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Posts Tagged ‘Louis-Gabriel Gauny’

Louis-Gabriel Gauny, Les chemins de fer, 1851

14 novembre 2015 Laisser un commentaire

Quand on entre, comme travailleur, dans la première cour d’un établissement industriel livré à la centralisation de quelques grandes fortunes, on sent une sorte de paralysie qui du front descend au cœur en comprimant la vie sous son étouffement. Mais aussitôt, la nature se débattant au sein des plus placides, elle jette à la gorge de ceux-là un cri de détresse, un mot de condamnation. Quand elle s’enflamme chez un insurgé, elle redresse ses entrailles ; atrabilaire et furieuse elle emplit sa bouche de paroles formidables contre les outrages qu’il doit subir.

C’est surtout dans l’exploitation des chemins de fer qu’on éprouve ce qu’a de pesant l’air du servage. Les ouvriers qui s’y débilitent sont rendus à la dîme du corps et de l’âme que prélève le capital, avec son escorte d’amendes, de mises à pied, d’espionnage et de livret. Ces maudits n’ont pas même cette insouciance courageuse qui quelquefois met en gaîté des compagnons dont la verve s’ébat au fond d’un atelier particulier. Là, toutes les faces sont soucieuses ; pareil au gibier dans la plaine, ces hommes ont l’oreille tendue au bruit du chasseur. Cependant, leur esprit de comparaison, quoique rouillé par la discipline, se hasarde à scruter furtivement les choses. A travers les hauts châssis de l’atelier, ils fixent une demeure décente et bien close, bâtie au centre de matériel : c’est la réunion des bureaux où se forge la chaîne ; c’est le sépulcre où souvent se tient des conseils de vampires qui, s’adjugeant le meilleur de la vie des esclaves, leur sucent la force et la santé jusque dans le ventre de leur femmes et l’estomac de leurs enfants. Lire la suite…

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François Jarrige, Un socialisme anti-industriel, 2015

18 septembre 2015 Laisser un commentaire

Le socialisme n’a pas toujours été cette écrasante idéologie productivité obsédée par la compétitivité et la relance de la croissance et favorable à l’éradication de la paysannerie. À ses débuts, le socialisme comptait des franges anti-industrielles qui s’attaquaient au mythe du progrès et défendaient une voie faite de sobriété et de solidarité.

Il semble évident que le « socialisme » est désormais devenu une catégorie vide, manipulée par des technocrates et des politiciens professionnels, largement issus des classes dominantes, incapables de penser d’autres futurs que ceux des grandes entreprises multinationales. Aujourd’hui, le langage est atrophié par la publicité et le bavardage numérique. La prolifération des oxymores creux qui dissimulent les problèmes plutôt qu’ils n’aident à les résoudre – comme « développement durable », « croissance verte » – en est un indice. Le « socialisme » est l’un de ces mots devenus vides à force d’être tiraillés entre des directions si contraires. Pour certains, la décroissance – et même plus largement l’écologie politique – serait de droite car « réactionnaire » et « primitiviste », disent-ils.

À l’inverse, de multiples initiatives visent à réinventer un « éco-socialisme » qui réconcilierait le rouge et le vert, en défendant une écologie sociale contre l’écologie technocratique – qui souhaite avant tout sauver le capitalisme – ou l’écologie purement naturaliste – soucieuse de préserver la nature sans penser les rapports sociaux. Certains trouveront sans doute ces débats inutiles, je les crois essentiels car nous vivons un moment décisif de réinvention du langage. Or le langage construit le milieu dans lequel nous vivons, il modèle le champ des possibles, façonne nos imaginaires. La force de la notion de décroissance est précisément d’avoir introduit un mot neuf dans le débat, d’obliger à repenser les vieux clivages, pour mieux réinventer un futur que beaucoup présentent comme inéluctable. Comme le mot socialisme à ses débuts, celui de décroissance reste incertain, polémique et scandaleux, étirable dans des directions contraires. C’est sa force et sa richesse de ne pas être enfermé dans une doxa sclérosante, tout en offrant un vocabulaire alternatif à la novlangue envahissante du management. Lire la suite…