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Posts Tagged ‘Pierre Thuillier’

Pierre Thuillier, Science, pouvoir et démocratie, pour une science responsable, 1997

27 novembre 2015 Laisser un commentaire

Nous reproduisons ce texte à titre de document. Les propos n’engagent que son auteur, et nous avons rajouté entre […] indications et commentaires.

Ce colloque est donc organisé en hommage à Martine Barrère. J’étais déjà chef de rubrique dans une revue dont j’ai oublié le nom [La Recherche] lorsqu’elle est arrivée place de l’Odéon. Nous nous sommes tout de suite retrouvés dans le même bureau, avec Jeanine Rondest, parfois avec quelques autres dont un comptable fou qui avait certainement tout compris avant nous puisqu’il a fini par jeter les meubles par la fenêtre… Catherine Allais en dira plus sur le travail de celle que j’appelais « Titine ». Pour ma part, je veux évoquer ici l’élan, la joie, la chaleur qu’elle apportait dans notre travail. Malgré de nombreux déménagements, nous avons continué à travailler ensemble, à pratiquer la lecture croisée de nos papiers, à débattre des heures durant sur tous les sujets. Je garde un excellent souvenir de cette collaboration fructueuse. Ainsi c’est sans doute parce que Martine avait elle-même abordé le sujet que j’ai été amené à écrire sur les expériences nazies sur l’hypothermie dans les camps de concentration. Je le dis ici sans complaisance aucune, je regrette son enthousiasme, sa curiosité, son esprit critique, son courage. Tout cela s’est terminé de bien triste façon, et je fais totalement miennes les paroles qu’a prononcées Catherine Allais au cimetière du Père Lachaise : Martine a bien été victime de quelques petits potentats dont on ne saurait qualifier la médiocrité.

Venons-en au colloque. J’avoue avancer ici tout tremblant tant le sujet paraît vaste. Je me contenterai donc de quelques remarques simplificatrices sans même aborder des sujets comme la vache folle ou le sang contaminé. Je souhaite vraiment que les interventions soient les plus pointues possibles. En effet, en trente ans de journalisme scientifique, j’ai connu bien des colloques sur le thème de la responsabilité, et j’y ai constaté que les personnes les plus complices du système, les journalistes les plus plats s’y régalaient. Il nous faut donc être pertinents, parfois méchants et ne pas nous satisfaire de la langue de bois. Lire la suite…

Pierre Thuillier, Goethe l’hérésiarque, 1976

17 février 2014 Laisser un commentaire

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Goethe, dans les manuels classiques d’histoire des sciences, occupe une position assez marginale. Il est vraisemblable que, pour beaucoup de scientifiques, le vieux sage de Weimar fait partie d’une espèce de folklore para-scientifique (voire a-scientifique) dont il n’y a pas grand-chose à tirer. Dans la division du travail intellectuel telle qu’elle est aujourd’hui établie, il est devenu « évident » que Johann Wolfgang von Goethe (1749-1832) se définit avant tout, conformément au Petit Larousse illustré, comme un « écrivain ». Les Souffrances du jeune Werther. Poésie et vérité, Faust : voilà des réussites. Mais en science ? A première vue (et malgré le coup d’éclat de l’os intermaxillaire), le palmarès est moins brillant. Tout se passe comme si les productions scientifiques de Goethe ne constituaient qu’une parenthèse négligeable dans sa carrière d’homme de lettres.

Peut-être même serait-il charitable de ne pas insister. Car regardons-y de plus près : le trait le plus marquant de la « science » de Goethe, ce pourrait bien être le refus de Newton. Non seulement il déclarait avec insolence : « Ne prêtez pas la moindre attention aux Newtoniens » [1] ; mais toute une partie de son Traité des couleurs est expressément destinée à prouver que Newton n’y a rien compris [2]. En deux mots, Goethe refusait la vraie science, la science officielle. Il n’admettait pas, ce poète, que la physique mathématique fût le fin du fin en matière de connaissance ; malgré quelques coups de chapeau aux mathématiques, il ne ménageait pas ses sarcasmes à l’égard de la « gent mathématicienne ». Comment prendre au sérieux ce dinosaure de la pensée scientifique ? Lire la suite…

Pierre Thuillier, La mystification d’Alan Sokal, 1997

9 décembre 2013 Laisser un commentaire

Les penseurs « postmodernes » manquent-ils de rigueur et de culture scientifique ? Pour le savoir, un physicien américain a expérimenté.

« Il faut dénoncer la paresse et l’imposture intellectuelle, d’où qu’elles viennent ». Telle est la justification qu’a fournie le physicien Alan Sokal, de l’Université de New York, après s’être livré à un brillant canular qui a fait couler beaucoup d’encre. Rappelons les faits. Lire la suite…

Pierre Thuillier, Gentille science et vilaines applications, 1979

20 juillet 2011 Laisser un commentaire

Récemment, à la demande de la commission des Communautés Européennes, une enquête a été effectuée afin de déterminer « les attitudes du public européen face au développement scientifique et technique ». Les résultats sont bien intéressants. Et en particulier ceux qui concernent « la distinction entre la science et ses applications » (1).

