Sébastien Dutreuil, James Lovelock, Gaïa et la pollution, 2017

L’hypothèse Gaïa a été élaborée par James Lovelock dans les années 1960, et en collaboration avec Lynn Margulis dans les années 1970. En multipliant très tôt les genres de publication – articles de revues scientifiques prestigieuses comme Nature, livres à destination du grand public et des scientifiques, presse généraliste, revues d’écologie politique – et en mêlant différents registres discursifs dans chacune de ces publications – Gaïa étant tantôt abordée comme un programme de recherche scientifique tantôt comme une philosophie de la nature –, Lovelock a contribué à singulièrement brouiller les repères sur le statut de Gaïa. Tandis que certains scientifiques l’ont considérée tantôt comme une hypothèse qu’il faudrait confronter directement aux faits empiriques, tantôt comme une théorie qu’il s’agirait d’élaborer à l’aide de modèles mathématiques et computationnels, d’autres ont abordé Gaïa comme un programme de recherche très large comprenant des revendications méthodologiques et ontologiques pour les sciences de la Terre et de l’environnement. Les philosophes et acteurs des mouvements environnementalistes l’ont lue comme une philosophie de la nature, visant à nous dire ce dont le monde est fait, à reconfigurer des concepts centraux comme ceux de vie, de nature et d’environnement, et à offrir une conception de la nature alternative à celle de la modernité. Lire la suite »

Bertrand Louart, James Lovelock et l’hypothèse Gaïa, 2002

L’hypothèse Gaïa aurait été l’occasion d’un renouvellement de la méthode scientifique et d’une réflexion plus unitaire pour l’écologie politique. Mais James Lovelock (1919-2022), avec sa vision étroitement cybernétique de la vie, l’utilise au contraire pour promouvoir les intérêts du despotisme industriel.

 

« Il est d’ailleurs impossible de prévoir, dès maintenant, tous les emplois bienfaisants de l’énergie atomique. Le biologiste Julian Huxley proposait, l’autre jour à New York, le bombardement de la banquise arctique. L’énorme chaleur dégagée ferait fondre les glaces et le climat de l’hémisphère Nord s’en trouverait adouci. Frédéric Joliot-Curie pense que d’autres bombes atomiques, non moins pacifiques, pourraient être utilisées pour modifier les conditions météorologiques, pour créer des nuages, pour faire pleuvoir. Cela se traduirait par une amélioration du rendement agricole et du rendement hydroélectrique. Que le monde fasse confiance aux physiciens, l’ère atomique commence seulement. » [1]

Le Monde, 20 décembre 1945.

« Et lorsque la Terre sera usée,
l’Humanité déménagera dans les étoiles ! »

Flaubert, Bouvard et Pécuchet, 1880.

 

Nota Bene : Nous nous référons dans ce qui suit aux trois ouvrages de James Lovelock traduits en français :

  • La Terre est un être vivant, l’hypothèse Gaïa, 1979 ; éd. Flammarion, coll. Champs, 1993 ;
  • Les âges de Gaïa, 1988 ; éd. Odile Jacob, coll. Opus, 1997 ;
  • Gaïa. Une médecine pour la planète, 1991 ; éd. Sang de la Terre, 2001 ;
  • La revanche de Gaïa, pourquoi la Terre riposte-t-elle ?, 2006 ; éd. Flammarion, coll. Nouvelle Bibliothèque Scientifique, 2007. [non commenté dans cet article]

Ils seront désignés respectivement dans la suite par les abréviations Hypothèse, Âges et Médecine.

 

Le scientifique britannique James Lovelock (26 juillet 1919 – 26 juillet 2022) a formulé l’hypothèse Gaïa, selon laquelle la biosphère serait un être vivant à part entière, en travaillant pour la NASA sur le programme des sondes martiennes Viking vers la fin des années 1960. Son travail consistait à réfléchir aux moyens qui permettraient à la sonde, une fois sur Mars, de détecter la présence d’êtres vivants, notamment des micro-organismes.

Ses recherches l’ont amené, avant même que les sondes aient quitté la Terre, à conclure à l’absence de vie sur Mars, simplement en comparant les atmosphères de ces deux planètes [2]. En effet, l’atmosphère martienne est en équilibre chimique : aucune réaction ne peut s’y produire spontanément, le dioxyde de carbone (CO2) est le gaz dominant (97%). Tandis que sur Terre, l’atmosphère est en déséquilibre chimique notable : les gaz très réactifs comme l’azote (N2) et l’oxygène (O2) en sont les principaux constituants (respectivement 79% et 21%). C’est donc que sur Terre il y a « quelque chose » qui produit et maintient ce déséquilibre – qui permet toutes sortes de réactions chimiques –, alors que sur Mars il n’y a rien qui empêche l’atmosphère d’atteindre un équilibre où plus aucune réaction n’est possible. Lire la suite »

