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Posts Tagged ‘mouvement ouvrier’

Anne Steiner, Université: la changer ou l’achever?, 2014

16 novembre 2017 Laisser un commentaire

La reproduction des élites

Jusqu’au début des années 1950, il y a eu en France, comme sous d’autres noms dans la majorité des pays industrialisés, deux réseaux d’enseignement bien distincts :

— Le réseau primaire, réservé aux enfants des classes populaires, qui conduisait au certificat d’études primaires complété, éventuellement, par une ou deux années de cours en école primaire supérieure (enseignement général) ou en centre d’apprentissage (enseignement professionnel). On en sortait à l’âge de 13 ou 14 ans. Ceux qui avaient été le plus loin pouvaient espérer obtenir des emplois d’ouvriers qualifiés ou d’employés. Mais, globalement, ce réseau ne formait qu’à des emplois d’exécution.

— Le réseau secondaire supérieur réservé aux enfants de la bourgeoisie, qui conduisait au baccalauréat et aux études supérieures. On le quittait entre 20 et 25 ans. L’enseignement secondaire ne s’inscrivait pas alors dans la continuité du primaire. Il y avait un examen d’entrée en classe de sixième. Les lycées, situés en centre-ville, possédaient leur propre premier cycle appelé « petit lycée » et, pour certains, leurs propres classes élémentaires. Fréquenter ces classes constituait la meilleure garantie d’accéder au secondaire. Le passage par ce réseau débouchait, selon le cursus suivi, sur des professions libérales, des carrières intéressantes dans l’administration, des emplois d’encadrement et de direction dans l’industrie.

Le baccalauréat et la maîtrise du latin établissaient alors une frontière étanche entre l’homme du peuple et le bourgeois. L’enseignement des langues anciennes empêchait qu’un bon élève ayant acquis après les classes élémentaires un complément de formation technique ou générale puisse devenir aussi instruit et cultivé qu’un élève moyen ayant terminé le cycle secondaire : il instituait une véritable barrière de caste et c’était sa principale fonction. Quant à l’université, telle que la définissait le décret napoléonien de 1808, elle avait pour unique mission, jusqu’au milieu du XXe siècle, la reproduction des élites. On ne « parvenait », on ne devenait véritablement un bourgeois que si l’on réussissait à faire donner à ses enfants l’instruction secondaire qui ferait d’eux des bacheliers puis des étudiants. Lire la suite…

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Jan Waclav Makhaïski, Anciens et nouveaux maîtres, 1905

8 novembre 2017 Laisser un commentaire

Le centenaire de la Révolution Russe

Voici cent ans, la révolution russe mettait à bas le régime tsariste. En octobre 1917 la prise du pouvoir par les bolchéviks, avec à leur tête Lénine instaura ce qu’il appelait le « communisme », en fait un capitalisme d’État.

Ces événements eurent un retentissement mondial, ne serait-ce que parce que, après la mort de Lénine et la prise du pouvoir par Staline, le mouvement ouvrier né de la révolution industrielle du XIXe siècle et son aspiration à l’émancipation sociale furent identifiés aux partis politiques et aux régimes staliniens soutenus par l’Union des Républiques Socialistes Soviétiques (URSS). Frères ennemis, le « monde libre » et le « camp soviétique », patrie du « socialisme réel », furent bien d’accord pour réprimer dans le sang toutes les révoltes populaires, de la révolution espagnole jusqu’au printemps de Prague, et noyer sous les mensonges et les calomnies les aspirations à un monde libéré de toutes les formes de domination hiérarchique et d’exploitation capitaliste. Lire la suite…

Confédération Nationale du Travail, Le congrès confédéral de Saragosse, 1936

24 octobre 2017 Laisser un commentaire

Prolégomènes à la révolution de juillet 1936

Préface

La CNT (Confédération Nationale du Travail) est née en Espagne en 1910, au cœur des luttes revendicatives immédiates, mais aussi comme organisation quantitative du courant anarchiste espagnol. Durant quelque trente ans, la CNT sera en Espagne la principale force du mouvement ouvrier. La CNT comptera jusqu’à deux millions de membres en 1936, et fait unique dans l’histoire du syndicalisme, n’aura qu’un seul représentant rémunéré. Durant trente ans, la CNT ne se reconnaît pas comme partenaire social, ne conclut aucun accord de salaire, et prépare inlassablement « la révolution sociale » et le « communisme libertaire ».

