Olivier Rey, Nouveau dispositif dans la fabrique du dernier homme, 2012

« Les hommes et les femmes que je vois dans les lieux publics marchent comme des paniers vides. Ils semblent des noix creuses, ou des courants d’air. […] Tout se passe comme si l’on avait mis ses idées à la banque, retiré des bijoux aussitôt enfermés dans des coffres à serrures compliquées. Cette humanité ne se défend plus contre l’oubli puisque, ce qu’elle aurait pu oublier, elle en a simplement fait dépôt. Nous ne sommes plus ces trouvères qui portaient en eux tous les chants passés, à quoi bon, depuis que l’on inventa les bibliothèques ? Et cela n’est rien : l’écriture, l’imprimerie n’étaient encore qu’inventions enfantines auprès des mémoires modernes, des machines qui mettent la pensée sur un fil ou le chant, et les calculs. On n’a plus besoin de se souvenir du moment que les machines le font pour nous : comme ces ascenseurs où dix voyageurs appuient au hasard des boutons, pour commander désordonnément l’arrêt d’étages divers, et l’intelligence construite rétablit l’ordre des mouvements à exécuter, ne se trompe jamais. Ici l’erreur est impensable et donc repos nous est donné de cette complication du souvenir. Ici le progrès réside moins dans l’habileté du robot, que dans la démission de celui qui s’en sert. J’ai enfin acquis le droit à l’oubli. Mais ce progrès qui me prive d’une fonction peu à peu m’amène à en perdre l’organe. Plus l’ingéniosité de l’homme sera grande, plus l’homme sera démuni des outils physiologiques de l’ingéniosité. Ses esclaves de fer et de fil atteindront une perfection que l’homme de chair n’a jamais connue, tandis que celui-ci progressivement retournera vers l’amibe. Il va s’oublier. »

Louis Aragon, Blanche ou l’oubli

On connaît cette histoire de l’homme qui a prêté un chaudron à un ami et qui se plaint, après avoir récupéré son bien, d’y découvrir un trou. Pour sa défense, l’emprunteur déclare qu’il a rendu le chaudron intact, que par ailleurs le chaudron était déjà percé quand il l’a emprunté, et que de toute façon il n’a jamais emprunté de chaudron. Chacune de ces justifications, prise isolément, serait logiquement recevable. Mais leur empilement, destiné à mieux convaincre, devient incohérent. Or c’est précisément à un semblable empilement d’arguments que se trouve régulièrement confronté quiconque s’interroge sur l’opportunité d’une diffusion massive de telle ou telle innovation technique.Lire la suite »

Philippe Godard, Dans la jungle digitale, 2013

Désormais, il est vain de discuter de la possibilité ou non du passage de ce monde, de cette culture, de cette civilisation, vers un autre univers, dans lequel le digital tiendrait lieu de technologie fondamentale. Il ne sert à rien d’en discuter car nous vivons déjà l’âge digital. Pourtant, rien n’est joué : l’ère digitale ne fait que commencer ; tout se trouve encore en chantier – et il est plus facile d’arrêter un chantier que de déconstruire ce qui a été élevé ! Surtout : le nouvel édifice suit un plan d’ensemble qui fait du numérique non seulement l’outil fondamental de ce monde, mais aussi son idéologie ; or, cette idéologie ne réussit à s’imposer que par son absence. Lire la suite »

Philippe Godard, Echapper au «nouvel âge digital»?, 2013

Eric Schmidt, PDG de Google, et Jared Cohen, directeur de Google Ideas [1], ont publié le 23 avril 2013 : The New Digital Age. Reshaping the Future of People, Nations and Business (« Le Nouvel Âge digital. Refaçonner le futur des peuples, des nations et des affaires »).

Au 1er juin, leur ouvrage figure en tête des ventes Amazon outre-Atlantique dans les catégories « Computers and Technology – History », « Politics and Social Science – History and Theory », et est deuxième de la rubrique « Science and Math – Technology », derrière l’indéboulonnable biographie de Steve Jobs.