Barbara Stiegler & François Alla, La prévention en santé menace-t-elle nos libertés ?, 2019

Introduction

La santé est depuis toujours un enjeu politique majeur. Hygiénisme, politiques de santé publique et aujourd’hui médecine dite des « 4P » (Prédictive, Préventive, Personnalisée, Participative)… la prévention en santé a évolué au rythme des progrès de la médecine, des changements sociaux et des politiques de santé publique nationales et mondiales. Elle adapte ses programmes pour préserver la santé des populations, utilise des outils et des techniques pour mieux cibler ses messages. Elle fait l’actualité de tous les jours sur des sujets d’intérêt général : alcool, pesticide, danger routier… Comment et jusqu’où la prévention en santé cherche-t-elle à influencer nos comportements au nom d’une certaine efficacité ?

De la recommandation à l’obligation, les normes de santé publique se posent en garantes d’une vie en bonne santé. Mais les individus sont-ils tous égaux quand il s’agit d’appliquer les politiques de santé publique ? Quelle liberté de choix reste-t-il à l’individu et aux citoyens face aux injonctions de bonne santé ?

Ces questions ont été au cœur de la soirée débat organisée le 12 juin 2019 par l’ERENA-Bordeaux avec Barbara Stiegler, professeur en philosophie politique à l’Université Bordeaux Montaigne et François Alla, professeur d’université-praticien hospitalier, ISPED, Université de Bordeaux et Pôle Santé publique, CHU de Bordeaux, et animée par Bernard Broustet, journaliste. Lire la suite »

Christine Bergé, A Tchernobyl, la fascination du désastre, 2011

26 avril, jour d’anniversaire funeste pour un lieu qui cherche à fuir les mémoires. Qui désire encore se souvenir ? La date exacte d’une catastrophe nucléaire est un euphémisme, car le temps concerné s’étire vers nous, pollue notre présent et pollue l’avenir. A l’heure où nous pressentons que Fukushima étendra aussi, comme une tache d’huile, le lieu du désastre pour des décennies incertaines, revenons vers Tchernobyl, où l’on observe un bien curieux usage des lieux : le tourisme du désastre.

 

La saison des frissons

Les premiers touristes aisés de la fin du XVIIIe siècle avaient déjà le béguin pour les vestiges, les lieux oubliés et les terres arides. L’attrait pour la beauté des ruines n’est pas nouveau. Mais nous avons franchi un cran de plus dans cette fascination. Éprouver le vertige factice d’un temps où l’humanité aura disparu fait aujourd’hui partie des comportements ordinaires. Chacun peut aller regarder sur Internet les vidéos de son choix, pour se faire le film de la fin du monde. L’effondrement total de nos civilisations appartient déjà à notre monde culturel, à portée de simulation. Le tourisme à Tchernobyl, débuté en secret, en temps de fraude, a fini par rejoindre cette banalisation : le voilà officiellement organisé, offert comme un sucre d’orge aux amateurs de l’extrême. Lire la suite »

Michel Claessens, ITER : une dérive systémique, 2022

Comme tous les grands projets technologiques, le réacteur expérimental de fusion nucléaire ITER a atteint son point de non retour : trop d’argent a déjà été investi pour arrêter le projet, les difficultés se multiplient et nécessitent de plus en plus d’argent pour simplement pouvoir continuer. Dans ces conditions, la direction, prise entre ces injonctions contradictoires, cherche à renforcer son emprise sur « l’image » et gratte des bouts de chandelle sur la sécurité… Voici le témoignage de l’ancien directeur de la communication d’ITER Organization.

[Résumé par Celia Izoard, « Stress, peur, pression : le difficile quotidien des salariés du réacteur nucléaire ITER », site Reporterre, 2 mars 2022.]

 

Mesdames et Messieurs les députés européens, chers collègues,

Je vous remercie de m’avoir invité aujourd’hui comme lanceur d’alerte. Nous avons vu des photos impressionnantes du chantier ITER. Elles reflètent le meilleur de la science et de la technologie. On prépare l’énergie du futur.

La réalité du projet est très différente.

Aujourd’hui, les collègues que je rencontre à Cadarache et à Barcelone me parlent, en tête-à-tête, d’un stress insupportable et d’une peur omniprésente – peur de perdre son emploi, d’être déplacé ou de devoir exécuter un ordre contraire à l’intérêt du projet, peur aussi de parler et d’être reconnu. Il y a, dans ce projet de pointe, une « omerta », une loi du silence scientifique. Lire la suite »

Michel Claessens, ITER: a systemic drift, 2022

Like all major technological projects, the experimental nuclear fusion reactor ITER has reached its point of no return: too much money has already been invested to stop the project, difficulties are multiplying and more and more money is needed to simply continue. In these conditions, the management, caught between these contradictory injunctions, seeks to reinforce its hold on « image » and scrape by on safety… Here is the testimony of the former director of communication of the ITER Organization.

