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Posts Tagged ‘Pierre Bourlier’

Pierre Bourlier, Quand l’ENA convoque Orwell pour conjurer Charlie, 2015

26 mars 2016 Laisser un commentaire

« Dans la Terreur de 1984, la nation est menacée de l’intérieur, car l’ennemi étranger a des agents secrets partout, notamment parmi les dissidents politiques. Il faut donc se méfier de tout le monde et fliquer au maximum la vie civile : fichage, vidéo-surveillance, délation, etc. Le danger terroriste est, comme la grippe, diffus, omniprésent, increvable, invisible et montré tous les jours à la télévision. »

« À la suite de l’attentat du 7 janvier dans les locaux de Charlie Hebdo, qui a relancé le débat sur la liberté d’expression, les élèves de la promotion 2015-2016 de l’École nationale d’administration (ENA) ont choisi de se donner comme nom celui de George Orwell. »

Le Monde, 17 janvier 2015, “Les élèves de l’ENA baptisent leur promotion du nom de George Orwell

Ils font sans doute partie de ceux qui ne l’ont pas lu, mais le citent comme garantie de bonne conscience. Il convient donc de rappeler ce que raconte Orwell dans son roman 1984 :

Le monde de 1984 est divisé en grands blocs ennemis, qui sont dans un état de guerre permanent, sans jamais s’affronter frontalement. Ils guerroient indirectement sur des territoires périphériques, régulièrement ravagés (en Afrique, au Moyen-Orient, en Asie, etc.). Ces combats lointains et la barbarie des ennemis sont donnés quotidiennement en spectacle aux citoyens grâce à des médias attisant la peur et la haine. De temps en temps, une bombe tombe sur le sol national, ce qui maintient le sentiment de guerre. Mais fondamentalement :

« La guerre est menée par chaque groupe dirigeant contre ses propres sujets, et l’objet de la guerre n’est pas de faire ou d’empêcher des conquêtes territoriales, mais de garder la structure de la société intacte. » (1984, éd. Folio-Gallimard, 1976.p. 283)

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L’économie, une diffamation de la pauvreté

7 décembre 2012 Laisser un commentaire

Nous ne connaissons pas la pauvreté. Voilà notre misère. Nous n’arrivons plus à comprendre, à ressentir ce que nous avons perdu en accédant à notre aisance matérielle. Ce qu’il y a d’humain dans la pauvreté nous est rendu impensable par l’économie et par la rareté avec laquelle elle nous terrorise. Il y a dans notre prospérité marchande une déception permanente, une écœurante absurdité.

Nous ne mettrions pas tant de zèle à nous enthousiasmer pour elle si elle ne prétendait pas nous sauver du pire, si elle ne nous rejouait pas quotidiennement les images de ces désastres réels: famines, guerres, exil, épidémies meurtrières, bidonvilles, chômage, exclusion… Il nous faut des menaces pour justifier l’état d’urgence dans lequel nous vivons et qui est le secret vécu de notre réussite économique: la détresse, la solitude, l’impuissance, la dépendance. Contraints à poursuivre un bonheur toujours plus mythologique, insipide, intangible, nous ne persévérons que grâce à la sensation, dans notre folle fuite en avant, d’être talonnés par la mort. Comme dans les courses poursuites du cinéma, qui célèbrent pour nous l’aventure de tout juste survivre. La peur est indispensable à notre attachement émotionnel à cette société, qui ne se construit pas seulement avec des promesses hédonistes, mais avec des menaces, avec une violence omniprésente. Peur à double sens: peur d’être exclu du cercle de ceux qui sont reconnus, bien notés, sauvés de la déchéance et de la pauvreté, mais aussi peur de reconnaître que cette société ne vaut rien, que ses richesses sont vaines, et que tous nos efforts pour nous y intégrer ne sont que temps perdu, vie sacrifiée. Ceux qui n’ont pas d’emploi, pas de voiture, pas de quoi remplir le vide et dévorer leur temps, doivent souffrir pour chasser de nous l’idée que nous aurions pu faire autre chose de notre vie. C’est aussi la peur de prendre conscience de ce qui en nous-mêmes condamne la condition à laquelle nous nous accrochons. Lire la suite…