Radio: Atelier Paysan, La technologie va-t-elle sauver l’agriculture? (épisodes 1 & 2), 2019

Durant l’automne 2019, l’Atelier paysan, coopérative d’auto-construction de matériel agricole, a organisé une tournée de soirées-débats sur le thème « La technologie va-t-elle sauver l’agriculture ? La place de la machine dans l’autonomie paysanne » pour rencontrer localement les paysans et paysannes et prendre connaissance du poids et des impacts des machines, des robots, de l’informatique et des biotechnologies sur les vies des paysans et paysannes, sur l’environnement comme sur l’ensemble du modèle alimentaire.

Notre coopérative paysanne propose une alternative concrète et puissante au machinisme industriel en agriculture, par un travail d’ampleur de recueil, de partage et de formation à l’auto-conception de matériel agricole, pour s’émanciper de la tutelle technique de la techno-science.

Mais ces alternatives suffisent-elles à transformer le modèle agricole et alimentaire, par la simple force de leur existence ? Nous pensons que non. Nous pensons que la société civile et le monde paysan ne pourront pas échapper à la nécessité d’établir un rapport de force avec l’industrie, pour ralentir et stopper le déferlement de nouvelles technologies en agriculture.

Cette indispensable résistance doit passer par un effort d’éducation populaire, c’est à dire de co-éducation aux mécanismes de domination, de tissage de savoirs critiques, en particuliers de savoirs « techno-critiques ». Ce panorama fait office d’outil d’autodéfense intellectuelle pour informer largement, mais aussi nous aider à penser une réelle autonomie paysanne et alimentaire, s’appuyant sur un contre-imaginaire économique, social, mais aussi techniciste.

Dans la série Racine de Moins Un, voici les deux premières émissions réalisées à partir de ces enregistrements : Lire la suite »

Matthieu Amiech, Le confinement amplifie la numérisation du monde, 2020

Apéros Skype, soirées Netflix, militantisme 2.0… La numérisation du monde est en marche. Pour éviter que l’épidémie de coronavirus nous fasse « basculer dans la civilisation du sans contact », il faut réfléchir à « desserrer l’étau numérique sur nos vies », estime Matthieu Amiech dans cet entretien.

 

Reporterre — Comment traversez-vous cette période ? 

Matthieu Amiech — Au-delà des multiples difficultés personnelles que la situation entraîne, on sent qu’on vit un moment crucial. Cette crise sanitaire et économique peut favoriser de nouvelles éruptions de colère populaire, aussi bien que le basculement durable vers un ordre social plus autoritaire. Une épidémie, c’est un moment propice à la centralisation accrue du pouvoir politique et administratif, un moment où la peur peut être source de solidarité mais aussi de conformisme, d’appels à la répression. Il est difficile de critiquer les mesures d’exception qui sont prises, voire de continuer à réfléchir par soi-même, indépendamment du tourbillon d’informations et de commentaires. Lire la suite »

Maria Mies, L’écoféminisme, unité et diversité, 1999

comprendre le lien

 

Militante, sociologue allemande, spécialiste des questions féminines, Maria Mies a vécu en Inde. Avec Vandana Shiva, elle a publié, dans la collection Femmes et Changements aux éditions L’Harmattan, un ouvrage intitulé Ecoféminisme.

 

Q : D’où vient la référence écoféministe ?

Maria Mies : La formule est apparue dans les années 1970, en France. Puis, à la suite de nombreuses catastrophes écologiques (dont l’accident nucléaire de Three Miles Island), une conférence a été organisée aux États-Unis, en mars 1980, sous l’intitulé « L’écoféminisme et la vie sur terre ». Les participantes ont adopté un manifeste sur les rapports entre mouvements écologistes et mouvements des femmes, entre la destruction de la nature, le militarisme, l’humiliation et la domination subie par la femme… A l’époque, les États-Unis installaient en Europe de l’Ouest des missiles nucléaires, suscitant un vaste mouvement pacifiste dans lequel participaient de nombreuses femmes. Des femmes qui commençaient à percevoir le lien existant entre le militarisme, l’industrie, le capitalisme et son mode de croissance économique, et l’oppression des femmes.
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Radio: Ingénieur, pourquoi?, 2019

Les études d’ingénieur, c’est – dit-on – la « voie royale ». Avoir un diplôme d’ingénieur permet de gagner confortablement sa vie, et de faire partie des gagnants.

