Dominique Boullier, Le biais Bronner ou la reductio ad cerebrum, 2021

Sous couvert de plus-que-scientisme, Apocalypse cognitive du sociologue Gérald Bronner court-circuite l’ensemble des principes de la rigueur scientifique. En proposant quelque chose de toujours plus gros, plus impressionnant, plus lointain dans l’histoire, l’auteur verrouille toute analyse détaillée des chiffres, des facteurs, des médiations. De quoi se retrouver estomaqué par tant de légèreté méthodologique et d’irresponsabilité politique.

 

N’est pas Molière qui veut mais ma critique du livre de Bronner, Apocalypse cognitive, pourrait se contenter de transposer la réplique fameuse : « Le poumon ! Le poumon, vous dis-je ! » en un « Le cerveau ! Le cerveau, vous dis-je ! ». La discussion académique exige cependant un peu plus d’arguments, même si le livre en question a débordé largement le monde universitaire.

Résumons donc l’ouvrage. Lire la suite »

Grégoire Quevreux, Critique du darwinisme de gauche, 2015

Vouloir fonder l’action politique sur la biologie a aujourd’hui, avec raison, mauvaise presse. Il n’en fut pas toujours ainsi. La première moitié du XXe siècle a en effet vu par exemple l’adoption de lois eugénistes aux États-Unis [1], dans les pays scandinaves et, bien sûr, en Allemagne. Le racialisme, l’eugénisme et le darwinisme social nés dans le sillage des travaux de Darwin ne furent en effet pas l’apanage de quelques savants fous et extrémistes politiques, mais furent au contraire partagés par une partie importante de l’establishment intellectuel, scientifique et politique du début du XXe siècle [2]. Si l’interprétation politique de la théorie darwinienne de l’évolution caractérise ainsi surtout certains courants classiquement considérés comme de droite, il y eut des exceptions. L’anarchiste russe Pierre Kropotkine (1842-1921) proposa ainsi en 1902 de fonder la future société socialiste sur la tendance naturelle des hommes pour la coopération [3]. C’est finalement une réactualisation de ce projet que propose Peter Singer dans son livre Une gauche darwinienne [4] dont nous proposons ici une rapide lecture critique. Lire la suite »

James C. Scott, Agriculture, villes, gouvernements, 2013

Le texte qui suit est une critique écrite par l’anthropologue et politologue de Yale James C. Scott du livre Le monde jusqu’à hier : Ce que nous apprennent les sociétés traditionnelles de Jared Diamond.

*

On peut raisonnablement estimer qu’une culture est dans le pétrin lorsque ses meilleurs intellectuels commencent à piller l’inventaire culturel de ses ancêtres et de ses subalternes contemporains afin de trouver des conseils sur l’art de vivre. Le malaise est d’autant plus remarquable lorsque la culture en question est la déclinaison américaine moderne du rationalisme des Lumières et du Progrès, qui n’est pas connue pour sa capacité à douter ni pour son manque de sang-froid. Plus le trouble est profond, plus nous semblons nous être égarés, plus nous devons chercher loin, spatialement et temporellement, pour trouver des modèles culturels en mesure de nous aider. Dans les plus puissantes versions de cette quête, il y a un endroit – un Shangri-La – ou une époque, un âge d’or, qui promet de réorienter notre boussole culturelle. L’anthropologie et l’histoire recèlent implicitement la possibilité de fournir de tels modèles. L’anthropologie peut nous présenter des formes radicalement différentes et satisfaisantes de rapports humains et de coopération sociale qui ne dépendent pas de la famille nucléaire ou de la richesse héritée. L’histoire nous montre que les arrangements sociaux et politiques que nous tenons pour acquis sont le résultat d’une conjoncture historique unique.Lire la suite »

James C. Scott, Crops, Towns, Government, 2013

Jared Diamond, The World until Yesterday:
What Can We Learn from Traditional Societies?,
Penguin, September 2013.

It’s a good bet a culture is in trouble when its best-known intellectuals start ransacking the cultural inventory of its ancestors and its contemporary inferiors for tips on how to live. The malaise is all the more remarkable when the culture in question is the modern American variant of Enlightenment rationalism and progress, a creed not known for self-doubt or failures of nerve. The deeper the trouble, the more we are seen to have lost our way, the further we must go spatially and temporally to find the cultural models that will help us. In the stronger versions of this quest, there is either a place – a Shangri-la – or a time, a Golden Age, that promises to reset our compass to true north. Anthropology and history implicitly promise to provide such models. Anthropology can show us radically different and satisfying forms of human affiliation and co-operation that do not depend on the nuclear family or inherited wealth. History can show that the social and political arrangements we take for granted are the contingent result of a unique historical conjuncture.Lire la suite »

Recension : S. McKinnon, La Génétique néolibérale, 2006

Susan McKinnon,
La Génétique néolibérale.
Les mythes de la psychologie évolutionniste
,
trad. fr. éd. L’Éclat, 2010.

