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Posts Tagged ‘procréation médicalement assitée’

Olivier Rey, Déniaiser la science, 2016

26 mars 2019 Laisser un commentaire

La révolution scientifique moderne ne s’est pas accomplie en un jour, ni même en un siècle. Mais rétrospectivement, le tournant des XVIe et XVIIe siècles se révèle avoir été une période décisive, dont Galilée fut l’un des héros. Dans un registre très différent, Francis Bacon joua lui aussi un rôle majeur dans l’avènement de la nouvelle science. Son œuvre principale, le Novum Organum Scientiarum, sous-titré Indicia de interpretatione naturae (Indications sur l’interprétation de la nature) entendait fournir, en opposition à l’ancien Organon aristotélicien, un cadre neuf à la connaissance et à ses développements. Il s’agissait, avec le Novum Organum, de débarrasser la philosophie naturelle des défauts de méthode qui jusque-là avaient vicié sa pratique, et de lui indiquer la nouvelle démarche – reposant sur la collecte et le classement des faits, l’induction et l’expérimentation – qu’elle devait adopter : les progrès des sciences et des techniques qui en résulteraient seraient sans commune mesure avec tout ce qui avait précédé. Illustrant cette conviction, la page de titre montrait un navire en train de franchir les colonnes d’Hercule – c’est-à-dire quittant la mer fermée à laquelle le Nec plus ultra antique confinait sa navigation, pour voguer vers le grand large. Le Plus ultra, qu’un siècle plus tôt Charles Quint avait pris pour devise de son empire, était désormais le mot d’ordre de la science. Lire la suite…

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Céline Lafontaine, L’économie du vivant, 2015

14 février 2019 Laisser un commentaire

De la cybernétique au vivant pensé comme information

La Cause du désir : Votre premier sujet de recherche était la cybernétique. Pourriez-vous nous dire quelques mots de cette passion pour l’informationnel qui anime la science contemporaine ?

Céline Lafontaine : J’ai étudié ces questions dans mon travail de thèse. À l’époque, à la fin des années 1990, on commençait à parler de cyberespace. J’ai essayé de comprendre l’origine de cette révolution technoscientifique, et c’est ainsi que je suis remontée à la cybernétique. Très peu de gens s’y intéressaient alors, parce que la discipline cybernétique a disparu au tournant des années 1980, tout le monde étant devenu cybernéticien. Cette science a perdu sa crédibilité du fait d’un trop grand engouement. Lire la suite…

Radio: Céline Lafontaine, La bioéconomie, stade ultime du capitalisme, 2014

6 août 2018 Laisser un commentaire

Dans son livre Le Corps-Marché, la sociologue québequoise Céline Lafontaine, professeure à l’université de Montréal, dénonce la “bioéconomie”, une économie fondée sur la marchandisation du corps.

S’attachant en particulier à l’industrie biomédicale, Céline Lafontaine délivre une enquête documentée et pragmatique sur les enjeux de la bioéconomie. Elle éclaire les règles d’un marché mondialisé du corps humain, dont les éléments (sang, ovules, cellules, tissus…) sont de plus en plus marchandisés, comme dans l’industrie de la procréation. Par-delà les clivages éthiques que tous ces débats suscitent entre les citoyens – par exemple au sujet de la gestation pour autrui –, elle consigne précisément les enjeux réels de cette bioéconomie souveraine. Un éclairage à partir duquel les positions éthiques de chacun peuvent s’ajuster en fonction de plusieurs conceptions possibles de la liberté et de l’égalité… Lire la suite…

Entretien avec Renaud Garcia, 2015

27 décembre 2015 Laisser un commentaire

Dans les années 1970, les intellectuels pouvaient encore parler de lutte des classes et d’aliénation. En l’an 2015, ces vieilleries sont révolues. À l’université, dans Libération, au Parti socialiste ou à l’extrême gauche, le mot d’ordre de l’intelligentsia moderne est à la « déconstruction ». Tout est à déconstruire, les « stéréotypes de genre », les « normes », les « représentations »… Dans son livre Le Désert de la critique. Déconstruction et politique (éd. L’échappée), le philosophe Renaud Garcia montre en quoi les théories de la « déconstruction » sapent la critique sociale, encouragent la marchandisation et le déferlement technologique et conviennent parfaitement à une société libérale et atomisée.

Dans votre ouvrage, vous montrez que la « déconstruction » est devenue l’impératif de la critique dite « radicale ». Que recouvre ce terme ?

Renaud Garcia : On en trouve l’origine chez Derrida, l’un des grands philosophes français qui a accompagné dans les années 1970-80 les mouvements de gauche dissidents. Il a développé une méthode, la « déconstruction » : il prétendait revenir sur les grands impensés de la tradition philosophique, proposer une nouvelle lecture des textes classiques. Déconstruire un texte, pour le résumer grossièrement, c’est montrer ce qui est entre les lignes, ce que le lecteur ordinaire ne saurait pas voir, décrypter ce qui paraît clair, cohérent, argumenté, pour décentrer la pensée, quitte à aller à contre-sens. Au-delà d’une méthode d’analyse des textes, la déconstruction s’est étendue à d’autres domaines : Derrida cherchait aussi à déconstruire les institutions, à déconstruire les normes… Son œuvre a beau être extrêmement obscure, elle a été pionnière et a ouvert sur toutes les élaborations contemporaines visant à reconsidérer les rapports entre majorité et minorités. Lire la suite…

Recension: Le corps, matière première de la croissance, 2015

13 septembre 2015 Laisser un commentaire

Après La Société postmortelle, paru en 2008, qui abordait les transformations de notre rapport à la mort, la sociologue québécoise Céline Lafontaine vient de publier Le Corps-marché (éd. du Seuil). Fruit de ses réflexions sur l’industrie biomédicale et d’un travail de terrain auprès de chercheurs en médecine régénératrice, elle y montre comment le corps (le sang, les tissus, les cellules, les ovules…) est devenu une source de profit, une nouvelle matière première au cœur d’un modèle économique dans lequel la vie en elle-même se réduit à sa seule productivité.