Mais pour certains, un bon salaire ne suffit pas à répondre aux grandes questions existentielles. À quoi servent les ingénieurs aujourd’hui ? À être des bons petits soldats de la fuite en avant technologique ? À remplacer les humains par les robots, à les rendre toujours plus dépendants de la technologie, d’industries toujours plus avides d’énergie et de ressources ?

Alors que les rapports scientifiques alarmants sur l’accélération de la catastrophe écologique se multiplient, ces questions sont quasiment absentes des formations d’ingénieurs. On apprend essentiellement aux étudiants à se conformer aux attentes du marché du travail et des entreprises, qui n’ont pour but que la croissance de leurs bénéfices.

De plus en plus nombreux sont les étudiants en école d’ingénieur qui se posent des questions sur leur rôle social et ne veulent plus suivre cette « voie royale » qu’on leur a tracé.

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Racine de moins un
Une émission
de critique des sciences, des technologies
et de la société industrielle.
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Émission Racine de Moins Un n°58,
diffusée sur Radio Zinzine en décembre 2019.

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Revue Centraliens, Quels choix technologiques pour une société durable ?, 2016

« J’ai la conviction que la conception mécanique du monde, qui apparut au XVIIe siècle, doit être remplacée par une autre conception rendant toute justice à la nature humaine. Pour sauver notre science et notre technique, nous devons d’abord sauver l’homme. La réponse aux problèmes posés par la technique, on ne la trouvera pas dans la technique ni dans l’application de ces méthodes de pensée qui ont justement créé une disparité tellement ironique entre nos moyens physiques et nos fins sociales, entre la méthode scientifique et la discipline morale. »

Lewis Mumford, Technique et Civilisation, 1950.

Les ingénieurs se sont souvent trouvés à la croisée des innovations technologiques et des évolutions sociétales. A l’heure où la nécessité de construire une société « durable » est devenue criante, dans un monde plus que jamais transformé par les technologies, des Centraliens toujours plus nombreux, de toutes générations, citoyens, parents, consommateurs ou professionnels engagés, se posent la question : nos choix technologiques actuels sont-ils réellement appropriés à la durabilité des sociétés humaines ?

Ces choix devraient favoriser une consommation réduite ou nulle de ressources rares ou non recyclables, et rechercher non seulement l’efficacité mais aussi la stabilité et la résilience. La high-tech appliquée sans jugement permet-elle cela, ou bien faudrait-t-il privilégier l’articulation appropriée et raisonnée de tous les savoirs et savoir-faire technologiques accumulés, certains à la pointe du progrès comme d’autres à redécouvrir et à recombiner de manière originale (dans une approche low-tech) ?Lire la suite »

Renaud Garcia, Le Sens des limites, contre l’abstraction capitaliste, 2018

« Le divin que communique à la matière la perception sensuelle de la vie, au lieu de l’employer à chercher le goût des choses, nous l’utilisons à en expliquer les raisons. Quand précisément la raison des choses est leur goût. »

Jean Giono, Le Poids du ciel

« Je préférerais échanger des idées avec les oiseaux qui peuplent notre planète plutôt que d’apprendre à entretenir des communications intergalactiques avec quelque obscure race d’humanoïdes habitant un astre satellite du système de Bételgeuse. Les bœufs d’abord, la charrue ensuite. »

