Nadine et Thierry Ribault, Fukushima : voix de rebelles, 2012

Ci-gît l’État

Nadine et Thierry Ribault

 

« Je ne suis pas un activiste, je suis un être humain, c’est tout », dit Wataru Iwata, fondateur du réseau autonome de stations de mesure de la radioactivité, CRMS. Il n’appartient à aucune organisation hiérarchique et ne dépend de personne. C’est sa propre volonté qui l’a mis en mouvement au lendemain de la catastrophe de Fukushima, en mars 2011. C’est un entêté et un inquiéteur. Il pose implicitement la question : qu’est-ce qu’une organisation, qu’est-ce qu’une institution, qu’est-ce que le pouvoir, qu’est-ce que l’État ? Son action s’inscrit dans la tradition japonaise de l’ikki. Au XIVe siècle, contrairement aux clans de guerriers issus de la noblesse, les ikki ne fonctionnaient pas selon un système hiérarchisé fondé sur les liens de parenté et dominé par la figure patriarcale du chef de clan. On y adhérait de manière volontaire. L’ikki était une communauté dotée de règles de fonctionnement internes stipulant notamment l’égalité à part entière entre des membres qui avaient l’habitude de combattre ensemble, se portaient secours et agissaient en commun. Le mot ikki désignait le groupe ainsi constitué ou la fronde (à l’origine paysanne) dans laquelle un tel groupe s’engageait. Lire la suite »

Ivan Illich, L’art d’habiter, 1984

Juillet 1984, le Royal Institute of British Architects célèbre son 150e anniversaire, Ivan Illich est invité à prononcer une conférence, elle s’intitule : “L’art d’habiter”. À une assemblée composée d’architectes, il déclare que l’art d’habiter est hors de leur portée, qu’ils ne peuvent que construire. Les humains n’habitent plus, ils sont logés, c’est-à-dire qu’ils vivent dans un environnement qui a été planifié, construit et équipé pour eux. Les logés traversent « l’existence sans laisser de trace » en se contentant d’un garage ! Habiter est un art et nous sommes des artistes, alors revendiquons non un droit au logement mais notre liberté d’habiter et créons notre demeure.

 

Habiter est le propre de l’espèce humaine. Les animaux sauvages ont des terriers, les chariots rentrent dans des remises et il y a des garages pour les véhicules automobiles. Seuls les hommes peuvent habiter. Habiter est un art. Une araignée naît avec l’instinct de tisser une toile particulière à son espèce. Les araignées, comme tous les animaux, sont programmées par leurs gènes. L’humain est le seul animal à être un artiste, et l’art d’habiter fait partie de l’art de vivre. Une demeure n’est ni un terrier ni un garage. Lire la suite »

Ivan Illich, Dwelling, 1984

To dwell is human. Wild beast have nests, cattle have stables, carriages fit into sheds, and there are garages for automobiles. Only humans can dwell. To dwell is an art. Every spider is born with a compulsion to weave a web particular to its kind. Spiders, like all animals, are programmed by their genes. The human is the only animal who is an artist, and the art of dwelling is part of the art of living. A house is neither nest nor garage. Lire la suite »

Ivan Illich, El arte de habitar, 1984

Habitar es lo propio de la especie humana. Los animales salvajes tienen madrigueras, los carros se guardan en cocheras y hay garajes para los automóviles. Sólo los hombres pueden habitar. Habitar es un arte. Una araña nace con el instinto de tejer una tela particular a su especie. Las arañas, como todos los animales, están programadas por sus genes. El humano es el único animal que es un artista, y el arte de habitar forma parte del arte de vivir. Una morada no es una madriguera ni un garaje. Lire la suite »

Gustavo Esteva, Au-delà du développement, 1994

Seul un regard archéologique comme celui de Wolfgang Sachs [1] permet de découvrir les ruines laissées par le développement, tant dans la perception commune que dans la nature et la culture. N’y a-t-il pas cependant autre chose à voir de l’autre côté, c’est-à-dire au-delà de cette « vision globale » ? Comment est le monde au-delà du développement ?