 

Cédric Biagini : Vous parlez tout au long de votre livre de la bioéconomie comme étant une nouvelle phase de la globalisation capitaliste. Que signifie ce terme ?

Céline Lafontaine : La bioéconomie est l’idée que dans un monde où la croissance risque d’être ralentie par l’épuisement des énergies fossiles, le vivant est une nouvelle source de profit. La possibilité de le transformer et de le manipuler permettra de poursuivre la croissance. Dans ce cadre, les processus biologiques dans leur ensemble doivent être exploités. Les organismes vivants sont considérés comme une ressource renouvelable et non polluante grâce à laquelle la croissance infinie peut continuer.

C. B. : La bioéconomie a fait l’objet d’un rapport de l’OCDE (la bioéconomie à l’horizon 2030) qui pose les bases d’un plan d’action visant à favoriser la mise en place d’un modèle de développement dans lequel la manipulation du vivant devient une source de productivité. Pourquoi ?

C. L. : L’OCDE prévoit toujours sur le long terme. S’intéresser au vivant est la poursuite de cette idée que les processus biologiques, grâce au développement des biotechnologies, nous permettront de trouver une nouvelle forme de productivité. C’est très paradoxal car la bioéconomie, à l’heure de la crise écologique, vient encourager l’exploitation des énergies fossiles en entretenant l’idée d’un vivant infini que l’on peut manipuler. Continuons donc à polluer, l’horizon c’est la croissance. C’est tout l’enjeu de la bioéconomie : poursuivre la croissance et penser le vivant comme la nouvelle énergie à exploiter. Lire la suite…

Recension: J.B.S. Haldane et B. Russel, Dédale & Icare, 1923

11 juin 2015 Laisser un commentaire

Livre Dédale et IcareNote de lecture sur un débat entre un scientifique et un philosophe à propos de la science et de l’avenir qu’elle nous réserve…

J.B.S. Haldane, B. Russell, Dédale & Icare, éd. Allia, 2015, 112 p.

 

En 1923, au cours d’une conférence donnée à Cambridge et intitulée Dédale ou la science de l’avenir, l’éminent biologiste et marxiste anglais John Burton Sanderson Haldane, au sortir de la Première Guerre mondiale et de ses atrocités mécanisées et industrielles, se demandais si :

« L’homme devient un simple parasite de la machine, un appendice du système reproducteur d’immenses moteurs compliqués qui usurpent ses activités l’une après l’autre, et finissent par lui retirer la maîtrise de notre planète. »

Et en conséquence :

« Y a-t-il le moindre espoir d’arrêter la recherche scientifique ? »

Mais en bon progressiste, sa réponse est évidement non. Pour lui, science et industrie sont indissociables. Mais s’il ne distingue pas la science de l’usage capitaliste qui en est fait, ce n’est pour s’opposer au développement ni de l’un ni de l’autre :

« Les avancées dans cette direction tendent à unifier de plus en plus l’humanité, à rendre la vie de plus en plus complexe, artificielle et riche de possibilités, et à augmenter indéfiniment la capacité humaine à faire le bien et le mal. »

Et donc, pour l’avenir, il n’y a plus qu’à considérer quels sont les problèmes techniques et quelle sont les capacités scientifiques nécessaires pour les résoudre. Car ce marxiste et scientifique n’imagine pas un seul instant qu’il soit possible non pas de sortir de la société industrielle, mais seulement de refuser ses progrès ou simplement de critiquer ses innovations comme de nouvelles formes de dépossession. Pour lui, il faut s’y adapter le moins mal possible, non en laissant faire le marché libre et autorégulateur, mais en s’en remettant aux spécialistes, experts et scientifiques bienveillants et humanistes… de la trempe de Haldane ! Lire la suite…

Le “manifeste des généticiens”, 1939

19 janvier 2015 Laisser un commentaire

Nous publions, à titre de document historique, la traduction de ce qui a été appelé à l’époque le Manifeste des généticiens, produit du septième Congrès International de Génétique qui s’est clôturé à Edinburgh trois jours avant la déclaration de la Seconde Guerre Mondiale. Les personnalités à l’origine de ce texte, notamment J. Huxley, J. B. S. Haldane et H. Müller, sont toutes progressistes.

Julian Sorell Huxley (1887-1975) est socialiste, promoteur de l’eugénisme, un des créateurs de l’UNESCO et l’inventeur du terme transhumanisme en 1957.

John Burdon Sanderson Haldane (1892-1964) est socialiste, inventeur du concept d’ectogenèse (reproduction humaine en dehors de l’utérus féminin). En 1938, il publie un livre (Hérédité et politique, trad. fr. éd. PUF, 1948) qui démontre l’inanité d’un programme eugéniste dans les conditions politiques et sociales de l’époque.

Hermann Joseph Müller (1890-1967) est communiste, juif d’origine allemande. En 1933, lorsque Hitler arriva au pouvoir, il part en URSS et propose à Staline un programme d’eugénisme positif, mais se heurte à l’influence grandissante de Trofim Lyssenko qui s’oppose à la génétique occidentale. En 1935, il publie un livre (Hors de la nuit, vues d’un biologiste sur l’avenir, trad. fr. éd. Gallimard, 1938) qui se fait le promoteur de l’ectogenèse, propose de constituer des réserves de sperme de grands hommes, d’utiliser des animaux comme « mères porteuses » pour les enfants, etc. Il se réfugie en Angleterre en 1938.