Cette fameuse distinction (est-il nécessaire de le rappeler) occupe une place de choix dans le folklore idéologique des sociétés dites avancées. Il y a la Science, qui est intrinsèquement bonne, et puis les utilisations de la Science, qui sont parfois mauvaises. Ces prémisses étant admises, le reste va de soi. Puisque la science est bonne, il faut la promouvoir, l’encourager, la développer. Mais il est bien entendu que les scientifiques, quoi qu’il arrive, ne sont pas responsables surtout des mauvaises applications pratiques. (Car pour les bonnes, c’est autre chose ; mais bref, ne faisons pas de mauvais esprit). Chacun son métier et les vaches seront bien gardées. Les utilisations, ça regarde la société. Les chercheurs, eux, ne s’occupent que du progrès des connaissances pures. Leur aventure est toute spirituelle. Lire la suite…

Pierre Thuillier, Contre le scientisme, 1980

20 avril 1980 Laisser un commentaire

Article au format PDF (84 pages)

Pierre Thuillier, Le petit savant illustré, éd. Seuil, 1980.

Ce livre est épuisé et introuvable, c’est pourquoi nous en reproduisont la postface ici.

Contre le scientisme (Extrait)

Couverture de l'ouvrage

Couverture de l’ouvrage

Pourquoi ce livre ? Quelles idées avais-je en tête en choisissant et en racontant ces épisodes de l’histoire des sciences ? Telles sont quelques-unes des questions que le lecteur pourrait avoir envie de me poser. Cette curiosité ne manquerait pas d’à-propos. Car l’orientation des études ici réunies n’est évidemment pas neutre. Et si quelques explications sur mes choix peuvent paraître superflues à certains, d’autres pourraient au contraire regretter que je ne dise rien de mes motivations et de mes présupposés. Ce qui est en question, en effet, c’est une certaine image de la science. Insister sur les conflits qui ont pu opposer « la religion » et « la science », mettre en évidence le rôle des praticiens dans la formation de l’esprit scientifique, rappeler le petit scandale du Bathybius, présenter un grand biologiste sous les traits d’un spirite et un célèbre mathématicien comme complètement soumis aux théologiens catholiques, c’est adopter une perspective particulière. Peut-être même, si l’on en croit telle ou telle appréciation, faut-il voir là une entreprise perverse… Car enfin les réussites de « la science » sont assez évidentes. Pourquoi donc parler complaisamment de certaines « erreurs » et de certains « échecs » ? Pourquoi dévoiler des aspects particulièrement prosaïques (et même ridicules) d’une entreprise culturelle où abondent les « génies » et les « grands triomphes de l’esprit humain » ? Et pourquoi conclure en évoquant Goethe, dont la philosophie n’est pas spécialement conforme aux canons de « la science » orthodoxe ?

Il me serait facile, bien sûr, de m’en tirer à bon compte. Par exemple en disant que mon objectif était justement de critiquer l’image de la science qui est dominante dans les sociétés dites « avancées ». Mais cette réponse, si elle est substantiellement exacte, ressemble encore à une échappatoire. J’imagine fort bien un interlocuteur essayant de me pousser dans mes retranchements : « Soit : vous avez voulu montrer sur pièces que la connaissance scientifique est souvent le résultat d’une cuisine intellectuelle assez trouble ‑ et en tout cas moins transparente qu’on ne le dit généralement. Mais quelle est votre idée de derrière la tête ? Pourquoi tenez-vous tellement à démythifier la science ? »

Je pourrais encore essayer de répondre que j’ai trouvé l’entreprise amusante… Car enfin, le père des « mathématiques modernes » en train de quémander la bénédiction épistémologique d’un cardinal, cela fait un bon sujet de sketch socioculturel, non ? Mais ne reculons pas davantage. Si je m’intéresse tant à l’image de la science, c’est parce que « la science » elle-même est une affaire sociale de première importance. D’une importance si grande, même, qu’il est quasi impossible d’en parler en quelques lignes. Car « la science », ce n’est pas seulement ce que certains appellent la quête méthodique et désintéressée du savoir ; c’est une force qui se manifeste de façon de plus en plus voyante dans tous les secteurs de notre vie. Dans les activités industrielles et militaires, certes. Mais en même temps (et corrélativement) dans le domaine de la politique, dans le domaine de la morale, dans le domaine de la sensibilité, dans le domaine des relations avec autrui, etc.

Bref, « la science » est plus que la science ; c’est-à-dire plus que la science dite pure. Elle est, en intime association avec la technologie, impliquée dans la plupart des innovations qui modèlent et transforment notre univers quotidien (et plus précisément ce qu’on appelle les « conditions matérielles » de notre existence). Mais son dynamisme ne s’arrête pas là. Fondée sur un certain nombre de normes et de présupposés, elle impose à son tour (plus ou moins brutalement, plus ou moins explicitement) certaines façons de penser, certaines valeurs, certaines manières de percevoir le monde, de se percevoir soi-même et de percevoir les autres. Lire la suite…