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Posts Tagged ‘mouvement ouvrier’

Edward P. Thompson, Modes de domination et révolutions en Angleterre, 1976

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Résumé

Dans cet exposé, consacré une discussion sur les modes de domination et les luttes de classes en Angleterre au XVIIIe et au début du XIXe siècle principalement, E. P. Thompson (1924-1993) reprend les résultats de ses travaux sur la formation de la classe ouvrière et de travaux plus récents sur les luttes de classes au XVIIIe siècle. Il montre comment, pour construire une histoire marxiste de la domination de classe en Angleterre, il faut remettre en question divers schèmes ou présupposés associés à la tradition historiographique marxiste et forgés propos de l’histoire française : représentation des transformations des modes de domination sur le modèle des révolutions brutales (modèle cataclysmique) ; représentation d’une opposition radicale sans interpénétration entre aristocratie et bourgeoisie ; représentation des modes de domination sur le modèle de imposition hégémonique de la domination. Il propose des analyses de la mise en scène de la domination de la gentry et de la contre-violence de la terreur populaire. Lire la suite…

Henri Mora, Le travail et la marchandise, 2011

19 janvier 2017 Laisser un commentaire

Tout est si bien porté par la manière de considérer le monde qu’il paraît impossible de le voir différemment. Vendre et acheter se révèle être la seule occupation de nos contemporains afin de répondre à leur « soucis incessant d’améliorer leur sort ». Mais n’est-ce point le travail, non comme activité humaine, mais parce qu’il se trouve à l’origine des rapports sociaux qu’il crée en tant que producteur de richesse (de « plus-value »), qui détermine l’évolution de l’histoire et des conditions sociales, économiques et humaines, comme il détermine l’évolution des moyens de production ? Lire la suite…

Eric J. Hobsbawm, Les briseurs de machines, 1952

30 mars 2016 Laisser un commentaire

En février 1952 paraît le premier numéro de la revue Past & Present, à la naissance de laquelle Eric Hobsbawm a activement contribué. On peut y lire cet article, devenu un grand classique, qui a ouvert la voie à toute une série d’études, dont le fameux livre d’Edward P. Thompson sur La formation de la classe ouvrière anglaise (1962). Ainsi est née une historiographie du Luddisme et du monde du travail à l’articulation des XVIIIe et XIXe siècles, assez représentative de ce qu’a été l’histoire sociale britannique dans la seconde moitié du XXe siècle.

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Il est peut-être temps de reconsidérer le problème des bris de machines au début de l’histoire industrielle de l’Angleterre et d’autres pays. Les idées fausses sur ce type de lutte ouvrière précoce sont encore fortement ancrées, même chez les historiens spécialistes de la question. Ainsi, l’excellent ouvrage de J. H. Plumb sur l’Angleterre du XVIIIe siècle, publié en 1950, décrit le Luddisme comme « une jacquerie industrielle, inutile et frénétique », et T. S. Ashton, une autorité éminente, qui s’est signalé par son importante contribution à notre connaissance de la révolution industrielle, passe sur les émeutes endémiques du XVIIIe siècle, en suggérant qu’il ne s’agissait là que d’un débordement d’excitation et d’esprits échauffés 1. Ces idées fausses sont dues, je pense, à la persistance de vues sur l’introduction des machines, élaborées au début du XIXe siècle, et de vues sur le travail et sur l’histoire du syndicalisme formulées à la fin du XIXe siècle, au premier chef par les Webb et leurs successeurs fabiens.

Peut-être conviendrait-il de distinguer, en la matière, les vues et les préjugés. Dans l’essentiel du débat sur les bris de machines, on peut encore repérer les préjugés de ceux qui, issus des classes moyennes du XIXe siècle, faisaient l’apologie de l’économie et s’imaginaient qu’il fallait apprendre aux travailleurs à ne pas se lancer la tête la première contre les vérités économiques, aussi déplaisantes soient-elles ; on peut aussi identifier les préjugés des Fabiens et des Libéraux, qui supposaient que l’utilisation de méthodes fortes dans l’action ouvrière est moins efficace que la négociation pacifique ; on peut enfin reconnaître les préjugés des premiers comme des seconds, qui pensaient que le premier mouvement ouvrier ne savait pas ce qu’il faisait, mais ne faisait que réagir, à tâtons et en aveugle, à la pression de la misère, comme les animaux de laboratoires réagissent au courant électrique. Sur cette question, les vues conscientes de la plupart des spécialistes peuvent se résumer ainsi : le triomphe de la mécanisation était inévitable. Autrement dit : on peut comprendre et avoir de la sympathie pour le long combat d’arrière-garde qu’une minorité de travailleurs privilégiés mena à l’encontre du nouveau système, mais on doit reconnaître son inutilité et le caractère inéluctable de sa défaite. Lire la suite…

