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Posts Tagged ‘mouvement ouvrier’

Christian Ferrer, Hommage aux luddites, 2011

27 mars 2020 Laisser un commentaire

Le code sanglant

Depuis la plus haute antiquité, la corde a toujours constitué un châtiment ignominieux. En méditant sur sa familiarité structurelle personnelle avec l’échafaud, on saisit pourquoi cette peine symbolise le plus haut degré de dénigrement de la personne. N’y ont accédé que les délinquants de plus bas étage ou les réfractaires ; qui refusait de ployer les genoux devait courber la nuque de force. Quelques condamnés de l’époque moderne furent des martyrs : on se souvient, à chaque 1er mai, de Parsons, Spies et de leurs compagnons [1] de potence.

Mais peu se rappellent du nom de James Towle qui fut, en 1816, le dernier « casseur de machine » auquel on rompit le cou. Il chuta dans la trappe en hurlant un hymne luddite jusqu’à ce que ses cordes vocales ne forment qu’un seul nœud. Un cortège funèbre de trois mille personnes entonna la fin de l’hymne à sa place, a cappella. Trois ans auparavant, sur quatorze échafauds alignés, s’étaient balancés tout autant de condamnés accusés de pratiquer le « luddisme », surnom d’un nouveau crime récemment entré dans les textes. À l’époque existaient des dizaines de délits qualifiés faisant accéder leurs auteurs au royaume des cieux en passant par le nœud coulant. Nombreux étaient, en effet, les actes susceptibles de faire couper le fil de la vie : assassinat, adultère, vol, blasphème, dissidence politique… En 1830, on pendit un enfant à peine âgé de neuf ans pour avoir dérobé quelques craies de couleur et cet état de fait dura jusqu’en 1870, lorsqu’un décret humanitaire réajusta les crimes et délits en quatre catégories seulement. Les dures lois régnant alors sur les îles Britanniques étaient appelées the Bloody Code (le code sanglant). Lire la suite…

Philippe Minard, Le retour de Ned Ludd, 2007

26 mars 2020 Laisser un commentaire

Le luddisme et ses interprétations

 

À propos de :

Kevin Binfield ( Ed.),
Writings of the Luddites,
Baltimore, The Johns Hopkins University Press, 2004.

Vincent Bourdeau, François Jarrige, Julien Vincent,
Les Luddites. Bris de machines, économie politique et histoire,
Maisons-Alfort, éditions è®e, 2006.

 

Les luddites sont de retour : c’est ce que proclama en 1995 le journaliste Kickpatrick Sale, qui brisa un ordinateur devant 1500 personnes lors d’une conférence au New York City Town Hall, et publia la même année un livre sacralisant l’action des luddites anglais du XIXe siècle [1]. En se qualifiant de « néo-luddites », divers mouvements contestant le développement incontrôlé de la technologie revendiquent ainsi l’héritage, pourtant lointain, des ouvriers du textile insurgés contre les machines accusées de les priver d’emploi. De même, une récente synthèse sur Les Briseurs de machines en Angleterre et en France, établit le même type de rapprochement, avec un sous-titre qui dessine une généalogie significative : De Ned Ludd à José Bové [2]. Suivant un processus bien connu, la mise en cause politique des usages de la technologie sollicite l’histoire, à la recherche de précédents voire de mythes fondateurs. L’enjeu est d’importance, à l’heure où la question de l’empire de la technologie entend se soustraire sans débat au questionnement démocratique. Lire la suite…

Michel Barrillon, Regards croisés sur les Luddites et autres briseurs de machines, 2008

14 mars 2020 Laisser un commentaire

La place de la technique dans la problématique du changement social

 

« Ceux qui nous traitent de “briseurs de machines”, nous devons les traiter en retour de “briseurs d’hommes”. »

Günther Anders, “Briseur de machines ?”, 1987.

 

Pour une relecture
de la Révolution industrielle

Récemment, en l’espace d’une année, sans concertation, des maisons d’édition françaises ont publié quatre ouvrages portant sur la destruction de machines [1]. Jusqu’alors, les éditeurs, reflétant en cela les préoccupations de la majorité des historiens, ne s’étaient guère intéressés aux révoltes ouvrières contre les machines à l’aube de la Révolution industrielle. Cela tenait essentiellement au fait que ces mouvements étaient perçus comme la manifestation d’un « obscurantisme technologique », une réaction archaïque au regard d’une dynamique historique présumée placée sous les auspices du « Progrès ». Les manuels d’histoire en témoignent : ainsi, quand les faits en question ne sont pas purement et simplement ignorés, ils sont présentés comme un « réflexe primitif » [2].

Dans l’art de la dénégation, David S. Landes apparaît comme un virtuose : sur les quelque 750 pages d’un livre consacré à la naissance et à l’essor du capitalisme industriel, il ne dit rien des troubles sociaux qui ont marqué les débuts de l’industrie textile en Angleterre dans les premières décennies du XIXe siècle. À ses yeux : « la Révolution industrielle puis le mariage de la science et de la technique sont l’apogée de millénaires de progrès industriel ». Et cette acmé ouvre une nouvelle ère d’expansion indéfinie avec l’amorce d’un « progrès cumulatif de la technique et de la technologie, un progrès autonome » d’autant plus débridé que les préjugés et la tradition auront été écartés [3].