Pourtant, il ne s’agit pas d’un énième documentaire sur l’âge digital : nous voici face à un authentique ouvrage politique. Il serait folie de l’ignorer.Lire la suite »

Dominique Dubarle, Vers la machine à gouverner?, 1948

La manipulation mécanique des réactions humaines

créera-t-elle un jour « le meilleur des mondes » ?

Le public commence à avoir maintenant quelque idée des grandes machines mathématiques construites aux Etats-Unis depuis une dizaine d’années. Assez volumineuses, puisque leur installation couvre des surfaces de plus de cent mètres carrés, elles sont capables d’expédier en des temps très brefs des millions d’opérations élémentaires, telles l’addition ou la multiplication de nombres de vingt chiffres, de donner le résultat approché de n’importe laquelle des opérations mathématiques usitées, telles l’intégration ou la dérivation, et enfin de coordonner automatiquement ces opérations en vue de la solution de problèmes mathématiques très complexes, très au-delà des moyens ordinaires de calcul. En certains cas, il faudrait des années de travail exécuté par une équipe de praticiens exercés pour déterminer les solutions essentielles de tel ou tel système d’équation aux dérivées partielles rencontrées dans un problème de physique. Si l’on confie le travail à une de ces machines elle peut en venir à bout en quelques jours, parfois moins. Avec leur aide une trajectoire de projectile se détermine en trente secondes, moins de temps que l’obus ne met pour se rendre à son objectif: un calculateur habile mettrait au moins deux jours à faire ce travail.Lire la suite »

Nicholas Carr, Est-ce que Google nous rend idiot ?, 2008

Il nous a semblé important de vous proposer à la lecture Is Google Making Us Stupid ?, l’article de Nicholas Carr, publié en juin 2008 dans la revue The Atlantic, et dont la traduction, réalisée par Penguin, Olivier et Don Rico, a été postée sur le FramaBlog en décembre. Dans cet article, Nicolas Carr, l’auteur de Big Switch et de Does IT matter ?, que l’on qualifie de Cassandre des nouvelles technologies, parce qu’il a souvent contribué à un discours critique sur leur impact, part d’un constat personnel sur l’impact qu’à internet sur sa capacité de concentration pour nous inviter à réfléchir à l’influence des technologies sur notre manière de penser et de percevoir le monde.

« Dave, arrête. Arrête, s’il te plaît. Arrête Dave. Vas-tu t’arrêter, Dave ? » Ainsi le super-ordinateur HAL suppliait l’implacable astronaute Dave Bowman dans une scène célèbre et singulièrement poignante à la fin du film de Stanley Kubrick 2001, l’odyssée de l’espace. Bowman, qui avait failli être envoyé à la mort, au fin fond de l’espace, par la machine détraquée, est en train de déconnecter calmement et froidement les circuits mémoires qui contrôlent son “cerveau” électronique. « Dave, mon esprit est en train de disparaître, dit HAL, désespérément. Je le sens. Je le sens. »

Moi aussi, je le sens. Ces dernières années, j’ai eu la désagréable impression que quelqu’un, ou quelque chose, bricolait mon cerveau, en reconnectait les circuits neuronaux, reprogrammait ma mémoire. Mon esprit ne disparaît pas, je n’irai pas jusque là, mais il est en train de changer. Je ne pense plus de la même façon qu’avant. C’est quand je lis que ça devient le plus flagrant. Auparavant, me plonger dans un livre ou dans un long article ne me posait aucun problème. Mon esprit était happé par la narration ou par la construction de l’argumentation, et je passais des heures à me laisser porter par de longs morceaux de prose. Ce n’est plus que rarement le cas. Désormais, ma concentration commence à s’effilocher au bout de deux ou trois pages. Je m’agite, je perds le fil, je cherche autre chose à faire. J’ai l’impression d’être toujours en train de forcer mon cerveau rétif à revenir au texte. La lecture profonde, qui était auparavant naturelle, est devenue une lutte.Lire la suite »