Aldous Leonard Huxley (1894-1963), le frère de Julian Huxley, est l’auteur du roman de science-fiction Le Meilleur des mondes, publié en 1932…

Toute ressemblance avec ce qui se passe aujourd’hui autour de la procréation médicalement assistée (PMA) ou de la gestation pour autrui (GPA) est purement fortuite…

Andréas Sniadecki


 Biologie sociale et amélioration de la population

En réponse à une requête du Service Scientifique de Washington, D.C., adressant la question « Comment la population mondiale peut le plus efficacement être améliorée génétiquement ? » à un grand nombre de travailleurs scientifiques, la déclaration ci-dessous a été préparée et signée par ceux dont le nom apparaît à la fin.

Cette question « Comment la population mondiale peut le plus efficacement être améliorée génétiquement ? » soulève des problèmes bien plus larges que ceux qui sont purement biologiques, des problèmes que le biologiste rencontre inévitablement dès lors qu’il tente de mettre en pratique les principes de son propre champ de spécialité. Car l’amélioration génétique effective de l’humanité dépend de changements majeurs dans les conditions sociales, et de changements corrélatifs dans les attitudes humaines. Lire la suite…

The « Geneticists Manifesto », 1939

19 janvier 2015 Laisser un commentaire

Social Biology and Population Improvement

The Seventh International Congress of Genetics adjourned at Edinburgh only three days before World War II got under way. It is interesting to recall that just before the shooting started a group of geneticists at that Congress-informally formulated what we might call an Edinburgh Charter of the genetic rights of man. Now that we are setting forth on a sea of words toward the New Horizon and the Four Freedoms it may not be amiss to recall this statement of fundamentals, drawn up and subscribed to at a very solemn time, by some of the leaders of genetic thought.

The question “how could the world’s population be improved most effectively genetically” raises far broader problems than the purely biological ones, problems which the biologist unavoidably encounters as soon as he tries to get the principles of his own special field put into practice. For the effective genetic improvement of mankind is dependent upon major changes in social conditions, and correlative changes in human attitudes. Lire la suite…

Jean-Claude Guillebaud, La pudibonderie scientiste, 2011

7 janvier 2015 Laisser un commentaire

Nous publions ce texte de Jean-Claude Guillebaud non pas pour appeler avec lui l’Église à se rappeler « de l’incarnation et de l’acceptation joyeuse du corps », mais bien au contraire pour inviter nos lecteur.e.s à ne pas laisser a cette institution surannée ce monopole du corps à l’heure de la procréation médicalement assistée (PMA) et autres délires de désincarnation technoscientistes, complaisamment relayés et promus par certain.e.s féministes, homosexuels, LGBT, etc. – pas tou.te.s, fort heureusement – qui ont en horreur les limites que leur impose leur propre corps et veulent le contraindre à se plier à leurs caprices et à leurs fantasmes (et sont prêts pour cela à se « faire violence », au sens ancien de l’expression).

Nous ne doutons pas qu’ainsi nous allons nous attirer les foudres des escudérophobes. Mais nous dénoncerons les fanatiques de l’aliénation sous quelque déguisement qu’ils se présentent, surtout si en prétendant œuvrer pour l’émancipation, ils ne font en fait que promouvoir la délivrance – au sens religieux de ce terme – à l’aide de la technoscience, ce nouveau culte, laïque et obligatoire, de l’État.

 * – * – *

 Au cœur de la mutation anthropologique, technologique et historique, d’insidieuses logiques sont à l’œuvre, notamment dans la cyberculture. Elles vont dans le sens d’une dématérialisation de notre rapport au monde. Le corps est ainsi présenté comme une vieillerie encombrante. C’est bien une nouvelle pudibonderie scientiste qui s’élabore. Entretien avec Jean-Claude Guillebaud.

Tout se passe aujourd’hui comme si le réel, la matière, la chair du monde (et la chair elle-même) nous filaient entre les doigts. Les éloges convenus du corps, de la santé et du plaisir sont autant de leurres. Ils dissimulent une tendance inverse. Au cœur de la mutation anthropologique, technologique et historique, d’insidieuses logiques sont à l’œuvre. Notamment dans ce qu’on appelle la cyberculture. Elles vont toutes dans le même sens : celui d’une dématérialisation progressive de notre rapport au monde. Le réel est congédié au profit de l’immatériel ; l’épaisseur de la matière devient source de crainte ; la chair elle-même est tenue en suspicion. Un peu partout, le corps est ainsi présenté comme une vieillerie encombrante, symbole de finitude, de fragilité et de mort. A mots couverts, c’est bien une nouvelle pudibonderie scientiste qui s’élabore. Elle renoue très curieusement avec le rigorisme de la Gnose des premiers siècles que les Pères de l’Église avaient combattu. Cette néo-pudibonderie scientiste ajoute ainsi ses effets à la rétractation, elle aussi puritaine, perceptible dans le champ religieux. Lire la suite…

Alexis Escudero, La reproduction artificielle de l’humain, 2014

13 juillet 2014 Laisser un commentaire

couv_RAHLa procréation médicalement assistée (PMA) n’a rien à voir avec l’égalité des droits ; elle doit être combattue en tant que telle, et non pas pour son extension aux homosexuels ; nous n’avons rien à gagner, et tout à perdre à la reproduction artificielle de l’humain : autant d’évidences que ce livre doit hélas rappeler.

Eugénisme, marchandisation du vivant, manipulation génétique des embryons, transhumanisme.

Nous, luddites et libertaires, anti-industriels et anti-capitalistes, simples humains et animaux politiques, nous défendons le progrès social et humain, ou plutôt nous tâchons de défendre ce qui reste d’humain, de libre et d’animal en ce monde, contre le nihilisme technologique. Pour aller au fin mot de ces pages : l’émancipation sera politique ou ne sera pas.