 

Ladies and Gentlemen Members of the European Parliament, Dear colleagues,

Thank you for inviting me today as a whistleblower. We have seen beautiful photos of the ITER worksite. They show the best of science and technology. We are preparing the energy of the future.

The reality of the project is very different.

Today, the colleagues I meet in Cadarache and Barcelona talk to me, face-to-face, about unbearable stress and pervasive fear – fear of being displaced, fear of losing their job or fear to have to execute a decision against the interest of the project. They are afraid to speak and be recognized. There is, in this cutting-edge project, an “omerta”, a law of scientific silence. Lire la suite »

J.B. Fressoz et D. Pestre, Risque et société du risque depuis deux siècles, 2011

Les sociologues qui, depuis trente ans, pensent la crise environnementale et les risques technologiques – et dont Ulrich Beck est l’un des représentants les plus éminents et stimulants – réfèrent à une série d’oppositions entre modernité et postmodernité (voire modernité réflexive), entre société du progrès et société du risque. En faisant du risque l’objet central de la situation présente, ils proposent une image – et un système d’oppositions – qui, nous semble-t-il, servent d’abord à faire valoir notre supériorité, la nouveauté radicale et exemplaire de nos attitudes.

Les risques ne seraient pas seulement devenus notre nouvelle condition, ils auraient aussi changé de nature. Ils ne sont en effet plus d’abord naturels mais issus de la modernisation elle-même ; ils ne sont plus circonscrits mais ont mué en incertitudes globales ; ils ne sont plus des effets secondaires du progrès mais constituent le défi premier de nos sociétés. Les savoirs multiples qui font connaître les risques invisibles mais globaux que produit la technoscience se retrouvent ainsi au cœur du politique et doivent devenir nos guides. On peut alors dire de la modernité qu’elle est devenue réflexive, qu’elle est capable de questionner sa propre dynamique, voire de la maîtriser [Beck, 2001]. Lire la suite »

François Jarrige, Aux sources de la catastrophe, 2016

L’État et l’avènement des sociétés industrielles (1750-1850)

 

Quel rôle l’État a-t-il joué dans l’avènement des trajectoires industrielles à l’origine des crises écologiques contemporaines ? Quelle est sa responsabilité dans la formation du gigantisme technicien et la production des déséquilibres naturels aujourd’hui lourds de menaces ? Quelle pourrait être sa place dans les alternatives à inventer ? L’État est-il un frein à l’innovation ou son principal soutien ? Alors que les libéraux continuent de percevoir l’État comme une bureaucratie étouffante qui bloquerait les initiatives et gaspillerait les énergies, d’autres défendent l’État stratège et innovateur qui serait le seul à même d’affronter l’effondrement social et écologique en promouvant les « innovations de rupture », comme le furent hier le nucléaire et l’informatique, comme le seraient aujourd’hui les vastes projets de géoingénierie climatique. Face à des sociétés « conservatrices » ou « bloquées », il reviendrait à l’État de lever les obstacles au déploiement d’une nouvelle modernisation désormais appelée écologique. Devant l’effondrement environnemental et les défis qui surgissent, quel rôle accorder à l’État ? Peut-il être écologisé pour devenir le ferment des nécessaires transitions, ou bien est-il d’abord un frein à lever avant d’envisager tout renouvellement de notre rapport au monde et aux autres êtres vivants ? Lire la suite »

Richard Horton, Le COVID-19 n’est pas une pandémie, 2020

Alors que le monde approche le million de décès dus au COVID-19, nous devons nous rendre compte que nous avons adopté une approche beaucoup trop étroite pour gérer cette épidémie due a un nouveau coronavirus. Nous avons considéré que la cause de cette crise était une maladie infectieuse. Toutes nos interventions se sont focalisées sur la réduction des lignes de transmission virale, en vue de contrôler la propagation de l’agent pathogène. La « science » qui a guidé les gouvernements a été principalement conduite par des modélisateurs en épidémiologie et des spécialistes de maladies infectieuses qui, de manière tout à fait compréhensible, ont envisagé l’urgence sanitaire actuelle dans les termes séculaires de la peste. Mais ce que nous avons appris jusqu’à présent nous indique que l’histoire de COVID-19 n’est pas si simple. Lire la suite »

Richard Horton, COVID-19 is not a pandemic, 2020

As the world approaches 1 million deaths from COVID-19, we must confront the fact that we are taking a far too narrow approach to managing this outbreak of a new coronavirus. We have viewed the cause of this crisis as an infectious disease. All of our interventions have focused on cutting lines of viral transmission, thereby controlling the spread of the pathogen. The “science” that has guided governments has been driven mostly by epidemic modellers and infectious disease specialists, who understandably frame the present health emergency in centuries-old terms of plague. But what we have learned so far tells us that the story of COVID-19 is not so simple. Lire la suite »