1.

Certains se souviennent du livre de Marshall Sahlins, Critique de la sociobiologie, dans lequel il procédait à une déconstruction méthodique des thèses de Edward O. Wilson et de ses émules. Dans la conclusion de son livre, Sahlins constatait qu’à peu près tous les vingt ans on nous sert, à l’interface des sciences biologiques et sociales, une nouvelle théorie qui naturalise la culture et culturalise la nature. Or, ce constat s’est encore vérifié dans les années 1990 avec l’émergence d’un courant qui se dénomme psychologie évolutionniste et dont les principaux promoteurs sont Martin Daly, Margo Wilson, Steven Pinker, Robert Wright et David Buss. Dans le présent essai, Susan McKinnon démystifie ce nouvel avatar de la génétique néolibérale et prolonge, par sa philosophie de l’action, Critique de la sociobiologie, puisqu’il s’agit dans les deux cas d’offrir un antidote à des théories très en vogue mais aussi très dangereuses.Lire la suite »

Recension : M. Sahlins, What Kinship Is – And Is Not, 2013

À en juger par son titre, What Kinship Is – And Is Not, on pourrait penser que le dernier livre de Marshall Sahlins, aussi ambitieux par le propos qu’il est petit par le volume, se propose d’expliquer au large public ce qu’est la parenté (et ce qu’elle n’est pas). Or, loin d’être un ouvrage de vulgarisation à propos d’un sujet classique et plutôt technique de l’anthropologie, écrit par l’un des anthropologues américains les plus « européens » de sa génération – l’auteur est né en 1930 –, il s’avère être la version finale d’un long essai scientifique déjà partiellement publié dans le Journal of the Royal Anthropological Institute (2011, 17-1, p. 2-19 et 17-2, p. 227-242), éminente revue de l’anthropologie sociale britannique la plus autorisée.

En dépit du remaniement qu’il a subi, le livre garde le style éclectique – et parfois elliptique – d’un essai s’adressant avant tout aux spécialistes. L’auteur le présente comme « une modeste proposition pour résoudre le problème anthropologique vieux de 150 ans de savoir ce qu’est la parenté » (p. ix). Pourtant, on n’y trouvera ni une analyse des grands débats sur la parenté ni, à proprement parler, un historique du domaine. L’auteur y esquisse une généalogie des études de parenté des travaux d’Émile Durkheim à ceux de Marilyn Strathern, en passant par les contributions de Lucien Lévy-Bruhl, Maurice Leenhardt ou Roger Bastide. Mais il le fait justement dans la mesure où ces auteurs – et quelques autres – forment le lignage dans lequel Sahlins lui-même inscrit son propos novateur. Ce dernier, annoncé dans une courte préface (p. ix-x), vise à montrer que la caractéristique principale de la parenté consisterait essentiellement dans la reconnaissance de la « mutualité d’existence » (mutuality of being), telle que les parents (kinfolk) « sont des personnes qui participent intrinsèquement à l’existence de l’autre; ils appartiennent l’un à l’autre. [Ils] vivent émotionnellement et symboliquement la vie de l’autre et meurent les uns les autres » (p. ix). Qui ayant vécu l’expérience de la naissance ou de la mort d’un de ses proches pourrait le démentir ?Lire la suite »

Recension : M. Sahlins, Critique de la sociobiologie, 1976

Marshall Sahlins,
Critique de la sociobiologie. Aspects anthropologiques,
éd. Gallimard, coll. Bibliothèque des Sciences humaines, 1980.