La PMA, ni pour les homos, ni pour les hétéros !

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Le clip vidéo de promotion, en exclusivité !


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Alexis Escudero

La reproduction artificielle de l’humain

Chapitre 1 : La Stérilité pour tous et toutes !,

Chapitre 2 : Au Bazar du Beau Bébé

Chapitre 3 : De la reproduction du bétail humain

Chapitre 4 : Les crimes de l’égalité

Conclusion : 10 thèses sur la reproduction artificielle de l’humain

éditions Le monde à l’envers

Grenoble, 2014.

230 pages, 7 euros.


La reproduction artificielle des animaux non-humains

Depuis la sortie du film Mouton 2.0 nous n’avons cessé d’affirmer que la lutte contre le puçage n’était pas une lutte agricole. Qu’elle ne concernait pas que les ruraux et pas seulement les agriculteurs, mais bien au contraire toute la société.

Toutes les personnes mangeant cette nourriture produite de cette façon. Que de nombreux ponts étaient à construire avec les urbains, avec d’autres métiers (ou même avec les chômeurs) ou d’autres situations. Que de cette situation faite aux éleveurs, chacun en avait l’expérience dans sa propre vie.

Quiconque ayant eu affaire à une administration (c’est-à-dire à peu près tout le monde) a ressenti un jour ce sentiment de solitude face à une bureaucratie kafkaïenne désormais informatisée. Ce sentiment de n’être qu’un numéro de sécu. Appuyez sur la touche étoile. Nous persistons: la lutte contre le puçage ne peut être victorieuse qu’avec tous les puçés, des villes et des campagnes. L’affaire Snowden qui dure maintenant depuis un an ne faisant que confirmer ce que d’autres disaient avant nous: tout le monde est concerné, plus personne ne peut prétendre y échapper. Ce qui signifie en substance que les éleveurs ne gagneront pas seuls. Ce n’est qu’en se tournant vers d’autres («la société civile», «la masse», «le peuple», bref les gens) qu’ils pourront s’en sortir et emmener d’autres personnes dans leur lutte.

Si nous avons voulu ces ponts, c’est que la nourriture est une question centrale dans cette société. Et que la façon de la produire en dit long sur le monde dans lequel nous vivons. Elle peut servir d’entrée à une critique du monde industriel de manière générale. Là encore nous n’inventons rien. Les procédés de rationalisation d’après-guerre de l’agriculture et notamment de l’élevage ont été étudiés sous toutes les coutures.

Mais aujourd’hui c’est le troupeau humain qui réclame le même traitement que celui des moutons. Le journal Libération faisait récemment sa une en offrant une tribune aux 343 fraudeuses ayant eu recours à la PMA (1). Rendant hommage aux «343 salopes» qui eurent recours illégalement à l’avortement, « les fraudeuses » réclament ici la PMA pour toutes – c’est-à-dire pour les femmes homosexuelles, sans discrimination. Pourtant, si la légalisation de l’avortement et le fait pour les femmes de pouvoir choisir fut un grand progrès social, nous voyons au contraire dans la PMA un danger.

Les technologies développées dans le cadre de l’élevage industriel (insémination artificielle, fécondation in vitro) ont, au cours des années 1970 et 80 progressivement été appliquées aux femmes pour le traitement de l’infertilité humaine. «Au-delà des importantes questions éthiques que soulève l’expérimentation, au nom du désir d’enfant, de méthodes issues de l’élevage industriel sur le corps des femmes, il faut bien voir qu’à travers ce transfert technologique ce sont les valeurs productivistes de l’économie industrielle qui ont été transférées», écrit la sociologue Céline Lafontaine dans un livre sur la bioéconomie (la mise sur le marché de pièces détachées humaines: sang, tissus, cellules, ovules…) (2). «En ayant permis de contrôler les paramètres biologiques et génétiques de la reproduction, les biotechnologies développées dans le cadre de l’agriculture industrielle sont au fondement même de la bioéconomie, dont le premier objectif est d’accroître la productivité». La transposition au corps féminin de biotechnologies conçues pour contrôler la reproduction d’animaux d’élevage est donc à l’origine de l’exploit scientifique qu’a représenté la naissance du premier «bébé-éprouvette». Ce passage de l’élevage industriel à la reproduction humaine est historiquement attesté par le fait que Jacques Testart, le père scientifique d’Amandine (première Française née de fécondation in vitro en 1982), a commencé sa carrière à l’INRA (recherche agronomique) comme biologiste spécialiste de la reproduction des bovins.

Jacques Testart écrit d’ailleurs à propos de la reproduction artificielle: «Comme l’a montré Jean-Pierre Berlan (3), le but des nécrotechnologies est d’exproprier « cette propriété malheureuse des plantes et des animaux: se reproduire et se multiplier« . Il s’agit donc de séparer la production qui reste dans les mains des agriculteurs, de la reproduction qui devient le privilège de l’investisseur, c’est-à-dire de quelques multinationales. D’où le projet «séculaire mortifère de stérilisation du vivant.» (4)

Dans Mouton 2.0 nous parlons de génétique. De l’histoire de la sélection bovine car celle-ci nous est connue. Cette histoire s’est faite sans puce RFID il est vrai, tout simplement parce que celle-ci n’était pas encore au point dans les 1960 et 70. Mais aujourd’hui la puce et les fichiers auxquels elle est reliée sont l’outil ultime de gestion. Ils sont intimement liés à l’amélioration de la race à laquelle travaillent les généticiens de l’INRA. Pour sélectionner il faut connaître. Identifier et générer de l’information. Le plus d’information possible. Créer des chiffres et les exploiter de manière exponentielle – desquels découleront d’autres chiffres. Grâce à des banques de données, recouper des informations, faire des statistiques pour ensuite trifouiller les gènes. Bref, faire un travail génétique. Pour aboutir au mouton blond aux yeux bleus, à la brebis qui produira le plus de lait ou le plus d’agneaux, comme les bovins ont leur Holstein (5) ou désormais leur Blanc Bleu Belge (6). Bref à l’eugénisme.