Même Paul Mantoux, qui pourtant disserte longuement sur le luddisme et autres formes de destruction de machines, utilise de manière récurrente l’épithète « suranné » pour qualifier les méthodes de production de l’industrie à domicile, les réglementations la régissant ou encore les arguments avancés par les ouvriers pour défendre leur métier [4].

Il faut croire qu’il est difficile de se départir de l’idée que ce qui est devait fatalement advenir. Et la plupart des historiens ne faillissent pas à la règle, si bien que, à travers leur regard nécessairement rétrospectif, ils ont tendance à apprécier les événements passés à l’aune du présent, et à justifier les verdicts rendus par l’histoire. Il n’est bien évidemment pas question ici d’imaginer ce qui se serait produit si les ouvriers de métier étaient sortis victorieux de leur combat contre le machinisme et le système de la fabrique. On notera toutefois au passage qu’ils sont parvenus à juguler pendant deux siècles un mouvement qui visait à leur imposer la dictature de la machine [5]. Il s’agit plutôt de comprendre les enjeux de ce conflit majeur qui marque la naissance du capitalisme industriel – un drame qui, avec le recul de l’histoire, apparaît comme le crime fondateur de notre civilisation. Lire la suite…

Gustav Landauer, Appel au socialisme, 1911

14 novembre 2019 Laisser un commentaire

Le socialisme culturel et communautaire de Gustav Landauer

 

Résumé

Au sein de la tradition libertaire, Gustav Landauer (1870-1919), qui se décrivait lui-même comme « anarchiste-socialiste » est peut-être l’auteur dont la pensée se prête le plus à des tentatives d’actualisation, et cela en raison de quelques caractéristiques de son idéal social, exposé dans son Appel au socialisme (1911).

Gustav Landauer, Appel au socialisme, tr. fr. J.-C. Angaut et A. Lucet, éd. La Lenteur, 2019.

Il s’agit d’abord d’un socialisme culturel, associé à une critique de la modernité capitaliste qui dénonce non seulement l’État et l’exploitation du travail, mais aussi la foi en le Progrès et la technique, ainsi que la disparition des formes de vie partagée. Il s’agit ensuite d’un socialisme critique à l’égard du marxisme, qui récuse sa croyance en un déterminisme historique implacable et son matérialisme étroit, qui refuse d’accorder au prolétariat en tant que tel le rôle de sujet révolutionnaire et qui réhabilite les activités de subsistance pour penser la transformation sociale. Il s’agit enfin d’un socialisme communautaire, qui revalorise les formes héritées du passé tout en prônant la constitution de nouvelles communautés, considérées comme des commencements, ici et maintenant, de la future société socialiste.

Associée à la dénonciation des faux besoins et du déclin du monde engendré par le développement capitaliste, cette insistance sur l’expérimentation sociale, qui ne renonce pas pour autant à la révolution, est sans doute ce qui peut continuer à faire de l’Appel au socialisme une source d’inspiration pour le présent. Lire la suite…

Jacques Philipponneau, Quelques éclaircissements sur le mouvement des Gilets jaunes, 2019

2 novembre 2019 Laisser un commentaire

Les éclaircissements contenus dans cette lettre de Jacques Philipponneau, destinée, à l’origine, à quelques-uns de ses amis étrangers, nous ont paru mériter une plus large diffusion. La lettre était accompagnée de tracts et communiqués d’origines très diverses, parus tout au long du mouvement, que nous reproduisons dans le document téléchargeable en fin d’article.

 

Le mouvement des Gilets Jaunes, totalement imprévisible dans son prétexte, ses formes, sa durée et l’ébranlement qu’il a provoqué, est d’ores et déjà reconnu comme la plus grave crise sociale survenue en France depuis 1968 [1].

Je ne m’étendrai pas sur tout ce qui est communément admis sur ce mouvement et sa sociologie ou les spécificités typiquement françaises et aussi personnelles de l’exécutif actuellement au pouvoir (provocateur, bureaucratique, méprisant et particulièrement répressif), facteur contingent qui a largement contribué à exacerber le conflit [2]. Les quelques documents cités, assez éclectiques, en donnent globalement, malgré leurs limites ou leurs parti-pris, une vision assez claire. Il paraît plus important d’essayer de dégager, au-delà des clichés laudatifs ou critiques, ce qu’il signifie pour l’avenir des conflits et des enjeux de notre temps. Lire la suite…

Deuxième appel de Commercy: l’assemblée des assemblées!, 2018

25 janvier 2019 Laisser un commentaire

Notre deuxième appel s’adresse à tous les gilets jaunes, à toutes celles et ceux qui ne portent pas encore le gilet mais qui ont quand même la rage au ventre. Cela fait désormais plus de six semaines que nous occupons les ronds points, les cabanes, les places publiques, les routes et que nous sommes présents dans tous les esprits et toutes les conversations. Nous tenons bon. Cela faisait bien longtemps qu’une lutte n’avait pas été aussi suivie, aussi soutenue, ni aussi encourageante. Lire la suite…

