Dominique Boullier, Le biais Bronner ou la reductio ad cerebrum, 2021

Sous couvert de plus-que-scientisme, Apocalypse cognitive du sociologue Gérald Bronner court-circuite l’ensemble des principes de la rigueur scientifique. En proposant quelque chose de toujours plus gros, plus impressionnant, plus lointain dans l’histoire, l’auteur verrouille toute analyse détaillée des chiffres, des facteurs, des médiations. De quoi se retrouver estomaqué par tant de légèreté méthodologique et d’irresponsabilité politique.

 

N’est pas Molière qui veut mais ma critique du livre de Bronner, Apocalypse cognitive, pourrait se contenter de transposer la réplique fameuse : « Le poumon ! Le poumon, vous dis-je ! » en un « Le cerveau ! Le cerveau, vous dis-je ! ». La discussion académique exige cependant un peu plus d’arguments, même si le livre en question a débordé largement le monde universitaire.

Résumons donc l’ouvrage. Lire la suite »

Igor Babou & Joëlle Le Marec, Le sérieux a-t-il vraiment changé de camp ?, 2018

Crise environnementale : pourquoi il faut questionner les « appels à agir d’urgence »

On peut approuver un diagnostic et être en désaccord avec les remèdes proposés.

C’est ce qui nous est arrivé récemment à la lecture de tribunes rédigées dans la presse par des scientifiques, et d’appels de la société civile au sujet de la crise environnementale. C’est pourquoi nous, deux chercheurs en sciences humaines et sociales, souhaitons ouvrir un débat.

Nous avons notamment rencontré ces enjeux environnementaux lors d’enquêtes conduites auprès du public de musées de sciences 1 dans les années 1980. Les préoccupations écologiques des publics semblaient alors inaudibles pour les institutions, ces dernières y voyant trop souvent l’expression d’une « peur irrationnelle ».

Notre constat s’appuie également sur une décennie de recherches sur les parcs naturels et les politiques de la nature 2 ; recherches qui nous ont conduits à une critique de la modernité et des universalismes surplombants.

Aujourd’hui, si nous sommes convaincus du caractère catastrophique de la situation environnementale, nous sommes en désaccord avec le scientisme autoritaire de certains appels à la mobilisation.Lire la suite »

L’Université face au déferlement numérique, 2016

L’université française et la science qu’elle produit connaissent des mutations rapides. Elles sont lancées dans une course effrénée à l’innovation, sans cesse stimulée par les injonctions de l’État et des milieux économiques, ainsi que par la mode des classements internationaux, tel celui de Shanghai [Charle, Soulié, 2008]. Depuis les années 1980, les innovations et les trajectoires technoscientifiques sont de plus en plus modelées par un nouveau régime de production néolibéral des sciences avec une flexibilité accrue, une valorisation des performances à court terme et un pilotage croissant de la recherche par les grandes firmes et les marchés financiers. Aux États-Unis, les fonds d’origine privée ont dépassé le financement public de la recherche dès les années 1980 et, aujourd’hui, les 500 plus grandes multinationales concentrent 80% de la recherche industrielle mondiale. Dans ce contexte, « la science » ne peut être ni un bien public, ni une source de progrès et d’émancipation pour le plus grand nombre, elle devient un instrument de compétitivité et bascule dans l’« ère de la commercialisation » [Bonneuil, Joly, 2013 ; Bensaude-Vincent, 2009]. Cette nouvelle donne globale modèle les politiques universitaires menées dans les principaux pays industrialisés depuis une vingtaine d’années et éclaire notamment la promotion rapide de « l’université numérique », présentée comme l’outil indispensable à cette compétition généralisée. C’est d’ailleurs au nom de la « compétitivité de la nation » que Valérie Pécresse, alors ministre de l’Enseignement supérieur et de la Recherche, a commandé en 2007 un rapport sur l’« université numérique » 1.Lire la suite »