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Posts Tagged ‘rationalisme’

Nicolas Le Dévédec, De l’humanisme au post-humanisme, 2008

28 décembre 2013 Laisser un commentaire

De l’humanisme au post-humanisme : les mutations de la perfectibilité humaine

Cet article fait partie du dossier Critique du transhumanisme

Les hommes se voient comme des êtres perfectibles. Cette perfectibilité s’inscrit chez les Lumières dans un projet politique qui vise à arracher les hommes de l’hétéronomie du monde religieux qui les précède. Aujourd’hui, l’idée de perfectibilité s’est à ce point biologisée qu’elle en a perdu tout sens politique. Ainsi l’histoire moderne de l’idée de perfectibilité humaine est celle de sa dépolitisation. Les grandes perdantes dans cette histoire sont bien sûr notre démocratie, et par suite, notre perfectibilité elle-même. Car dans n’y a-t-il pas d’humanité perfectible qu’associée à l’idée d’une perfectibilité de la démocratie ?

« L’homme, pendant des millénaires, est resté ce qu’il était pour Aristote : un animal vivant et de plus capable d’une existence politique ; l’homme moderne est un animal dans la politique duquel sa vie d’être vivant est en question. »

Michel Foucault

Des perspectives du clonage à la médecine anti-âge, les avancées technoscientifiques contemporaines rendent en toute vraisemblance plausible selon les mots du philosophe Mark Hunyadi :

« l’idée jusque-là inouïe d’une plasticité intégrale de l’homme, n’ayant pour limites que celles de la physique et de la biologie elles-mêmes » [Hunyadi, 2004, p. 24].

Génie-génétique, pharmacologie, biotechnologies, nanotechnologies, les technosciences sont en effet aujourd’hui porteuses d’une même promesse, celle d’émanciper l’homme de tout déterminisme naturel. L’usage du vocable « posthumain » pour désigner cet être plus qu’humain, entièrement « revu et corrigé par la technique » [1], soustrait à tout ancrage biologique, l’illustre parfaitement [Robitaille, 2007]. C’est dire si le dépassement de soi, maître mot de nos sociétés occidentales [Queval, 2004], recèle désormais quelque chose de vertigineux.

Cette idée de plasticité humaine, d’un être qui n’est que ce qu’il se fait lui-même, n’est pourtant, en soi, pas tout à fait nouvelle. Sous le nom de « perfectibilité », les philosophes du siècle des Lumières exprimaient précisément cette idée selon laquelle l’être humain ne se définit par aucune essence fixe. Valeur fondatrice de l’humanisme moderne, au cœur des avancées tant démocratiques que scientifiques et techniques majeures de nos sociétés occidentales, la notion de perfectibilité suppose que l’être humain ne réalise son humanité que dans l’arrachement à la nature [Legros, 1990]. Si l’imaginaire contemporain paraît bien relié à cette représentation humaniste de la perfectibilité, une distance pourtant importante les sépare.

En retraçant les origines et le développement de cette idée de perfectibilité, de la Renaissance au XIXe siècle en passant par le siècle des Lumières qui l’a vu naître, cet article tentera de démontrer que, bien qu’il hérite du rationalisme des Lumières, l’imaginaire contemporain procède d’une distorsion majeure de l’idée de perfectibilité en occultant toute sa dimension sociale et politique. Poursuivant de manière unilatérale sa facette technoscientifique, la perfectibilité dont il est aujourd’hui question s’apparente davantage à l’adaptabilité de l’être humain qu’à son émancipation. Aussi, bien loin d’arracher l’homme à toute naturalisation, le modèle de perfectibilité aujourd’hui promu, focalisé sur l’optimisation de la vie et la performance, procède, en un renversement complet de son acception humaniste, d’une véritable biologisation de la culture [Cetina, 2004]. Lire la suite…

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Roger Belbéoch, Société nucléaire, 1990

19 mars 2012 Laisser un commentaire

L’adoption de l’énergie nucléaire tant civile que militaire et sa mise en œuvre rapide se placent dans la logique du développement industriel. Elle mène cette logique jusqu’à un point limite qui confère à cette société certains caractères particuliers permettant de parler de société nucléaire. Que celle-ci s’instaure ou non dépend de forces antagonistes qui freinent ou accélèrent le processus. Nous analyserons succinctement les facteurs intervenant dans cette évolution.