Testart, qui est passé des animaux aux humains, sait de quoi il parle lorsqu’il affirme que «les techniques d’insémination artificielles de mères porteuses d’embryons sélectionnés conduisent à des monopoles sur les géniteurs et œuvrent à la raréfaction variétale (sélection)». Et de poursuivre pour les mêmes procédés adaptés aux humains: «qui souhaiterait choisir un embryon génétique taré quand des dizaines de normaux seront disponibles? Une telle banalisation de la norme par sélection compétitive ouvre la porte d’un nouvel eugénisme».

A ce sujet nous ne pouvons que conseiller la lecture d’un livre fraîchement sorti: La reproduction artificielle de l’humain (7). Ce livre rappelle d’abord (chapitre 1: La stérilité pour tous et toutes) que la baisse de la fertilité chez les hommes est due à la dégradation de notre environnement et de nos modes de vies. La PMA face à ce constat arrive en sauveur pour résoudre le problème. On connaît la chanson: la nouvelle vague d’innovations prétend résoudre les problèmes posés par la précédente. Le serpent se mord la queue. Le livre explique ensuite les promesses, déjà à l’œuvre ou à venir de la PMA: eugénisme, marchandisation du vivant, manipulation génétique des embryons, transhumanisme…

La PMA n’a donc rien de naturel ni d’une simple aide à la procréation. Elle implique un lourd dispositif biomédical avec nombre de risques pour les patientes. Elle exige la création de banques de données. D’une hiérarchie dans la classification de ces données (gamètes de prix Nobel par exemple). Elle accroît notre dépendance vis-à-vis de l’industrie médicale et ouvre la voie à l’eugénisme. Non pas l’eugénisme négatif (par élimination) mais un eugénisme «positif». Comme le proposaient les biologistes soviétiques partisans d’un eugénisme socialiste «vu l’état actuel de l’insémination artificielle (largement utilisée pour le bétail) la sélection humaine pourrait faire un gigantesque bond en avant […] par insémination artificielle de femmes choisies pour leurs qualités, par du sperme d’hommes non moins choisis» (8). Voici l’eugénisme du libre choix, de la mondialisation et du libéralisme. Non pas contraint mais choisi, sauf peut-être pour cette Indienne payée vingt mille dollars pour porter votre enfant.

N’en déplaise aux libérateurs d’animaux pour qui la nature n’existe pas ou à certaines féministes (comme Clémentine Autain) la déclarant «fasciste», la barbarie de notre époque réside sans doute plus dans cette illusion de vouloir la contrôler et la dominer que dans le fait de se soumettre à elle. «Toute tentative ayant pour but de briser la contrainte exercée par la nature en la brisant n’aboutit qu’à une soumission plus grande au joug de celle-ci» (9). Qui plus est, il est paradoxal de constater que derrière cette revendication du droit à l’enfant et son discours ultra moderniste (revendiquant une technologie de pointe) se cache le désir archaïque d’une parentalité biologique. Le sang de mon sang, l’ADN de mon ADN. Comme si l’important dans la parentalité était d’ordre génétique.

Revenons à nos moutons. Une distance s’est faite chez les éleveurs en lutte entre ceux voulant une dérogation pour ajouter leur label «agneau non puçé» et ceux voulant porter la critique plus loin. Au-delà de leur élevage, vers le cheptel humain. On conviendra après ce qui précède qu’aménager son pré carré au milieu de ce monde est une politique vouée à l’échec. Nous ne voulons pas être les derniers des Mohicans. Nous voulons rester humains.

Fin avril 2014, José Bové déclarait son opposition à la PMA. «Je crois qu’il faut être très prudent sur ces questions-là. Mais, pour moi, tout ce qui est manipulation sur le vivant qu’il soit animal, végétal ou humain doit être combattu». Ce à quoi l’écolo-technocrate Esther Benbassa sénatrice EE-LV répondait avec mépris «À trop suivre la nature on finit par vivre avec des animaux dans une ferme du Larzac». Après cela, libre à chacun de choisir son camp et d’en tirer les conséquences.

Notre inquiétude ne découle pas de l’irruption de quelques savants fous et de leurs manipes, mais de la tranquille assurance de tous les autres à nous fabriquer un avenir sur commande. Un monde meilleur. Le meilleur des mondes. Sommes-nous la dernière génération d’enfants nés et non pas produits ?

La PMA, ni pour les homos, ni pour les hétéros. Ni pour les humains, ni pour les animaux.

Par un des réalisateurs du film documentaire Mouton 2.0: la puce à l’oreille.

Notes:

  1. Procréation médicale assistée, technique autorisée en France pour les couples hétéros mais pas encore pour les couples de femmes homos.
  2. Céline Lafontaine, Le Corps-marché, La marchandisation de la vie humaine à l’ère de la bioéconomie, éd. du Seuil, 2014.
  3. Jean-Pierre Berlan, La guerre au vivant, OGM et mystifications scientifiques, éd. Agone, 2001.
  4. Jacques Testart, « Fabrique du vivant et décroissance », revue Entropia n°3, 2007.
  5. Race inconnue en France avant les années 1960, elle domine maintenant la plupart des troupeaux.
  6. Voir l’article « La BBB, vache XXL », Le Monde du 3 mai 2014.
  7. Alexis Escudero, La reproduction artificielle de l’humain, éd. Le monde à l’envers, 2014.
  8. André Pichot, La société pure, de Darwin à Hitler, éd. Flammarion, 2001.
  9. Adorno et Horkheimer, La dialectique de la raison, 1947.