Edward Abbey, Désert solitaire

Professeur de philosophie au lycée, me voici devant une classe, présent aux adolescents de dix-sept, dix-huit ou dix-neuf ans qui me font face. À cette heure, la lumière du matin hivernal réchauffe difficilement les élèves, dont les mimiques paraissent surjouer un état de glaciation imminente. Nous en rions ensemble, avant que je ne ressente à mon tour la froideur de la salle, due au dysfonctionnement d’un radiateur. Je comprends tout de suite mieux leur air transi. Les conditions climatiques, l’heure précoce du cours, la recherche déçue d’une source de chaleur dans la salle de classe : tout cela confère une tonalité affective particulière à ce premier contact de la journée, que l’on pourrait considérer pourtant, de l’extérieur, comme tout à fait routinier. Le cours débute. Pour effectuer mon travail académique, il me serait possible de débiter un contenu théorique, en position assise, sans quitter ma table. Mais je préfère me tenir debout et bouger, je retrouve dans cette posture mon « assiette » naturelle, située dans un lieu familier. Alors, tout en parlant et guidant la leçon, je saisis, par une compréhension toute corporelle, la fatigue qui se lit sur le visage de cette élève lorgnant en direction de la fenêtre, l’incompréhension d’un autre qui me porte immédiatement à clarifier un point ou à suspendre le cours d’une démonstration par une question adressée à la collectivité. Plus tard, un enjeu théorique suscite des interventions dans l’auditoire, des controverses. L’atmosphère ouatée du début disparaît progressivement, les énergies intellectuelles se réveillent et les élèves prennent en charge une discussion férocement indisciplinée. Il y a du bruit, objectivement. Or, une classe où il y a du bruit, n’est-ce pas le signe d’un manque de cadre, et d’un échec de l’enseignant à transmettre le contenu du cours dans des conditions optimales pour tous ? C’est parfois vrai, et il s’agit en tout cas d’une représentation académique bien partagée. Pourtant, ce bruit-ci, qui monte à cet instant-là, dans cette classe-là, à partir de désaccords adolescents indissolublement théoriques et personnels, ce bruit, donc, je le perçois affectivement comme du «bon» bruit. Le critère est net : cette agitation progressive, au lieu de faire obstacle à mon activité, est le signe d’une vitalité qui l’exalte et l’exhausse. Fi des prescriptions : j’interviens peu, recadre simplement dans les limites du tolérable. Dès lors, je sais qu’avec une telle classe, dans laquelle alternent moments de calme et phases d’intensité intellectuelle, je serai en mesure, autant que possible, de bien travailler. Ces élèves eux-mêmes, en dépit peut-être de toutes leurs autres difficultés, conforteront mon enthousiasme à faire de mon mieux, ce qui ne pourra qu’être satisfaisant pour eux. Lire la suite »

Gustav Landauer, Appel au socialisme, 1911

Le socialisme culturel et communautaire de Gustav Landauer

 

Résumé

Au sein de la tradition libertaire, Gustav Landauer (1870-1919), qui se décrivait lui-même comme « anarchiste-socialiste » est peut-être l’auteur dont la pensée se prête le plus à des tentatives d’actualisation, et cela en raison de quelques caractéristiques de son idéal social, exposé dans son Appel au socialisme (1911).

Gustav Landauer, Appel au socialisme, tr. fr. J.-C. Angaut et A. Lucet, éd. La Lenteur, 2019.

Il s’agit d’abord d’un socialisme culturel, associé à une critique de la modernité capitaliste qui dénonce non seulement l’État et l’exploitation du travail, mais aussi la foi en le Progrès et la technique, ainsi que la disparition des formes de vie partagée. Il s’agit ensuite d’un socialisme critique à l’égard du marxisme, qui récuse sa croyance en un déterminisme historique implacable et son matérialisme étroit, qui refuse d’accorder au prolétariat en tant que tel le rôle de sujet révolutionnaire et qui réhabilite les activités de subsistance pour penser la transformation sociale. Il s’agit enfin d’un socialisme communautaire, qui revalorise les formes héritées du passé tout en prônant la constitution de nouvelles communautés, considérées comme des commencements, ici et maintenant, de la future société socialiste.