J’ai tenté ici de raconter les expériences que j’ai pu observer dans les villages paysans et dans les quartiers populaires, en montrant que les habitants qui se mobilisaient avaient été profondément déçus par les promesses des « développementalistes », ces promoteurs du développement à tout prix ; en montrant aussi avec quelle lucidité ces gens ont résisté à la rupture historique qu’on leur imposait, puisent dans leurs traditions, et font appel tout particulièrement à cette tradition qui permet de modifier et d’enrichir la tradition. Lire la suite »

Aurélien Berlan, Le « citoyen augmenté », 2017

un nouveau seuil dans l’aspiration à se délivrer de la politique

 

Il y a peu, l’expression « citoyen augmenté » est apparue pour suggérer ce que pourrait devenir la citoyenneté au XXIe siècle. On l’entend de plus en plus, certes de manière discrète, mais on peut s’attendre à ce qu’elle ait un succès médiatique croissant, à l’image des autres syntagmes construits avec l’adjectif « augmenté » : « réalité augmentée », « homme augmenté », « territoire augmenté », etc. [1] Toutes ces notions ont été forgées dans le sillage du mouvement transhumaniste qui, en 2008, s’est donné pour sigle la lettre « h » (pour humanity), suivie du signe « plus », le tout inséré dans une arobase symbolisant l’internet. Le message est limpide : grâce au web, symbole convenu des nouvelles technologies de l’information et de la communication (NTIC), l’humanité de demain aura « quelque chose de plus ». Lire la suite »

Revue Centraliens, Quels choix technologiques pour une société durable ?, 2016

« J’ai la conviction que la conception mécanique du monde, qui apparut au XVIIe siècle, doit être remplacée par une autre conception rendant toute justice à la nature humaine. Pour sauver notre science et notre technique, nous devons d’abord sauver l’homme. La réponse aux problèmes posés par la technique, on ne la trouvera pas dans la technique ni dans l’application de ces méthodes de pensée qui ont justement créé une disparité tellement ironique entre nos moyens physiques et nos fins sociales, entre la méthode scientifique et la discipline morale. »

Lewis Mumford, Technique et Civilisation, 1950.

Les ingénieurs se sont souvent trouvés à la croisée des innovations technologiques et des évolutions sociétales. A l’heure où la nécessité de construire une société « durable » est devenue criante, dans un monde plus que jamais transformé par les technologies, des Centraliens toujours plus nombreux, de toutes générations, citoyens, parents, consommateurs ou professionnels engagés, se posent la question : nos choix technologiques actuels sont-ils réellement appropriés à la durabilité des sociétés humaines ?

Ces choix devraient favoriser une consommation réduite ou nulle de ressources rares ou non recyclables, et rechercher non seulement l’efficacité mais aussi la stabilité et la résilience. La high-tech appliquée sans jugement permet-elle cela, ou bien faudrait-t-il privilégier l’articulation appropriée et raisonnée de tous les savoirs et savoir-faire technologiques accumulés, certains à la pointe du progrès comme d’autres à redécouvrir et à recombiner de manière originale (dans une approche low-tech) ?Lire la suite »

Olivier Rey, Milieu, robustesse, convivialité, 2016

C’est en 1972 que fut publié le rapport The Limits to Growth, résultat d’une étude commanditée par le Club de Rome – think tank composé de scientifiques, d’économistes, de hauts fonctionnaires et d’industriels. Ce rapport mettait en garde : le mode de développement adopté depuis la révolution industrielle européenne, s’il était poursuivi, n’allait pas tarder à outrepasser les possibilités d’une nature finie, à ruiner celle-ci et, par voie de conséquence, à précipiter l’humanité dans le chaos. Le constat n’était pas nouveau, mais on peut faire crédit aux rédacteurs du rapport de l’avoir fait, simulations informatiques à l’appui, et dans le style réclamé par les institutions internationales.Lire la suite »

Il est temps de défendre d’autres manières d’habiter, 2018

A la veille de la destruction annoncée d’habitats sur la ZaD dans une gigantesque opération policière, une centaine d’architectes, urbanistes, et autres penseurs publient un appel à « la défense d’autres manière d’habiter ». Ils y mettent en avant la richesse des habitats auto-construits de la ZaD, la réappropriation des savoirs et l’expérience d’architecture vernaculaire qui s’y met en œuvre depuis plusieurs années. Ils affirment à quel point cette vision de l’habiter correspond profondément et positivement à la recherche de nouveaux choix de société nécessaires aujourd’hui. Ils s’y opposent à « l’expulsion des habitants de la ZaD ainsi qu’à la destruction des formes d’organisation collective et des constructions atypiques qui s’y sont développées et s’y développent ». Lire la suite »

Bertrand Louart, Le mythe du Progrès, 2017

C’est pas bientôt fini ?

Je viens de terminer un petit ouvrage – on aurait dit autrefois une brochure – fort intéressant :

Le mythe moderne du progrès,
décortiqué et démonté par le philosophe
Jacques Bouveresse,
à partir des critiques de Karl Kraus, Robert Musil, Georges Orwell,
Ludwig Wittgenstein et Georg Henrik von Wright
,
éd. Agone, coll. Cent Mille Signes, 2017.

Comme son titre l’indique, il s’agit donc d’une critique de l’idée de Progrès, et l’on y trouve des citations de quelques grands et moins grands critiques de cette doctrine laïque et obligatoire des sociétés capitalistes et industrielles.Lire la suite »