Dès sa première manifestation publique le 6 août 1945, l’énergie atomique fut présentée et perçue comme une « révolution scientifique », titre choisi par le journal Le Monde pour annoncer le bombardement et la destruction quasi totale d’Hiroshima. De vieux mythes furent immédiatement réactualisés, L’humanité voyait arriver l’ère de la maîtrise totale de l’énergie, inépuisable et bon marché lui assurant par là même la domination absolue de la nature. L’énergie, fondement de la société industrielle, prenait une dimension de caractère divin. Les savants devenus les grands prêtres proposaient des actions grandioses : raser le Mont-Blanc, assécher la Méditerranée après avoir comblé le détroit de Gibraltar, faire fondre la glace des calottes polaires, modifier les climats, etc. II ne s’agissait pas là d’une action promotionnelle afin de mieux vendre ce nouveau procédé. Ce n’étaient pas des rêves d’ignorants mais des possibilités pour un futur très proche gagées par la parole des plus hautes sommités du monde scientifique. Lire la suite…

Basarab Nicolescu, Scientisme, l’autre affaire Sokal, 2006

30 octobre 2011 Laisser un commentaire

L’affaire Sokal a démarré par un canular. Un physicien mathématicien de l’Université de New York, inconnu en dehors d’une poignée de physiciens, envoie en 1994 à la revue Social Text, poste avancé du postmodernisme, un article dont le titre surprenant était Transgresser les frontières : vers une herméneutique transformative de la gravitation quantique [1]. Le texte était truffé de citations correctes des physiciens comme Bohr et Heisenberg ou des philosophes, sociologues, historiens des sciences ou psychanalystes comme Kuhn, Feyerabend, Latour, Lacan, Deleuze, Guattari, Derrida, Lyotard, Serres ou Virilio. Même Lupasco est cité dans la bibliographie : le tiers inclus est donné comme exemple de « logique féministe »… Commentant ces citations, et ceci par des affirmations quelque peu délirantes, Sokal donne l’impression d’une adhésion totale au postmodernisme et, tout particulièrement au courant relativiste associé aux Cultural Studies. Les éditeurs de la revue sont ravis de l’adhésion rêvée d’un physicien à leur cause et publient immédiatement le texte de Sokal, sans aucune vérification. Lire la suite…

Simone Weil, La science est devenue le mystère par excellence, 1933

5 septembre 2011 Laisser un commentaire

Sur le livre de Lénine « Matérialisme et empiriocriticisme »

Cet ouvrage, le seul qu’ait publié Lénine sur des questions de pure philosophie, est dirigé contre Mach et contre les disciples, avoués ou non, qu’il avait en 1908 dans les rangs de la social-démocratie, et surtout de la social-démocratie russe ; le plus connu était Bogdanov. Lénine y examine en détail les doctrines de ses adversaires, doctrines qui tentaient toutes, avec plus ou moins de raffinements, de résoudre le problème de la connaissance en supprimant la notion d’un objet extérieur à la pensée ; il montre qu’elles se ramènent au fond, une fois dépouillées de leur phraséologie prétentieuse, à l’idéalisme de Berkeley, c’est-à-dire a la négation du monde extérieur ; il leur oppose le matérialisme de Marx et d’Engels. Dans cette polémique, qui l’écartait de ses préoccupations habituelles, Lénine a manifesté une fois de plus sa puissance de travail, son goût de la documentation sérieuse L’intérêt de la discussion est facile à comprendre : on ne peut se réclamer du « socialisme scientifique » si l’on n’a pas une notion nette de ce qu’est la science, si par suite on n’a pas pose en termes clairs le problème de la connaissance, des rapports entre la pensée et son objet. Cependant l’ouvrage de Lénine est presque aussi ennuyeux et même presque aussi peu instructif que n’importe quel manuel de philosophie. Cela tient en partie à la médiocrité des adversaires auxquels Lénine s’attaque, mais surtout a la méthode même de Lénine. Lire la suite…

Les orphelins du progrès

26 mars 2010 Laisser un commentaire

Nous reproduisons ici un article paru dans Le Monde Magazine qui, malgré quelques insuffisances et son parti-pris non critique en faveur du GIEC, a le mérite de montrer que ce qui menace la société actuelle est bien moins un obscurantisme religieux qu’un scientisme aussi borné que fanatique.

Dans sa petite bibliothèque des horreurs, Jean-Paul Krivine a rangé homéopathes, militants anti-OGM, agriculteurs biodynamiques, sourciers et chiropracteurs au même rayon que les anti-évolutionnistes à crucifix et les amateurs d’ovni. A la tête de l’AFIS, l’Association française pour l’information scientifique, cet « ingénieur en intelligence artificielle » est un rationaliste qui bataille contre le plus grand risque qui puisse, selon lui, nous frapper : la remise en question de sa sainte trinité, « progrès, humanisme et universalité ».

L’homme est nerveux. Il se demande ce que je lui veux. J’ai bien précisé au téléphone que la revue dont il est le rédacteur en chef, Science et pseudo-sciences, m’avait il y a deux ans étrillé pour un reportage en Suède à la rencontre de ces « électro-sensibles » qui fuient dans les forêts les ondes des portables et de la WiFi. Crime de lèse-science : la revue expliqua comment je manipulais le lecteur, l’amenant à penser qu’une technologie inoffensive pouvait être un risque pour la santé. Disons-le simplement : je n’ai pas d’avis sur la dangerosité des ondes. Et je n’ai pas pris rendez-vous avec Jean-Paul Krivine pour régler des comptes mais pour tenter de comprendre d’où vient ce sentiment de citadelle assiégée qui l’anime. Lire la suite…