Associée à la dénonciation des faux besoins et du déclin du monde engendré par le développement capitaliste, cette insistance sur l’expérimentation sociale, qui ne renonce pas pour autant à la révolution, est sans doute ce qui peut continuer à faire de l’Appel au socialisme une source d’inspiration pour le présent. Lire la suite »

Maria Mies, Une nouvelle vision : la perspective de subsistance, 1993

Le Sommet de la Terre de Rio de Janeiro, en juin 1992, a une fois de plus démontré clairement, que la solution des problèmes écologiques, économiques et sociaux mondiaux ne devait pas être attendue des élites dirigeantes du Nord ou du Sud. Comme Vandana Shiva le souligne dans ce livre, une nouvelle vision – une forme de vie nouvelle pour les générations présentes et futures et les autres créatures avec qui nous partageons la Terre – dans laquelle l’articulation entre pratique et théorie soit réalisée, ne peut émerger que dans les luttes de défense des mouvements de base. Les hommes et les femmes qui participent activement à ces mouvements rejettent radicalement le modèle dominant patriarco-capitaliste de développement des « pays industrialisés ». Ils ne veulent pas être développés selon ce modèle, et préfèrent préserver intacte leur base de subsistance et en conserver la maîtrise.

Cependant, cette quête d’une nouvelle vision n’est pas seulement le fait des populations du Sud qui on renoncé à attendre les fruits du « développement » ; on trouve aussi, dans certains groupes du Nord, cette aspiration à une société écologique, non exploiteuse, juste, non patriarcale et autosuffisante. Ici aussi, cette recherche d’une nouvelle perspective concerne non seulement des gens des classes moyennes, désenchantés et ayant perdu espoir dans les promesses de la modernisation, mais également certaines personnes au bas de la pyramide sociale.

Nous appelons cette nouvelle vision la perspective de subsistance. Lire la suite »

Maria Mies, The Need for a New Vision: the Subsistence Perspective, 1993

The Earth Summit in Rio de Janeiro (UNCED, June 1992) again made clear that solutions to the present worldwide ecological, economic and social problems cannot be expected from the ruling elites of the North or the South. As Vandana Shiva points out in this book, a new vision – a new life for present and future generations, and for our fellow creatures on earth – in which praxis and theory are respected and preserved can be found only in the survival struggles of grassroots movements. The men and women who actively participate in such movements radically reject the industrialized countries’ prevailing model of capitalist-patriarchal development. They do not want to be developed according to this blueprint, but rather want to preserve their subsistence base intact, under their own control.

This quest for a new vision, however, is to be found not only among people in the South, who cannot ever expect to reap the fruits of ‘development’; the search for an ecologically sound, non-exploitative, just, non-patriarchal, self-sustaining society can also be found among some groups in the North. Here, too, this search for a new perspective involves not only middle-class people, disenchanted and despairing about the end-result of the modernization process, but even by some at the bottom of the social pyramid.

We have called this new vision the subsistence perspective.Lire la suite »

Radio: Émilie Hache, Reclaim écoféminisme ! 2016

C’est l’angle mort de l’écologie à la française : l’écoféminisme. À la fois mouvement militant dans les États-Unis des années 1980 et courant intellectuel, littéraire, politique, ce n’est pas une idéologie. Ce n’est pas une doctrine. Ce n’est pas non plus un projet politique unifié. Mais plutôt un mouvement de réappropriation de soi, de son corps et de son milieu de vie, comme l’explique la philosophe Émilie Hache dans la belle introduction de Reclaim, première anthologie en français de textes écoféministes, publiée dans la collection « Sorcières » des éditions Cambourakis.

Pour les écoféministes, la domination des femmes et celle de la nature sont étroitement liées. Les textes montrent comment des femmes ordinaires se sont soulevées contre ce qui venait détruire leur environnement et leur avenir à travers les exemples du mouvement Chipko en Inde, du Women’s Pentagon Action aux États-Unis, des communautés lesbiennes séparatistes en Oregon ou encore du paganisme de Starhawk.

Le choix du titre n’est pas anodin, Reclaim, signifiant le fait de se réapproprier, illustre parfaitement l’âme du mouvement. Les écoféministes se réapproprient la nature, leur nature de femmes, parfois même l’image de la sorcière, afin de renverser le pouvoir. Lire la suite »