Herbert Marcuse, Le règne de la liberté et le règne de la nécessité, 1969

Une nouvelle interprétation

J’étais très heureux d’entendre mon ami Norman Birnbaum parler ce matin des concepts utopiques et de la manière dont ces concepts prétendument utopiques se sont incarnés dans la réalité, ou du moins ont été sur le point de le faire lors des évènements de mai et de juin en France.

Je suis tout aussi heureux et honoré de m’adresser à vous aujourd’hui en présence d’Ernst Bloch, dont l’ouvrage L’Esprit de l’utopie, publié il y a plus de quarante ans, a influencé au moins ma génération et montré comment des concepts utopiques réalistes peuvent être proches de l’action, proches de la pratique. Lire la suite »

Herbert Marcuse, The Realm of Freedom and the Realm of Necessity, 1969

A Reconsideration

I was very happy to hear that my friend Norman Birnbaum in his paper this morning spoke of utopian concepts and of the way in which allegedly utopian concepts were translated into reality, or were at least in the process of being translated into reality by the events of and June in France.

I am equally happy and honored to talk to you in the presence of Ernst Bloch whose work Geist der Utopie, published more than forty years ago, has influenced at my generation, and licks shown how realistic utopian concepts can be, lose to action, how close to practice. Lire la suite »

Dwight Macdonald, La Bombe, 1945

Le matin du 6 août 1945, à 9h15, un avion américain a largué une bombe sur la ville japonaise d’Hiroshima. D’une puissance de 20 000 tonnes de TNT, cette bombe à elle seule a détruit en un clin d’œil les deux tiers de la ville et probablement tué ses 343 000 habitants. Sans aucun avertissement. Cet acte épouvantable nous rabaisse, nous, les « défenseurs de la civilisation », au même niveau que les monstres de Majdanek. Et nous, le peuple américain, ne sommes pas moins, ni plus, responsables de ces horreurs qu’eux, le peuple allemand.

Cette responsabilité ne fait pas de doute mais il y a pourtant beaucoup plus à dire. La bombe atomique est un événement tel qu’elle fait passer au second plan la victoire alliée sur l’Allemagne et le Japon. Lire la suite »

Dwight Macdonald, The Bomb, 1945

At 9:15 on the morning of August 6, 1945, an American plane dropped a single bomb on the Japanese city of Hiroshima. Exploding with the force of 20,000 tons of TNT, the bomb destroyed in a twinkling two-thirds of the city, including, presumably, most of the 343,000 human beings who lived there. No warning whatsoever was given. This atrocious action places “us”, the defenders of civilization, on a moral level with “them”, the beasts of Maidanek. And “we”, the American people, are just as much and as little responsible for this horror as “they”, the German people.

So much is obvious. But more must be said. For the “atomic” bomb renders anticlimactical even the ending of the greatest war in history. Lire la suite »

François Jarrige, Les promesses oubliées de l’écologie politique, 2017

Serge Audier,
La société écologique et ses ennemis.
Pour une histoire alternative de l’émancipation,
Paris, La Découverte, 2017, 500 p., 27 €.

 

L’écologie politique ne date pas des années 1970, elle est née au XIXe siècle, de la conviction de penseurs progressistes qu’il ne saurait y avoir d’émancipation sans respect de la nature – être de gauche, c’était alors nécessairement être écologiste.

 

Dans ce livre riche et politiquement salutaire, Serge Audier, philosophe, propose de nous faire redécouvrir les « promesses oubliées » des pensées écologiques du XIXe siècle tout en offrant des ressources pour nous libérer des clivages et des oppositions stériles du présent. Aujourd’hui encore, en dépit des innombrables démentis, des essayistes et intellectuels pressés continuent en effet de repousser l’écologie du côté de la « réaction » et d’un dangereux retour à la terre identifié, en France encore plus qu’ailleurs, au pétainisme [1]. Lire la suite »

Radio: Renaud Garcia, Anti-industrialisme ou anticapitalisme ?, 2020

Renaud Garcia, professeur de philosophie dans un lycée à Marseille, fait un exposé dans le cadre des rencontres du groupe Ecran Total qui entend résister à la gestion et à l’informatisation de nos vies, en octobre 2020.

L’anticapitalisme ou la critique du capitalisme, sous les formes de la dénonciation du profit, des marchés, de la finance et des banques, aussi légitime soit-elle, peut ne jamais toucher au cœur de la dépossession universelle qui s’étend depuis plus de deux siècles, à savoir le mode de vie fondé sur le salariat et l’industrie qui permet la production en masse des marchandises.

Il est donc nécessaire d’élargir la critique sociale, en lui adjoignant une critique culturelle des grandes organisations, du machinisme et de la représentation scientifique du monde.

Le document PDF adjoint à l’émission sur le site Archive.org contient le texte de l’intervention de Renaud Garcia, un glossaire de la WertKritik et quelques argument pour une critique de la WertKritik (24 pages au format A5). Vous trouverez ces documents ci-dessous.

 

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Racine de moins un
Une émission
de critique des sciences, des technologies
et de la société industrielle.

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Émission Racine de Moins Un n°71,
diffusée sur Radio Zinzine en décembre 2021.