 

Interview d’Alexis Escudero

La Décroissance : Après l’adoption de la loi sur le mariage homosexuel, de nombreuses voix se font entendre pour réclamer la mise en place de la PMA pour les couples lesbiens, voire pour les plus extrémistes la légalisation de la GPA. En quoi ces mesures renforceraient-elles l’emprise de la technologie et du capitalisme sur nos vies ?

Le récent débat sur la PMA en France a été mal posé. Au nom d’une conception biaisée de l’égalité, la gauche a réduit tout débat sur la PMA – considérée unanimement comme un progrès social et humain – à la seule question de son ouverture aux homosexuels. La droite s’est engouffrée sur ce terrain là. Elle qui ne trouve rien à redire à la PMA depuis 30 ans, s’insurge aujourd’hui contre son extension aux homosexuels, comme si les couples homos n’avaient pas les mêmes capacités que les hétéros à aimer, éduquer et prendre soin d’un enfant.

Le vrai débat sur la PMA et la GPA ne porte pas là-dessus. Ces techniques doivent être critiquées et combattues en tant que telles, indifféremment pour les homos et pour les hétéros. L’assistance médicale à la procréation asservit les hommes et les femmes à une technocratie en blouse blanche : médecins, gynécologues, banquiers en sperme et généticiens. Elle signe l’intrusion des experts et du pouvoir bio-médical jusque dans la chambre à coucher. La PMA et la GPA concourent à la marchandisation du vivant, à l’exploitation des femmes pauvres et transforment les enfants en produits manufacturés, monnayables sur un marché de l’enfant. Avec la fécondation in vitro, la reproduction artificielle de l’humain place les embryons sous la coupe du biologiste et entraîne leur sélection : l’eugénisme. Elle ouvre la voie à leur manipulation génétique, et donc au transhumanisme [Notez que l’insémination pratiquée à domicile avec le sperme d’un proche n’est pas la PMA. Elle n’exige qu’un pot de yaourt et une seringue et ne soulève qu’une seule question : celle de l’accès aux origines : dira t-on au gamin qui est son père biologique ?].

Dans cette optique, la revendication d’un « droit à la PMA » pour les couples de lesbiennes doit être combattue pour ce qu’elle est avant tout : l’ouverture de la PMA à tous les individus fertiles, homos ou hétéros. Cette revendication rend légitime pour qui le souhaite, la possibilité de recourir à la fécondation in vitro et donc à la sélection génétique des embryons. C’est le passage d’une technique palliative, déjà condamnable en tant que telle dans un monde surpeuplé, à une technique de convenance. Voilà qui permettra comme aux États Unis, à des couples de bourgeois fertiles de recourir à la fécondation in vitro afin de sélectionner sur des critères génétiques (diagnostic pré-implantatoire) l’embryon qu’ils veulent implanter dans l’utérus – celui de maman, ou celui d’une Indienne, si maman ne veut pas prendre du ventre. Evidemment, l’opération devra être financée et prise en charge par l’État et la société : c’est la signification du « droit à la PMA » revendiqué par les libéraux de gauche, un droit opposable, qui oblige l’État à fournir à chacun les moyens de l’exercer, par opposition au « droit de », simple absence d’interdiction.

Dans votre ouvrage, vous montrez que le marché de la reproduction artificielle existe déjà : pourriez-vous présenter les pratiques à l’œuvre aujourd’hui, et le poids que représente ce marché ?

A l’ère technologique, le capitalisme trouve les moyens de son expansion dans les ravages qu’il a lui-même causés. La baisse foudroyante de la fertilité humaine liée à la pollution chimique de l’environnement depuis un siècle, lui ouvre aujourd’hui un marché gigantesque. Ce nouveau secteur industriel pèse 650 millions d’euros au Royaume-Uni, plus de trois milliards de dollars aux États-Unis. En Inde, les dizaines de milliers de clients qui louent un utérus déboursent chaque année plus d’un milliard d’euros. La douleur des couples en mal d’enfants a bon dos. PMA et GPA existent d’abord et avant tout parce qu’elles engraissent médecins, biologistes, généticiens, directeurs de banques de gamètes, juristes et avocats spécialisés dans la filiation. Comme tout marché, celui-ci est a-moral. Tout s’achète, tout se vend. La loi de l’offre et de la demande fixe le cours de l’ovule, du sperme ou de l’enfant dans le supermarché mondial de la reproduction humaine. Chez le danois Cryos Bank, leader mondial du sperm business, le sperme est livré en 24 heures, moyennant 500 à 2 000 euros selon la qualité souhaitée. Aux États-Unis, le prix de l’ovule varie entre 2 500 et 50 000 dollars, en fonction de vos exigences. Des catalogues en ligne permettent de choisir votre produit en fonction de critères toujours plus précis : âge de la fournisseuse, type ethnique, antécédents médicaux, origine sociale, caractéristiques physiques, quotient intellectuel et niveau d’éducation. La reproduction artificielle de l’humain a aussi son hard discount. Les centers for human reproduction implantés en Europe de l’Est et dans le Tiers-Monde, défient toute concurrence, en matière de vente d’ovule, de prestations médicales, ou de location d’utérus.

Dans la guerre économique mondiale, soutenir le développement de la PMA et de la GPA, c’est soutenir le commerce des ovules et du sperme, l’exploitation des femmes du Tiers-Monde, et en définitive, le principe maître du capitalisme selon lequel tout se vend et tout s’achète.