Eric J. Hobsbawm, The Machine Breakers, 1952

30 mars 2016 Laisser un commentaire

It is perhaps time to reconsider the problem of machine-wrecking in the early industrial history of Britain and other countries. About this form of early working-class struggle misconceptions are still widely held, even by specialist historians. Thus an excellent work, published in 1950, can still describe Luddism simply as a “pointless, frenzied, industrial jacquerie, ” and an eminent authority, who has contributed more than most to our knowledge of it, passes over the endemic rioting of the 18th century with the suggestion that it was the overflow of excitement and high spirits 1. Such misconceptions are, I think, due to the persistence of views about the introduction of machinery elaborated in the early 19th century, and of views about labour and trade union history formulated in the late 19th century, chiefly by the Webbs and their Fabian followers. Perhaps we should distinguish views and assumptions. In much of the discussion of machine-breaking one can still detect the assumption of 19th century middle-class economic apologists, that the workers must be taught not to run their heads against economic truth, however unpalatable; of Fabians and Liberals, that strong-arm methods in labour action are less effective than peaceful negotiation; of both, that the early labour movement did not know what it was doing, but merely reacted, blindly and gropingly, to the pressure of misery, as animals in the laboratory react to electric currents. The conscious views of most students may be summed up as follows: the triumph of mechanisation was inevitable. We can understand, and sympathise with the long rear-guard action which all but a minority of favoured workers fought against the new system; but we must accept its pointlessness and its inevitable defeat. Lire la suite…

François Jarrige, La longue agonie de la « République » des ouvriers papetiers, 2011

17 mars 2016 Laisser un commentaire

Résumé

Au début du XIXe siècle en France, les compagnons papetiers – ce « corps républicain » dénoncé au XVIIIe siècle par les autorités – continuent d’entretenir une insubordination permanente pour défendre leur bon droit. Les modes, coutumes et rituels propres à ce groupe ont forgé son identité sociale et politique à l’époque moderne ; ils lui ont donné des armes pour contrôler le marché du travail et l’organisation de la production. Mais cette quête d’autonomie de la main-d’œuvre et son insubordination apparaissent de plus en plus intolérables aux fabricants et à l’État. Dès lors, la souveraineté du métier va peut à peut être défaite et normalisée par l’intervention conjointe des régulations juridiques et des bouleversements techniques qui accompagnent l’industrialisation. Face à cette situation, la main-d’œuvre s’efforce en 1830 de réinscrire ses revendications dans le cadre d’une souveraineté politique instituée en s’adressant au Parlement. De la défense de la souveraineté corporative à l’affirmation du principe abstrait de souveraineté populaire, il s’agit de voir comment les acteurs utilisent le contexte politique pour promouvoir leurs revendications. Lire la suite…

François Jarrige, Le mauvais genre de la machine, 2007

10 mars 2016 Laisser un commentaire

Résumé

Au XIXe siècle, « l’ancien régime typographique » laisse la place à l’ère des productions imprimées industrielles. Si l’impression se transforme rapidement dès la première moitié du XIXe siècle, le travail d’assemblage des caractères en plomb réalisé par le compositeur change peu avant l’introduction des linotypes au tournant du XXe siècle. Cette stabilité du système technique, généralement expliquée par l’imperfection des méthodes de composition mécanique, s’enracine en réalité dans la complexité des rapports sociaux et des enjeux culturels soulevés par les nouveaux procédés. En France en effet, comme en Angleterre, les premières machines à composer mises au point au cours des années 1840 sont précocement associées au travail des femmes. Les fabricants jouent de cette identification pour promouvoir des machines permettant d’utiliser une main-d’œuvre bon marché. De leur côté, les ouvriers du livre instrumentalisent la dimension sexuée des artefacts techniques pour préserver l’espace de travail. Ni transformation inexorable, ni impossibilité technique, le changement des méthodes de composition émerge finalement au terme d’un processus lent d’acclimatation et de négociation entre les différents acteurs du monde de l’imprimerie. Lire la suite…

Recension: Santé au travail: On achève bien les prolos, 2015

19 novembre 2015 Laisser un commentaire

Annie Thébaud-Mony, sociologue de la santé, avait (un peu) fait parler d’elle au cœur de l’été 2012, en refusant avec fermeté la Légion d’honneur dont voulait la décorer la ministre Verte Cécile Duflot. Elle avait fait savoir que la seule récompense souhaitable pour ses travaux serait un changement complet d’orientation des politiques publiques, dans le sens de la prévention du cancer.

