte et la victoire du « plus apte ».

C’est en quelque sorte le précurseur de l’effet réversif de l’évolution®, un siècle avant que l’hagiographe officiel du darwinisme en France Patrick Tort ne le revendique !

Cette occurrence est signalée par Mike Hawkins dans son ouvrage Social Darwinism in European and American thought, 1860-1945 (éd. Cambridge University Press, 1997, p. 177) qui emploie le terme de « tract » (qui signifie en anglais tract, opuscule ou brochure) pour désigner cette brochure, que manifestement il a lue. Patrick Tort a manifestement lu le livre de Hawkins puisque dans une interview donnée au journal Libération en 2008, il désigne cette brochure comme un « tract », que manifestement il n’a pas lu.

Selon Patrick Tort, dont l’œuvre consiste à laver Darwin de toute tache, le darwinisme social devrait plus justement être attribué à Herbert Spencer (1820-1903), celui-ci ayant prétendument « détourné » l’idée de « lutte pour la vie » et de « survie du plus apte » vers les domaines politiques et sociaux. C’est oublier que Darwin reprend la première dans le titre de son ouvrage de 1859 et la seconde dans le mécanisme de la sélection naturelle. Et ici Gautier s’oppose à la même généralisation faite par Haeckel à partir des idées exprimées par Darwin. La chose porte donc bien le nom qui lui convient.

Gautier est impliqué dans le « procès des 66 », qui s’ouvre le 8 janvier 1883, à la suite des violentes manifestations des mineurs de Montceau-les-Mines d’août 1882 et des attentats à la bombe perpétrés à Lyon en octobre 1882. Avec Pierre Kropotkine (1842-1921) et quelques autres anarchistes, Gautier l’un des accusés les plus en vue du procès.

Cette brochure a-t-elle inspiré Kropotkine pour son ouvrage L’entr’aide, un facteur de l’évolution, qu’il rédigera à partir des années 1890 ? Nous ne saurions le dire…

Jacques Hardeau, janvier 2016. Lire la suite…

D. Nelkin et S. Lindee, Du gène comme icône culturelle, 1998

4 juillet 2015 Laisser un commentaire

Les gènes ont envahi films, magazines, talk-shows, feuilletons, romans et sites Internet. Du gène du divorce à celui de l’homosexualité, du crime ou de l’échec professionnel, les représentations populaires façonnent en silence notre univers mental. Fini le libre arbitre et la responsabilité morale, plus besoin de programmes d’aide sociale, terminé le débat sur l’éducation puisque nos comportements et nos capacités, disent en filigrane ces messages, seraient guidés par une constitution innée, un caractère inaltérable, une sorte de justice biologique immuable. Pourquoi l’image de l’homme prisonnier de son ADN est-elle aujourd’hui tellement à la mode ? Lire la suite…

André Pichot, L’âme et le corps? no problem!, 1999

5 août 2014 Laisser un commentaire

Daniel C. Dennett vous a accordé un entretien fabuleux (La Recherche, septembre 1999, p. 102). On regrette vraiment qu’il n’ait pas développé plus longuement ses idées. Aussi, en voilà un petit complément à ma façon. Spécialement admirable sa conception de l’esprit comme « arène » où les pensées luttent entre elles. J’en connais un exposé plus complet chez Léon Dumont en 1873 :

« Il se produit, à l’intérieur de chacun de nous, une sorte de concurrence vitale entre les idées, un combat pour l’admission et la conservation ; et quand le régime de notre esprit est libéral, quand aucune direction autoritaire ne vient s’interposer, les pensées les plus fortes et les plus vivaces, c’est-à-dire les plus vraies, finissent toujours par étouffer et chasser les plus faibles, c’est-à-dire les plus contraires à la vérité. L’esprit humain construit lui-même la vérité ; cette vérité est la dernière résultante des pensées des générations s’exerçant sur la réalité des choses. »

L. Dumont, Haeckel et la théorie de l’évolution en Allemagne, Germer-Baillière, Paris, 1873, p. 15.

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Gaëlle Le Dref, L’homme face à l’évolutionnisme, 2009

8 janvier 2014 Laisser un commentaire

L’homme face à l’évolutionnisme : un animal paradoxal

Cet article fait partie du dossier Critique du transhumanisme

En 1858, Alfred Russel Wallace (1823-1913) et Charles Darwin (1809-1882) font état conjointement de leur théorie de l’évolution naturelle [1]. L’idée d’un système de rapports nécessaires et permanents entre les êtres qui composent le monde animal et végétal disparaît [2]. Wallace et Darwin admettent tous deux, outre l’idée transformiste déjà largement admise et ayant été en particulier développée par Lamarck au début du siècle, « la lutte pour l’existence » comme loi naturelle générale du monde vivant.

En 1859 paraît L’Origine des espèces, qui fait état de cette théorie de l’évolution ou de la « descendance avec modification ». Elle est résumée par Darwin sous le concept de « Sélection Naturelle », qui n’est rien d’autre, une fois donnée la variabilité et l’hérédité, que l’effet nécessaire de la concurrence vitale unifiée sous le concept de sélection naturelle. À l’encontre des théories fixistes, catastrophistes et créationnistes, Darwin, en affirmant que tous les vivants descendent de formes inférieures, plus simples, selon la loi de la Sélection Naturelle, affirme du même coup que l’homme descend, lui aussi, de formes inférieures. Loin d’être une créature de Dieu achevée de tout temps ou plus simplement apparu immédiatement comme tel, l’homme est le produit d’un processus naturel, de lois physiques, au même titre que tout le règne du vivant. En 1871, La Filiation de l’homme opère explicitement l’extension à l’homme de la théorie de la « descendance avec modification ». L’espèce humaine est étudiée comme n’importe quelle autre espèce et soulève les même interrogations : Y a-t-il plusieurs races humaines, comment l’espèce humaine se situe-t-elle dans l’arbre de l’évolution, est-elle encore susceptible d’évoluer, est-elle toujours soumise au principe de la Sélection Naturelle, etc. ? En 1872, L’Expression des sentiments poursuit dans cette voie en établissant un parallélisme systématique entre les animaux et l’homme. Darwin y présente une éthologie évolutionniste comparative qui suggère largement une continuité entre le règne animal et humain, les différences apparaissant comme de degré et non de nature. Lire la suite…