Les barrières morales à la fusion homme-machine semblent sauter une à une : pensez-vous que nous avons pris le chemin du meilleur des mondes, avec des perspectives d’eugénisme et de transhumanisme ?

On espère toujours que nos écrits seront contredits par la réalité, que la conscience du désastre progressera plus vite que le désastre lui-même. Malheureusement, il y a peu de raisons d’être optimiste.

La PMA est intrinsèquement eugéniste. Voyez les catalogues des banques de gamètes. Ne sont sélectionnés que les candidats qui correspondent aux canons des managers et d’Hollywood. Depuis 2011, Cryos Bank n’accepte plus le sperme des hommes roux.

Mais le potentiel eugéniste de la PMA réside surtout dans la généralisation du diagnostic pré-implantatoire (DPI) : le testage génétique de multiples embryons lors d’une fécondation in vitro afin de sélectionner celui qui sera implanté. Bénéficiant de chaque « progrès » de la génétique, le DPI ouvre la voie à un véritable design de l’enfant. Il permet déjà de choisir le sexe ou la couleur des yeux du futur bébé, et de lui d’éviter quelques 400 maladies. Il permettra bientôt de sélectionner des caractéristiques liées non seulement à la santé, mais également à l’apparence physique, voire à l’intelligence. Ainsi qu’on le fait avec les saumons ou les porcs, il est aussi possible de manipuler génétiquement des embryons humains. L’amélioration génétique est une des voies promues par les transhumanistes pour fabriquer l’homme augmenté.

Dans ce contexte, les parents seront contraints à la sélection génétique de leur progéniture, sous peine de la voir reléguée au rang de sous-humanité. Et si cet eugénisme du libre choix ne suffit pas à les convaincre, les impératifs de l’État, de l’Industrie et du Développement Durable dans la guerre économique mondiale sauront les rappeler à l’ordre : améliorée leur main d’œuvre sera plus productive. Plus petite, elle produira moins de CO2. Que de perspectives pour les écotechniciens ! L’enfer vert, c’est aussi l’eugénisme vert [Voir Tomjo, L’Enfer Vert, L’échappée, 2013].

En ayant abandonné la critique de la marchandisation de l’existence et en rejetant une nature honnie, diriez-vous que la gauche (PS, EELV, Front de gauche, etc.) est devenue fer de lance du libéralisme ?

La gauche confond nature et idée d’ordre naturel. La nature c’est ce qui naît, l’inné, ce qui est donné à chacun à la naissance et n’est le produit ni de la construction sociale, ni d’un quelconque artifice. Cette nature existe évidemment et nous impose de nombreuses contraintes : une femme ou un homme seul ne peut pas faire d’enfants, deux hommes ou deux femmes non plus. L’ordre naturel en revanche est un fantasme, qui légitime les inégalités sociales au nom de la nature.

La gauche libérale jette la nature avec l’eau du bain. Croyant couper l’herbe sous le pied de la droite et des réactionnaires, elle rejette en bloc les contraintes biologiques et physiologiques qui s’imposent à nous (pour le pire et pour le meilleur), et qui font de nous des êtres humains, des animaux politiques. Elle développe une conception de la liberté exclusivement libérale, individuelle et consumériste, qui fait de l’abolition de la nature son unique critère. Est bon ce qui est artificiel, est mauvais ce qui est naturel. Évidemment, le recours au marché et à la technologie est l’unique horizon de cette fausse liberté.

Or la nature n’est ni bonne ni mauvaise, et l’abolition de la nature n’est pas synonyme d’émancipation. A l’ère du capitalisme technologique, la lutte pour l’émancipation de la nature qui fut un moment facteur d’émancipation, se paye désormais au centuple en soumission au capitalisme et à la technologie.

Il est étrange au passage que les mêmes personnes qui rejettent toute idée de nature, et proclament sans cesse le côté culturel de la filiation se battent pour obtenir, via la PMA, des enfants issus de leurs gènes. La chair de leur chair. Le sang de leur sang. Une fois déconstruit ce préjugé naturaliste, il est évident pourtant que l’adoption est un moyen tout aussi digne et respectable de bâtir une filiation.

Enfin, pourriez-vous décoder le langage orwellien de notre époque : comment expliquer que le développement de la reproduction artificielle se fasse au nom de l’égalité ?

La gauche confond égalité politique et identité (au sens de ce qui est identique). L’égalité qui a formé jusqu’ici la matrice idéologique de la gauche, est une égalité sociale, économique et politique. Elle est l’idée que les individus, quelles que soient par ailleurs leurs différences biologiques (physiques, cognitives, intellectuelles, sexuelles, ethniques…) doivent bénéficier des mêmes droits, des mêmes richesses et d’un même pouvoir de décision dans les choses de la cité. L’égalité ne vise pas à abolir les différences biologiques entre les individus, elle en fait abstraction. C’est là que réside la beauté de l’idée, et des combats qui furent menés en son nom.

C’est cette conception de l’égalité que les avant-gardes de la gauche libérale – cyber-féministes, transhumanistes, philosophes post-modernes et autres avatars de la French Theory – falsifient de jour en jour. Réduisant la réalité sociale à l’opposition binaire entre dominants et dominés, hantées par l’idée que toute différence est nécessairement inégalité, elles en déduisent qu’on ne peut lutter contre la seconde sans abolir la première. L’égalité, c’est l’identité. Les bio-technologies sont les armes de ce combat pour l’uniformisation. Au nom de l’égalité, les femmes doivent pouvoir enfanter via la PMA comme les hommes, jusqu’à 70 ans. Il faut développer l’utérus artificiel, seul dispositif capable de mettre l’homme et la femme à égalité devant la grossesse. Les homosexuels doivent pouvoir se reproduire entre personnes de même sexe, grâce à la manipulation de cellules souches et à la gestation pour autrui.