Bien sûr, la presse ne s’était pas appesantie sur ce geste rare. Le dernier livre de Thébaud-Mony, La Science asservie. Santé publique : les collusions mortifères entre industriels et chercheurs (éd. La Découverte, 2014), est, lui, carrément passé inaperçu, bien que son propos soit fracassant. C’est assez compréhensible d’un certain point de vue, car la lecture de ce livre est douloureuse, insupportable même parfois. Il porte sur le lien entre cancers, Big Business et Big Science. Pour être plus précis : sur la façon dont les grandes industries empoisonnent notre milieu et trouvent systématiquement des appuis dans la recherche scientifique pour les aider à masquer le fait qu’elles détruisent consciemment un grand nombre de vies – à commencer par celles de leurs ouvriers. Lire la suite…

Louis-Gabriel Gauny, Les chemins de fer, 1851

14 novembre 2015 Laisser un commentaire

Quand on entre, comme travailleur, dans la première cour d’un établissement industriel livré à la centralisation de quelques grandes fortunes, on sent une sorte de paralysie qui du front descend au cœur en comprimant la vie sous son étouffement. Mais aussitôt, la nature se débattant au sein des plus placides, elle jette à la gorge de ceux-là un cri de détresse, un mot de condamnation. Quand elle s’enflamme chez un insurgé, elle redresse ses entrailles ; atrabilaire et furieuse elle emplit sa bouche de paroles formidables contre les outrages qu’il doit subir.

C’est surtout dans l’exploitation des chemins de fer qu’on éprouve ce qu’a de pesant l’air du servage. Les ouvriers qui s’y débilitent sont rendus à la dîme du corps et de l’âme que prélève le capital, avec son escorte d’amendes, de mises à pied, d’espionnage et de livret. Ces maudits n’ont pas même cette insouciance courageuse qui quelquefois met en gaîté des compagnons dont la verve s’ébat au fond d’un atelier particulier. Là, toutes les faces sont soucieuses ; pareil au gibier dans la plaine, ces hommes ont l’oreille tendue au bruit du chasseur. Cependant, leur esprit de comparaison, quoique rouillé par la discipline, se hasarde à scruter furtivement les choses. A travers les hauts châssis de l’atelier, ils fixent une demeure décente et bien close, bâtie au centre de matériel : c’est la réunion des bureaux où se forge la chaîne ; c’est le sépulcre où souvent se tient des conseils de vampires qui, s’adjugeant le meilleur de la vie des esclaves, leur sucent la force et la santé jusque dans le ventre de leur femmes et l’estomac de leurs enfants. Lire la suite…

Dominique Pinsolle, Les aventures de Mam’zelle Cisaille, 2015

23 octobre 2015 Laisser un commentaire

« Le pouvoir ne réside plus dans les institutions. Il réside désormais dans les infrastructures de ce monde. »

Comité invisible, A nos amis, éd. La Fabrique, 2014.

De ce constat, le Comité invisible [1] tire dans son dernier livre une conclusion pratique aussi simple que séduisante : les révolutionnaires doivent s’organiser pour bloquer les flux qui parcourent et composent notre univers, dont la structure serait désormais celle d’un réseau aux dimensions planétaires. Bonne nouvelle : cet ensemble de nœuds interconnectés serait particulièrement vulnérable, et quelques actions bien ciblées suffiraient à le déstabiliser. Sous l’effet de son développement réticulaire, le capitalisme se trouverait ainsi menacé par des groupes d’individus ingénieux décidés à pirater des serveurs informatiques, à bloquer des raffineries, à occuper des places au cœur des métropoles, etc.

Cette théorie qui entend mettre à jour la réflexion révolutionnaire renoue en réalité avec des idées remontant au moins au début du XXe siècle. Car la généralisation des réseaux de transport, de communication ou encore de distribution a immédiatement amené militaires et militants à se poser une question à laquelle le Comité invisible répond bien rapidement par l’affirmative : les réseaux techniques rendent-ils forcément plus vulnérables ceux qui en dépendent ? Lire la suite…

Georges Orwell, Le rôle du sabotage, 1942

22 octobre 2015 Laisser un commentaire

J’ai prononcé il y a peu une causerie sur la politique de la terre brûlée qui, dans cette guerre, joue un rôle de premier plan ; ce qui m’amène tout naturellement à vous parler du sabotage. Le sabotage est la tactique des peuples soumis à l’occupation étrangère, tout comme la terre brûlée est celle d’une armée en retraite. Un bref aperçu sur l’étymologie de ce vocable permettra de mieux saisir les mécanismes qu’il implique.

Tout le monde a entendu parler de sabotage. Ce mot est de ceux qui se sont introduits dans toutes les langues ; mais la plupart des gens qui l’utilisent ignorent son origine. Il s’agit, en fait, d’un vocable français. Dans le nord de la France ainsi que dans les Flandres, paysans et ouvriers portent de lourdes chaussures de bois appelées sabots. Voici maintenant bien longtemps, des travailleurs en révolte contre leurs patrons s’avisèrent d’introduire leurs sabots dans les rouages d’une machine en marche, provoquant ainsi d’importants dégâts. Cette initiative dommageable fut dénommée sabotage. Depuis lors, dans le monde entier, ce terme désigne tout acte accompli de façon délibérée en vue de détériorer le matériel et de mettre par là même les entreprises hors d’état de fonctionner. Lire la suite…