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Posts Tagged ‘Leopold Kohr’

Radio: Olivier Rey, Une question de taille, 2014

4 janvier 2015 Laisser un commentaire

La perte de la mesure

Dans la continuité des travaux d’Ivan Illich et du penseur autrichien Leopold Kohr, le mathématicien et philosophe Olivier Rey montre dans son dernier livre, Une question de taille (éd. Stock, 2014), comment et pourquoi nous avons perdu le sens de la mesure au cours des derniers siècles.

 

Cédric Biagini : Dans votre livre, vous expliquez qu’aujourd’hui tout se mesure alors qu’en même temps, les questions de taille sont méprisées. Bien que nous mesurions tout, nous avons perdu le sens de la mesure.

Olivier Rey : Le mot « mesure » a deux sens en français – une ambivalence qui se retrouve dans de nombreuses langues. D’une part, il désigne l’évaluation d’une quantité avec un instrument de mesure, d’autre part, il désigne ce qui a trait à la juste mesure. Ces deux sens ne sont pas complètement détachés l’un de l’autre, puisque la juste mesure suppose une modération dans l’ordre des quantités, mais évidemment, il ne suffit pas d’évaluer des quantités pour garder la mesure. Depuis plusieurs siècles, en Occident, on s’est livré frénétiquement à la mesure au premier sens du terme – on mesure absolument tout, aujourd’hui, numériquement –, et en même temps la mesure, au sens de juste mesure, a complètement été mise à l’écart. Lire la suite…

Léopold Kohr, La désunion maintenant, 1941

20 septembre 2014 Laisser un commentaire

Plaidoyer pour une société fondée sur de Petites Unités Autonomes

Nous aimons croire que la misère dans laquelle le monde se trouve est due au fait que l’humanité est divisée en trop de pays. Et nous aimons croire que tous les maux de notre globe seraient éliminés simplement en effaçant tous les Etats par l’union – les démocraties maintenant, les continents plus tard, le monde finalement. Les exemples qu’on cite d’habitude pour montrer la faisabilité de telles unions sont les États-Unis d’Amérique et la Suisse.

En ce qui concerne les États-Unis, ce n’est pas un modèle sur lequel on pourrait réorganiser l’Europe parce que ce n’est pas une union d’entités différentes. Il n’y a aucune réelle différentiation entre les peuples, les langues, les coutumes et les races vivant dans les différents États. Il y a un seul peuple, le peuple Américain, qui vit aux États-Unis, lesquels sont pluriels de nom, mais non de fait. Les États-Unis ne sont pas un pays, c’est un pays. La seule leçon qui peut être tirée de sa forme constitutionnelle est que, malgré l’uniformité humaine qui le caractérise, il a été trouvé plus pratique de le subdiviser en 48 états au lieu d’essayer de diriger le continent entier de Washington par des représentants. Ainsi des différentiations ont été artificiellement créées parce qu’elles se sont avérées être une façon plus simple de réaliser l’union que ne l’aurait été l’unification. Lire la suite…

Olivier Rey, Mesure relative et mesure absolue, 2013

16 juin 2014 Laisser un commentaire

Résumé.

Dans l’espace homogène que la science moderne a substitué à l’ancien cosmos, au sein d’un espace infiniment étendu et infiniment divisible, sans éléments minimaux ou maximaux propres à fixer une échelle ni rien qui puisse faire borne ou limite, la mesure semblait vouée à n’être qu’une notion purement relative. Pourtant, dans ses derniers travaux, Galilée a montré que la variation non linéaire de certaines variables physiques par rapport à d’autres suffit à donner une valeur absolue à certains ordres de grandeur. L’échelle des phénomènes n’est pas un paramètre qui vient s’ajouter à leur forme, elle influe de manière déterminante sur cette forme qui, en retour, ne peut exister qu’à certaines échelles. Lire la suite…

Ivan Illich, La sagesse de Leopold Kohr, 1994

Cette année, les conférences annuelles Schumacher ont été organisées en l’honneur de Léopold Kohr. De son vivant, bien peu ont reconnu dans ce lutin facétieux un homme en avance sur son temps. Aujourd’hui encore, peu l’ont rattrapé ; il n’y a toujours aucune école qui perpétue sa morphologie sociale.

Je tiens à être précis : le situer parmi les champions de l’économie alternative serait une trahison posthume. Tout au long de sa vie, Kohr a œuvré à poser les fondations d’une solution de rechange à l’économie ; il n’avait cure de chercher des manières novatrices de planifier l’allocation des ressources rares. Il identifia à quelles conditions le Bien s’embourbait dans les choses rares. Il travailla donc à subvertir la sagesse économique traditionnelle, si avancée soit-elle.

Le jour de Kohr viendra lorsque les gens se réveilleront de leur sommeil économique, quand l’âge de la foi dans l’Homo œconomicus cédera la place à un scepticisme pénétrant, quand les théoriciens du social liront soigneusement ce théoricien modeste, mais important. En attendant, la Société Schumacher est un lieu adéquat pour faire vivre la mémoire de Kohr jusqu’au jour où il sera reconnu comme un grand pionnier de la pensée sociale. Lire la suite…

Ivan Illich, The Wisdom of Leopold Kohr, 1994

This year’s annual Schumacher Lectures have been organized to honor Leopold Kohr. During his life-time, this teasing leprechaun was recognized by very few as a man ahead of his time. Even today, few have caught up with him; there is still no school of thought that carries on his social morphology.

I want to be precise: To place him among the champions of alternative economics would be a posthumous betrayal. Throughout his life, Kohr labored to lay the foundations for an alternative to economics; he had no interest in seeking innovative ways to plan the allocation of scarce goods. He identified conditions under which the Good became mired down in things that are scarce. Therefore he worked to subvert conventional economic wisdom, no matter how advanced.

Kohr’s day will dawn when people awaken from their economic slumbers, when the age of faith in homo economicus gives way to a penetrating skepticism, when social theorists carefully read this modest but important thinker. In the meantime, the Schumacher Society is a fitting place to keep Kohr’s memory alive until such time as he is recognized as a major pioneer in social thought. Lire la suite…

Olivier Rey, L’unité d’inspiration de la pensée d’Ivan Illich, 2013

Il y a un paradoxe à propos d’Ivan Illich. Sa critique – non pas extrémiste, mais radicale – de la dynamique de « développement » et de « modernisation » des sociétés, a suscité un vif intérêt dans les années 1970. Puis, avec la fin de la reconstruction consécutive à la Seconde Guerre mondiale et l’arrivée des premiers chocs pétroliers, les crises à répétition, le chômage de masse, le surendettement, l’» exclusion » à grande échelle sont arrivés, et un large consensus s’est formé pour considérer que ce qui importe avant tout, afin d’améliorer la situation, est le rétablissement d’une croissance économique forte. C’est ainsi que, de façon déconcertante, les maux que pointait la critique illichienne ont, en s’aggravant, conduit à mettre la critique de côté, à la marginaliser, à en faire pratiquement un souci d’esthètes ou d’irresponsables coupés du seul vrai problème, celui qui conditionne tout le reste : la croissance. Lire la suite…