En vérité, ce prétendu égalitarisme technologique se paiera d’un renforcement de toutes les inégalités. L’élite de la technocratie continuera d’accéder aux meilleurs outils de sélection et de manipulation génétique. Les inégalités sociales se doubleront d’une inégalité biologique. Par ailleurs appeler « égalité », ce qui n’est qu’uniformisation biologique des individus, c’est accepter le principe fondateur du libéralisme économique selon lequel l’homme est un loup pour l’homme.

Les hommes incapables de cohabiter malgré leurs différences, la gauche assigne à la technologie la tâche de les rendre identiques, dans l’espoir que ce nivellement mettra fin aux discriminations et aux inégalités. Ce pessimisme libéral abandonne à la technologie le combat pour l’égalité, et renonce en fait à toute vie politique. Il confie aux forces impersonnelles de la Technologie (et donc de l’État et du Marché) la tâche de gérer et gouverner nos vies. Il remplace le gouvernement des hommes par l’administration des choses et prépare le meilleur des mondes : le technototalitarisme.

Alexis Escudero a été interviewé dans La Décroissance n°111, juillet-août 2014.

 


Controverses et contre-sens

A ceux et celles qui estiment que les propos de l’auteur sont « anti-féministes », « sexistes », « homophobes » et autres amabilités…

Pour autant que nous ayons pu en juger jusqu’à maintenant, la plupart de ceux et celles qui qualifient Escudero d’ « anti-féministe », « sexiste », « homophobe », et autres amabilités l’on fait sur la base de confusions et de lecture hâtive ou biaisée idéologiquement, qui ne savent plus lire sans des lunettes fumées d’idéologies qui leur font sur-interpréter et déformer les propos de l’auteur. Signe, selon nous, de la très grande décomposition de la capacité à penser d’une certaine « gauche » progressiste qui ne sait plus très bien au juste pourquoi être contre le capitalisme, qui trouve finalement assez confortable le monde de la marchandise et qui ne s’indigne plus que des inégalités dans la distributions de ces marchandises (et en effet, la PMA réservée aux couple hétérosexuels constitue un refus de vente pour tous les autres).
Mais on a pas le droit de dire cela : car ce serait « mépriser, ignorer et traiter ouvertement en ennemi les critiques féministes radicales » prétendent certain(e)s.

C’est pourquoi nous reproduisons ici une réponse à un article de blog qui nous semble résumer assez bien ce que l’on peut dire de cet ouvrage et ce que l’on peut répondre à de telles calomnies proférées à l’encontre de son contenu et des intentions de l’auteur :

Le mardi 26 août 2014, 12:02 par thomas

Bonjour,

Désolé, mais votre lecture du bouquin me semble complètement à côté de la plaque.
Quelques constats que nous partageons vous et moi, je crois : le ton du bouquin est pamphlétaire, c’est assumé ; l’auteur ne place pas d’un point de vue féministe ; il critique l’invasion technologique et médicale dans un « secteur » qui y échappait relativement.

J’entends votre critique lorsque vous dites que l’auteur aurait du prendre plus en compte les points de vue féministes, ou à tout le moins laisser la porte ouverte à des lectures féministes. Pour autant, vous faites là je crois une lecture biaisée du livre : vous le transformez en un brûlot anti-féministe, misogyne et homophobe ! Le livre ne me paraît évidemment pas misogyne (le caractère révoltant de l’exploitation des femmes du tiers-monde pour la GPA est par exemple critiqué), ni homophobe (cf. la citation dans l’interview dans La Décroissance – où je n’ai pas lu l’auteur « s’excuser », mais préciser sa position), ni anti-féministe ( Les propos de S. Agancisky et M.J. Bonnet – quoi qu’on pense de celles-ci, elles sont féministes – entrent ainsi en résonnance avec le texte).

Il s’agit d’une critique de la PMA sous l’angle de la marchandisation de l’humain et de l’eugénisme. La médicalisation est abordée, mais rapidement (ou avec un autre langage : l’auteur préfère parler de « pouvoir des experts » – les experts de la médecine ce sont les médecins). Sur ce point, il me semble évident qu’il y a des convergences avec nombre d’analyses féministes. A ce sujet, je ne peux que vous conseiller la lecture du livre Le corps marché de Céline Lafontaine qui veint de sortir, ouvrage passionnant sur la marchandisation du vivant, qui critique mondialisation du capitalisme et biotechnologies avec une grille de lecture féministe.

Détail (?) : quand l’auteur parle de l’insémination « artisanale » et affirme que la seule question qu’elle pose est « la question de l’accès aux origines, c. à d. dira-t-on à l’enfant qui est son géniteur? », je ne pense pas qu’il cherche à déligitimer le combat pour la légalisation de ce genre de pratique, au contraire. Il s’agit simplement, pour moi, de couper court à tous ceux qui dénient aux couples de lesbiennes le droit à la parentalité (refus de l’altérité, un enfant a besoin d’un papa, etc etc). Je crois qu’il s’agit d’un faux procès que vous lui faites là.

Voir en ce livre un texte misogyne, homophobe ou masculiniste me semble une aberration complète de votre part. Il s’agit au contraire d’une contribution importante (par un homme) à la critique d’une technologie aliénant le corps des femmes sous prétexte d’émancipation libérale. Et jusqu’à maintenant -et je le déplore- les voix féministes ont globalement oublié de prendre la parole pour se distancier de la PMA-GPA.

Si l’auteur y va à la hache sur certaines assertions ou formulations, je ne crois pas que vous ferez avancer le débat en employant des arguments encore plus outranciers que lui.

Cordialement,
Thomas


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