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Radio Zinzine
2021: 40 ans de Radio Zinzine

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William Morris, L’âge de l’ersatz, 1894

De même que l’on nomme certaines périodes de l’histoire l’âge de la connaissance, l’âge de la chevalerie, l’âge de la foi, etc., ainsi pourrais-je baptiser notre époque « l’âge de l’ersatz ». En d’autres temps, lorsque quelque chose leur était inaccessible, les gens s’en passaient et ne souffraient pas d’une frustration, ni même n’étaient conscients d’un manque quelconque. Aujourd’hui en revanche, l’abondance d’informations est telle que nous connaissons l’existence de toutes sortes d’objets qu’il nous faudrait mais que nous ne pouvons posséder et donc, peu disposés à en être purement et simplement privés, nous en acquérons l’ersatz. L’omniprésence des ersatz et, je le crains, le fait de s’en accommoder forment l’essence de ce que nous appelons civilisation.

Je vais maintenant passer en revue un certain nombre d’ersatz, afin d’examiner ce qu’ils contiennent de funeste ou de bon, et quel genre d’espoir ils autorisent. Je suis venu aujourd’hui, je ne vous le cache pas, pour critiquer un état de fait ; mais le dénonce sans chercher à le redresser serait, à mon sens, une vaine entreprise. Lire la suite »

William Morris, Makeshift, 1894

As other ages are called, e.g., the ages of learning, of chivalry, of faith and so forth, so ours I think may be called the Age of makeshift. In other times of the world’s history if a thing was not to be had, people did without it, and there was an end. Nay, most often they were not conscious of the lack. But to-day we are so rich in information, that we know of many and many things which we ought to have and cannot, and not liking to sit down under the lack pure and simple, we get a makeshift instead of it; and once more it is just this insistence on makeshifts, and I fear content with them, which is the essence of what we call civilization.

Now I want to run through certain of these makeshifts, and see what there is of evil in them, what of present good and what of future hope. For I must tell you that I have come here to rail to-day, and to rail at a state of things without trying to mend it is a futile business I think. Lire la suite »

Michel Barrillon, L’abolition de la condition humaine, 2017

de Bernal à Kurzweil

 

« Une humanité qui traite le monde comme “un monde bon à jeter” se traite elle-même comme “une humanité bonne à jeter” ».

Günther Anders [1]

Dans le dernier chapitre de L’immatériel où il envisage comme futur possible l’avènement d’« une civilisation posthumaine », André Gorz illustre son propos en faisant notamment référence à un savant britannique, John Desmond Bernal, qui, des progrès technologiques alors en cours, avait auguré la création d’un être plus tout à fait humain dont le cerveau fonctionnerait « détaché du corps » [2]. Une perspective aussi fantasque inviterait à douter du sérieux de son auteur si Gorz ne le présentait comme un « biologiste […] qui contribua de façon décisive à comprendre la structure moléculaire de l’ADN » (Ibidem, p. 121). C’était en réalité un physicien ; la méprise de Gorz se comprend dans la mesure où les travaux de Bernal ont ouvert la voie à la biologie moléculaire, et où il s’est intéressé, en physicien, à la vie et à son origine.

J. D. Bernal, l’apostat

John Desmond Bernal (1901-1971) ne jouit sans doute pas de la notoriété publique des savants du XXe siècle qui, par leurs découvertes scientifiques majeures, ont marqué l’esprit de leurs contemporains, mais il n’est pas pour autant un auteur mineur : sa vie en témoigne. Il a été élu membre de la Royal Society en 1937. Durant la seconde guerre mondiale, il s’est mis au service du ministère de la Sécurité intérieure ; il a notamment démontré les avantages du port artificiel dans l’éventualité d’un débarquement. Il fut en outre membre du Parti communiste de 1923 à 1933, et ne cacha jamais sa sympathie pour le régime soviétique, ce qui, vraisemblablement, lui valut l’attribution du prix Staline de la paix en 1953. À la mort de son ami Frédéric Joliot-Curie, il assura durant quelques années la présidence du Congrès mondial de la paix. Ses amitiés politiques pouvaient à l’occasion l’amener à manquer totalement de discernement : c’est ainsi qu’il défendit, au grand dam de ses confrères occidentaux, les thèses de Lyssenko, le « biologiste » intronisé par Staline [3]Lire la suite »

Berlan & Luzi, L’écosocialisme du XXIe siècle doit-il s’inspirer de Keynes ou d’Orwell ?, 2020

Pour surmonter l’effondrement économique et le désastre écologique en cours, vaut-il mieux « la décence commune » et « l’autonomie matérielle » d’Orwell ou le « machiavélisme économique » et la « délivrance technologique » de Keynes ?

L’effondrement économique que la crise du coronavirus est en train de provoquer sera, à en croire la plupart des analystes, comparable et même pire que celui engendré par la crise boursière de 1929, qui avait plongé le monde dans la récession, puis dans la guerre mondiale. L’importance des idées de l’économiste John Maynard Keynes dans la mise en place du dispositif socioéconomique ayant permis de la surmonter et d’inaugurer la période faste des Trente Glorieuses, grâce notamment au développement inédit de l’État social, conduit une part conséquente de la gauche (et plus largement de la classe politique et des citoyens) à soutenir un retour à Keynes contre le néolibéralisme dominant depuis les années 1980. C’est l’une des justifications sous-jacentes aux plans de relance économique échafaudés aujourd’hui de par le monde, et notamment aux projets de Green New Deal ou de « pacte vert » au cœur du débat public. Lire la suite »