Le programme adopté en mai 1936 au Congrès de la CNT à Saragosse, deux mois avant le soulèvement révolutionnaire contre le putsch fasciste de Franco, est l’un des plus beaux programmes jamais avancés par une organisation révolutionnaire du passé. Il se verra partiellement appliqué par les masses anarchistes, tandis que leurs “chefs”, avec une lugubre constance, s’enfonceront dans les compromissions du frente popular. Les thèses du Congrès de Saragosse furent dès les premières heures de Juillet 1936, la référence de tous les libertaires espagnols, le Congrès ayant prévu en détail la conduite à tenir en cas de putsch fasciste, et les bases sur lesquelles pouvaient se développer les collectivisations des terres et de l’économie. Lire la suite…

Les justes alarmes de la classe ouvrière au sujet des mécaniques, 1830

28 septembre 2017 Laisser un commentaire

Par un vieux typographe, victime de l’arbitraire

À la faveur de la révolution de 1830, les ouvriers typographes s’insurgent contre les mécaniques et brisent plusieurs d’entre elles. En réaction à ces attaques luddites, le mathématicien et ingénieur Charles Dupin (1784-1873) rédige une affiche destinée à apaiser la colère des ouvriers. Le texte qui suit a manifestement été rédigé par l’un des ouvriers incriminés par Dupin, et il répond à ses attaques. Néanmoins, son actualité est criante quand on perçoit que les arguments avancés en faveur de l’industrialisation de la chaîne du livre étaient les mêmes que ceux qui accompagnent aujourd’hui la déferlante de l’e-book et de la numérisation.

François Jarrige

Loin de nous la perfide pensée de vouloir exciter à la rébellion cette nombreuse classe ouvrière qui, par sa valeur et sa prudence, vient d’abattre les cent têtes de l’hydre infernale de la tyrannie qui dévorait les Français, de cette tyrannie qui fournissait à une poignée d’insensés les moyens aveugles de se croire pétris d’une autre boue que celle des ouvriers, qui considéraient comme des bêtes de somme tous ceux qui ne sortaient pas de leur caste.

Loin de nous l’idée d’engager la classe ouvrière à ternir la gloire immortelle qu’elle vient d’acquérir, en l’excitant à détruire elle-même ces instruments anti-humains qui, depuis plus de quinze ans, la plongent, avec sa famille, dans la plus poignante des misères.

Loin de nous l’égoïste intention d’exciter la classe ouvrière contre ces publicistes qui, tout en se disant ses amis, sont les premiers à vouloir conserver dans leurs ateliers des mécaniques qui, depuis de longues années, réduisent des milliers de familles à la mendicité, et ne sont d’aucune utilité publique.

Loin de nous le coupable projet de vouloir exciter la haine de la classe ouvrière contre ces esprits ingénieux dont les inventions font quelquefois la gloire de leur siècle.

Enfin, loin de nous l’intention criminelle de porter la classe ouvrière à désobéir aux lois de l’État, et encore moins à la voix paternelle de l’autorité suprême que la nation s’est donnée.

Nous déclarons ici à la face du monde que l’humanité, la seule humanité guide notre plume. Lire la suite…

Jules Leroux, Aux ouvriers typographes, 1833

25 septembre 2017 Laisser un commentaire

De la nécessité de fonder une association ayant pour but de rendre les ouvriers propriétaires des instruments de travail

Il y a tellement peu d’union entre nous tous, que beaucoup d’entre nous ignorent encore quels sont les hommes qui se donnèrent a eux-mêmes, de leur autorité privée, la mission d’envoyer des circulaires dans les ateliers. Beaucoup même ignorent le nombre et la rédaction différente de ces circulaires.