Gérard Noiriel, La question sociale revient au centre du jeu politique, 2018

13 décembre 2018 Laisser un commentaire

Entretien. Historien et directeur d’études à l’EHESS, Gérard Noiriel a travaillé sur l’histoire de l’immigration en France (Le Creuset français. Histoire de l’immigration, Seuil, 1988), sur le racisme (Le Massacre des Italiens. Aigues-Mortes, 17 août 1893, Fayard, 2010), sur l’histoire de la classe ouvrière (Les Ouvriers dans la société française, Seuil, 1986) et sur les questions interdisciplinaires et épistémologiques en histoire (Sur la « crise » de l’histoire, Belin, 1996). Il vient de publier Une histoire populaire de la France. De la guerre de Cent Ans à nos jours (Agone, 832 p., 28 euros) et propose une analyse socio-historique du mouvement des « gilets jaunes ». Lire la suite…

Gilets jaunes : démocratie directe versus réseaux sociaux

12 décembre 2018 Laisser un commentaire

« Macron démission ! » Oui, et après ?

Si c’est pour mettre à sa place un autre oligarque, un autre homme ou une femme providentiels qui assouvira ses obsessions narcissiques et ses fantasmes de puissance en prétendant nous représenter, à quoi bon battre le pavé dans le froid et sous la pluie ? Quand une majorité de citoyens ne veulent plus payer l’impôt et expriment leur défiance envers les « corps intermédiaires » (partis, syndicats, associations…) qui les grugent depuis des décennies, quand l’abstention devient le parti majoritaire, quand des centaines de milliers de Français bloquent leur pays pour réclamer la démission du chef de l’État, c’est bien que l’actuelle « démocratie représentative » (qui n’a plus de démocratie que le nom) est en faillite. Nous devons retrouver notre souveraineté en inventant d’autres formes d’organisation. Lire la suite…

Radio: Jean-Baptiste Fressoz, Le mythe de la transition énergétique, 2018

13 novembre 2018 Laisser un commentaire

Conférence de Jean-Baptiste Fressoz, historien des sciences, des techniques et de l’environnement, qui montre comment la « transition énergétique » est un mythe forgé par des experts afin de neutraliser la charge critique de la « crise de l’énergie » et du changement climatique. Il montre comment les choix technologiques des États et des classes dominantes ont systématiquement écarté les énergies renouvelables et les solutions collectives, imposant partout la recherche de la puissance et du résultat immédiat au détriment du rendement et de l’économie de ressources.

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Le mythe de la transition énergétique

63 mn

Racine de moins un, une émission de critique des sciences, des technologies et de la société industrielle diffusée sur Radio Zinzine.

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François Jarrige, Le genre des bris de machines, 2013

31 janvier 2018 Laisser un commentaire

En juillet 1837, à Chalabre, petit bourg industriel de l’Aude, un fabricant annonce sa volonté d’installer une mule-jenny pour accroître la productivité de la filature de la laine. Dans ce petit centre drapier de 3 500 habitants, où plus de la moitié de la population est occupée à la fabrication des draps, la nouvelle provoque la consternation. Des ouvriers se rassemblent immédiatement près des ateliers et « demandent le départ du monteur et la destruction de la machine ». Dans les jours qui suivent, les rassemblements se multiplient, les autorités craignent la contagion des désordres aux villages alentours. Malgré le déploiement des forces de l’ordre, la machine est finalement brisée lors d’une émeute le 22 juillet. Immédiatement, les autorités proposent une interprétation sexuée du conflit. Selon le maire, ce sont les femmes qui auraient poussé les ouvriers à briser “les mécaniques”. L’implication des femmes frappe aussi le rédacteur du journal local L’Aude qui note qu’elles « se firent remarquer par leur fureur et leur acharnement », et « se montrèrent les plus ardentes à cette œuvre de destruction insensée » 1. Au terme du conflit, une fileuse est d’ailleurs renvoyée car « elle se serait fait gloire d’avoir contribué activement aux bris des machines » 2.

Cet évènement laisse entrevoir l’engagement des femmes contre des machines qui les privent de ressources au début de l’ère industrielle. Contrairement à l’image commune selon laquelle les bris des machines seraient d’abord une pratique masculine, de nombreux indices montrent la forte présence des femmes. Les bris de machines correspondent à une pratique plurielle et ambivalente, affectant de nombreux groupes entre la fin du XVIIIe et le milieu du XIXe siècle [Jarrige, 2009]. Ce type de violence industrielle, récurrente en Angleterre et en France à l’époque de la « révolution industrielle » a été peint essentiellement sous les traits d’une pratique masculine, impliquant le triomphe d’une conception virile des rapports sociaux et des conflits du travail 3. Les femmes furent longtemps invisibles dans les protestations populaires, cantonnées aux émeutes frumentaires, renvoyées à leur condition de nourricière et à la sphère domestique 4. Lire la suite…