Roger Godement, Science, technologie, armement, 1997

Le lecteur innocent et beaucoup de mathématiciens confirmés seront probablement surpris de trouver dans mon livre quelques allusions très appuyées à des sujets extra-mathématiques et particulièrement aux relations entre science et armement. Cela ne se fait pas : la Science est politiquement neutre [1], même lorsque quelqu’un la laisse par mégarde tomber sur Hiroshima. Ce n’est pas non plus au programme : le métier du mathématicien est de fournir à ses étudiants ou lecteurs, sans commentaires, des instruments dont ceux-ci feront plus tard, pour le meilleur et pour le pire, l’usage qui leur conviendra.

Il me paraît plus honnête de violer ces misérables et beaucoup trop commodes tabous et de mettre en garde les innocents qui se lancent en aveugles dans des carrières dont ils ignorent tout. En raison de ses catastrophiques conséquences passées ou potentielles, la question des rapports entre science, technologie et armement concerne tous ceux qui se lancent dans les sciences ou les techniques ou les pratiquent. Elle est gouvernée depuis un demi-siècle par l’existence d’organismes officiels et d’entreprises privées dont la fonction est la transformation systématique du progrès scientifique et technique en progrès militaire dans la limite, souvent élastique, des capacités économiques des pays concernés. Lire la suite »

Roger Godement, Science et Défense, 1994

Nous [Gazette des mathématiciens] entamons un dossier/débat sur le thème des rapports entre les scientifiques (et particulièrement les mathématiciens bien sûr) et les applications militaires de leur science. Le débat entre M. Carayol et R. Godement sera notamment suivi dans le prochain numéro d’un texte de R. Godement développant son point de vue et les informations esquissées lors du débat.

Après la guerre du Golfe, et l’éclatement de l’URSS, il semblait intéressant de faire le point sur ce sujet. C’est pourquoi l’I.S.M. (Institut des Sciences de la Matière) de l’Université Claude Bernard (Lyon 1) organisait un dîner débat en novembre 1991 sur ce thème. Les invités étaient :

M. Michel Carayol

ingénieur général de l’armement

Chef des services des Recherches de la DRET

et

M. Roger Godement

Professeur honoraire de Mathématiques

Université Paris 7Lire la suite »

Roger Godement, Mathématiciens (purs) ou putains (respectueuses) ?, 1971

Chers Collègues,

Vous m’invitez à participer à une 1972 Summer School on Modular Functions qui sera financée par l’OTAN. Je n’y participerai pas dans de telles conditions, et vous le savez parfaitement bien puisque je vous l’ai dit il y a déjà quelques mois.

Je ne suis à vendre à aucune espèce de militaire ; j’ai commis une fois dans ma vie (en 1965, à la Boulder Conference on Algebraic Groups) l’erreur de participer à une réunion financée, totalement ou en partie, par une organisation militaire, et je pense que c’est déjà beaucoup trop pour mon goût. Je ne vois aucune relation entre les fonctions modulaires et une institution telle que l’Organisation du Traité de l’Atlantique Nord (OTAN). Si vous en voyez une, cela montre que les vertus éducatives des mathématiques sont vraiment très réduites, puisqu’on trouve partout dans le monde des dizaines de milliers d’étudiants de première année qui seraient en mesure de vous expliquer qu’un scientifique ne peut pas coopérer décemment, même et surtout pour la cause de la science, avec des gens dont la seule vocation scientifique est de transformer le progrès scientifique en armements. Je préférerais accepter de l’argent de nos maquereaux parisiens – ils ne tuent presque jamais personne -, ou de la branche américaine de la Maffia (puisqu’elle désire entrer dans les affaires régulières, elle pourrait s’intéresser au financement de la théorie des fonctions modulaires, ne serait-ce que pour le prestige…).Lire la suite »

Roger Godement, Pourquoi faites-vous des sciences ?, 1971

Comment passe-t-on de la science pure à la science appliquée, à la technologie, à la quincaillerie ? Existe-t-il une idéologie de la science ? Les mathématiques sont-elles un instrument de répression des fils de prolos en France, et peuvent-elles servir à les libérer en Chine ? Avez-vous réfléchi aux obstacles psychologiques que doit surmonter le chercheur débutant ? Existe-t-il des hiérarchies sociales à l’intérieur du milieu scientifique ? Le problème est-il de faire calculer les réacteurs des Mirages par des fils de prolos plutôt que par des fils de bourgeois ? Possède-t-on des informations statistiques sur l’origine sociale des scientifiques ? Lire la suite »