Ceux a qui la pensée en vint les premiers ont usé d’un droit que nous possédons tous ; ils ont fait leur devoir, honneur leur en soit rendu. Mais tous se sont-ils renfermés dans les justes limites de ce droit et de ce devoir ? Nous n’hésitons pas a dire qu’à l’exception d’une seule de ces circulaires, la première en date, les autres sont l’expression individuelle de leurs auteurs, et par conséquent outrepassent le droit que ces hommes avaient de faire un appel a la classe tout entière. Lire la suite…

Henry Jador, Dialogue entre une presse mécanique et une presse à bras, 1830

19 septembre 2017 Laisser un commentaire

Contexte : Autour de 1830, il y a de nombreux débats au sein de l’imprimerie parisienne suite à l’introduction des nouvelles mécaniques. Au lendemain de la révolution de Juillet 1830, plusieurs milliers d’ouvriers vont détruire les nouvelles machines de l’Imprimerie Royale 1.

On m’avait dit que le Gouvernement allait mettre des fonds considérables à la disposition du commerce de l’imprimerie ; et, pour m’assurer de la vérité, je courais d’ateliers en ateliers… tous étaient déserts. Accablé de fatigue, je me disposais à retourner chez moi pour y attendre tranquillement les fonds considérables, lorsque ce mot : IMPRIMERIE, peint en blanc sur un grand écriteau noir, vient de nouveau frapper mes regards. Soit encore par curiosité, soit par un pur mouvement machinal, j’entre, j’appelle… l’écho seul me répond… Par un hasard singulier, un faible rayon de lumière me fait apercevoir dans un petit coin quelque chose qui ressemblait presque à une Presse… j’avance : c’en était une en effet, mais en bois, mais couverte de poussière et comme ensevelie dans une immense quantité de vieux papiers… Or (n’allez pas croire, lecteur, que ceci soit un conte), voici ce que me raconta cette vieille Presse en bois : Lire la suite…

Edward P. Thompson, Modes de domination et révolutions en Angleterre, 1976

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Résumé

Dans cet exposé, consacré une discussion sur les modes de domination et les luttes de classes en Angleterre au XVIIIe et au début du XIXe siècle principalement, E. P. Thompson (1924-1993) reprend les résultats de ses travaux sur la formation de la classe ouvrière et de travaux plus récents sur les luttes de classes au XVIIIe siècle. Il montre comment, pour construire une histoire marxiste de la domination de classe en Angleterre, il faut remettre en question divers schèmes ou présupposés associés à la tradition historiographique marxiste et forgés propos de l’histoire française : représentation des transformations des modes de domination sur le modèle des révolutions brutales (modèle cataclysmique) ; représentation d’une opposition radicale sans interpénétration entre aristocratie et bourgeoisie ; représentation des modes de domination sur le modèle de imposition hégémonique de la domination. Il propose des analyses de la mise en scène de la domination de la gentry et de la contre-violence de la terreur populaire. Lire la suite…

Henri Mora, Le travail et la marchandise, 2011

19 janvier 2017 Laisser un commentaire

Tout est si bien porté par la manière de considérer le monde qu’il paraît impossible de le voir différemment. Vendre et acheter se révèle être la seule occupation de nos contemporains afin de répondre à leur « soucis incessant d’améliorer leur sort ». Mais n’est-ce point le travail, non comme activité humaine, mais parce qu’il se trouve à l’origine des rapports sociaux qu’il crée en tant que producteur de richesse (de « plus-value »), qui détermine l’évolution de l’histoire et des conditions sociales, économiques et humaines, comme il détermine l’évolution des moyens de production ? Lire la suite…

Eric J. Hobsbawm, Les briseurs de machines, 1952

30 mars 2016 Laisser un commentaire

En février 1952 paraît le premier numéro de la revue Past & Present, à la naissance de laquelle Eric Hobsbawm a activement contribué. On peut y lire cet article, devenu un grand classique, qui a ouvert la voie à toute une série d’études, dont le fameux livre d’Edward P. Thompson sur La formation de la classe ouvrière anglaise (1962). Ainsi est née une historiographie du Luddisme et du monde du travail à l’articulation des XVIIIe et XIXe siècles, assez représentative de ce qu’a été l’histoire sociale britannique dans la seconde moitié du XXe siècle.