(The Use and Abuse of Biology.
An Anthropological Critique of Sociobiology, 1976)

Le caractère le plus remarquable de ce petit ouvrage, paru il y a cinq ans déjà aux États-Unis, est sans doute que Sahlins ait jugé bon de l’écrire, nous révélant par là, et de façon incidente, l’ampleur de la crise que semblent traverser actuellement les sciences humaines outre-Atlantique. Certes, Sahlins a toujours pourfendu avec vigueur le réductionnisme mécaniste – notamment l’écologie culturelle –, mais il paraît néanmoins étonnant qu’il ait cru devoir exposer aussi longuement une réfutation argumentée des prétentions de la sociobiologie à fournir une explication totalisante des phénomènes culturels. L’enjeu n’est bien sûr pas négligeable, puisque tant la sociobiologie que l’écologie culturelle visent à remettre en cause l’autonomie de la culture et du social en décrétant que l’ensemble des interactions humaines sont déterminées en dernière analyse par des dispositions biologiques. Ce qui surprend, c’est qu’un tel projet scientifique soit admis par beaucoup aux États-Unis comme épistémologiquement viable, incitant par là Sahlins à prendre sa plume pour une critique qui n’est pas aussi circonstancielle et polémique qu’il y paraît de prime abord. Lire la suite »

André Pichot, Des biologistes et des races, 1997

Ce qui est en question dans le racisme,
ce n’est pas la diversité des races

Les déclarations de J.-M. Le Pen sur l’inégalité des races et The Bell Curve de R.J. Herrnstein et C. Murray nous ont valu, de la part de grands biologistes et autres intellectuels, quelques considérations que l’on peut classer en deux groupes : l’un caractérisé par la réunion d’octobre 1996 au musée de l’Homme où François Jacob et al. ont déclaré que la race était un « faux concept » 1, l’autre par l’article de N. Block dans La Recherche 2, qui s’efforce de déficeler les arguments attribuant aux Noirs une intelligence héréditairement inférieure.

Tout d’abord, combattre le racisme en laissant entendre que les races n’existent pas est une ineptie. Tout un chacun sait d’expérience courante qu’il existe des Blancs, des Noirs, des Jaunes, et que l’on peut même faire quelques distinctions à l’intérieur de ces groupes ; et tout un chacun sait que ces groupes sont appelés « races ». L’existence même des métis, souvent utilisée pour conforter l’unicité de l’espèce humaine, implique la diversité de races. Sans races, pas de métis ; et sans possibilité de métissage, pas de races, mais des espèces différentes.Lire la suite »

André Pichot, Biólogos e raças, 1997

As declarações de J-M. Le Pen sobre a desigualdade das raças e The Bell Curve de R.J. Herrnstein e C. Murray nos valeram, da parte de grandes biólogos e outros intelectuais, algumas considerações que podemos classificar em dois grupos : um caracterizado pela reunião de outubro de 1996 no museu do Homem onde François Jacob et al. declararam que a raça é um “falso conceito” 1 ; o outro pelo artigo de N. Block em La Recherche 2, que se esforça para denodar os argumentos atribuindo aos negros uma inteligência hereditariamente inferior.

Antes de tudo, combater o racismo deixando entender que as raças não existem é uma inépcia. Todo mundo sabe pela experiência corrente que existem brancos, negros, amarelos, e que se pode mesmo fazer algumas distinções no interior desses grupos ; e todo mundo sabe que esses grupos são chamados “raças”. A existência mesma dos mestiços, frequentemente utilizada para apoiar a unicidade da espécie humana, implica a diversidade de raças. Sem raças, sem mestiços ; e sem possibilidade de mestiçagem, nada de raças, mas espécies diferentes.Lire la suite »

Radio: André Pichot, Biologie et société, 2010

Dans la série Racine de moins un, une émission de critique des sciences, des technologies et de la société industrielle, je vous propose d’écouter une conférence d’André Pichot, historien de la biologie, sur le thème « Biologie et société, de la bio-sociologie à la socio-biologie, et retour » qu’il à donnée à Nantes en novembre 2010. Ce retour historique sur les idées de sélection naturelle (Darwin) et d’hérédité montre à quel point elles sont traversées par des éléments et des notions empruntés au domaine social et politique. Il n’est pas étonnant qu’elles aient servi, en retour, à justifier et à naturaliser le fonctionnement des sociétés dont elles sont issues comme avec le darwinisme social et l’eugénisme. André Pichot décortique cet extraordinaire embrouillamini de science et d’idéologie qui est encore d’actualité aujourd’hui.

Ci-dessous un extrait de cette conférence:

Biologie et société

Les problèmes dont je vais vous parler sont compliqués. Pas compliqués intellectuellement, mais parce qu’ils sont entremêlés et que l’on ne sait jamais précisément de quoi on parle. C’est ce que j’appelle de la tératologie épistémologique, c’est-à-dire des monstruosités scientifiques, des productions scientifiques qui sont absolument monstrueuses d’un point de vue épistémologique.Lire la suite »