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Il est peut-être temps de reconsidérer le problème des bris de machines au début de l’histoire industrielle de l’Angleterre et d’autres pays. Les idées fausses sur ce type de lutte ouvrière précoce sont encore fortement ancrées, même chez les historiens spécialistes de la question. Ainsi, l’excellent ouvrage de J. H. Plumb sur l’Angleterre du XVIIIe siècle, publié en 1950, décrit le Luddisme comme « une jacquerie industrielle, inutile et frénétique », et T. S. Ashton, une autorité éminente, qui s’est signalé par son importante contribution à notre connaissance de la révolution industrielle, passe sur les émeutes endémiques du XVIIIe siècle, en suggérant qu’il ne s’agissait là que d’un débordement d’excitation et d’esprits échauffés 1. Ces idées fausses sont dues, je pense, à la persistance de vues sur l’introduction des machines, élaborées au début du XIXe siècle, et de vues sur le travail et sur l’histoire du syndicalisme formulées à la fin du XIXe siècle, au premier chef par les Webb et leurs successeurs fabiens.

Peut-être conviendrait-il de distinguer, en la matière, les vues et les préjugés. Dans l’essentiel du débat sur les bris de machines, on peut encore repérer les préjugés de ceux qui, issus des classes moyennes du XIXe siècle, faisaient l’apologie de l’économie et s’imaginaient qu’il fallait apprendre aux travailleurs à ne pas se lancer la tête la première contre les vérités économiques, aussi déplaisantes soient-elles ; on peut aussi identifier les préjugés des Fabiens et des Libéraux, qui supposaient que l’utilisation de méthodes fortes dans l’action ouvrière est moins efficace que la négociation pacifique ; on peut enfin reconnaître les préjugés des premiers comme des seconds, qui pensaient que le premier mouvement ouvrier ne savait pas ce qu’il faisait, mais ne faisait que réagir, à tâtons et en aveugle, à la pression de la misère, comme les animaux de laboratoires réagissent au courant électrique. Sur cette question, les vues conscientes de la plupart des spécialistes peuvent se résumer ainsi : le triomphe de la mécanisation était inévitable. Autrement dit : on peut comprendre et avoir de la sympathie pour le long combat d’arrière-garde qu’une minorité de travailleurs privilégiés mena à l’encontre du nouveau système, mais on doit reconnaître son inutilité et le caractère inéluctable de sa défaite. Lire la suite…

Eric J. Hobsbawm, The Machine Breakers, 1952

30 mars 2016 Laisser un commentaire

It is perhaps time to reconsider the problem of machine-wrecking in the early industrial history of Britain and other countries. About this form of early working-class struggle misconceptions are still widely held, even by specialist historians. Thus an excellent work, published in 1950, can still describe Luddism simply as a “pointless, frenzied, industrial jacquerie, ” and an eminent authority, who has contributed more than most to our knowledge of it, passes over the endemic rioting of the 18th century with the suggestion that it was the overflow of excitement and high spirits 1. Such misconceptions are, I think, due to the persistence of views about the introduction of machinery elaborated in the early 19th century, and of views about labour and trade union history formulated in the late 19th century, chiefly by the Webbs and their Fabian followers. Perhaps we should distinguish views and assumptions. In much of the discussion of machine-breaking one can still detect the assumption of 19th century middle-class economic apologists, that the workers must be taught not to run their heads against economic truth, however unpalatable; of Fabians and Liberals, that strong-arm methods in labour action are less effective than peaceful negotiation; of both, that the early labour movement did not know what it was doing, but merely reacted, blindly and gropingly, to the pressure of misery, as animals in the laboratory react to electric currents. The conscious views of most students may be summed up as follows: the triumph of mechanisation was inevitable. We can understand, and sympathise with the long rear-guard action which all but a minority of favoured workers fought against the new system; but we must accept its pointlessness and its inevitable defeat. Lire la suite…