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Posts Tagged ‘guerre’

Marshall Sahlins, La destruction de la conscience à la NAS, 2013

12 octobre 2013 Laisser un commentaire

Aux Etats-Unis, on connaissait les créationnistes, fondamentalistes chrétiens qui cherchent à interdire l’enseignement de l’évolution des espèces au profit du récit biblique de la Genèse. Mais dans les milieux académiques sévit également une autre forme d’obscurantisme : les fondamentalistes darwiniens qui, avec la sociobiologie, cherchent à naturaliser la lutte pour la vie dans les sciences humaines, avec la bénédiction et le soutien de l’Armée américaine. Au début de l’année 2013, l’anthropologue Marshall Sahlins a fait un coup d’éclat pour dénoncer cette évolution suicidaire au sein des institutions scientifiques. Ci-dessous la traduction d’un article de la presse américaine et d’une interview avec Marshall Sahlins.

Vendredi 23 février 2013, Marshall Sahlins, notre estimé collègue en anthropologie de l’Université de Chicago, a solennellement démissionné de la société scientifique la plus prestigieuse des États-Unis, la National Academy of Sciences [Académie Nationale des Sciences, NAS dans la suite].

Sahlins déclare que sa démission est provoquée par son « opposition à l’élection de Napoléon Chagnon et aux projets de recherche militaire de l’Académie. » Sahlins a été élu à la NAS en 1991. Voici la déclaration qu’il a publiée pour expliquer sa démission :

« Comme le prouvent ses propres écrits ainsi que le témoignage d’autres personnes, y compris celui des peuples amazoniens et des spécialistes qui observent cette région, Chagnon a fait beaucoup de mal aux communautés indigènes au sein desquelles il a effectué ses recherches. Parallèlement, ses déclarations “scientifiques” concernant l’évolution humaine et la sélection génétique en faveur de la violence masculine – comme dans l’étude célèbre qu’il a publiée dans la revue Science en 1988 – s’avèrent superficielles et sans fondement, ce qui n’est pas à l’honneur de l’anthropologie. Son élection à la NAS est, au mieux, une énorme bévue morale et intellectuelle de la part de ses membres. À tel point que ma propre participation à l’Académie est devenue gênante.

Je ne souhaite pas non plus me rendre complice de l’assistance, de l’encouragement et du soutien que la NAS procure à la recherche en sciences sociales afin d’améliorer les performances de l’armée américaine, étant donné tout ce que cette armée a coûté de sang, de richesse et de bonheur au peuple américain, et les souffrances qu’elle a infligées à d’autres peuples au cours des guerres inutiles de ce siècle. Je crois que la NAS, si elle s’engage dans ce type d’activités, devrait d’abord réfléchir au moyen de promouvoir la paix et non de faire la guerre. »

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Interview de Pierre Guillaumat, le constructeur de la bombe française, 1986

24 septembre 2013 Laisser un commentaire

« L’opinion publique… l’opinion publique, qu’est-ce que c’est l’opinion publique ? », nous demanda-t-il. Le Parlement, l’opinion publique, à quoi bon ? Pierre Guillaumat se sentait sûr de ce qu’il faisait, du service des mines à la recherche pétrolière, du nucléaire civil à la bombe. « Aux enfers, il y a l’opinion publique, ailleurs, je ne l’ai jamais vue », ajouta-t-il sans regret.

Pierre Guillaumat nous a reçu dans son bureau au dernier étage de la tour Elf, le 10 septembre 1986, cinq ans avant sa mort. L’entretien faisait partie d’une grande enquête pour le quotidien allemand Die Tageszeitung (taz) sur le nucléaire en France. La rencontre avec Pierre Guillaumat était cruciale pour l’enquête journalistique en cours. Elle m’a laissé en outre une forte impression de sa personnalité.

Au cours de l’entretien, Pierre Guillaumat me paraissait avant tout d’une franchise certaine et d’une volonté presque étonnante de répondre aux questions les plus diverses. Ses récits de l’histoire de la bombe, du marchandage autour d’Euratom ou du fonctionnement de « son Corps des mines » apportent des éléments politiques et historiques intéressants. Mais ils sont aussi une démonstration rare du mode de fonctionnement d’un haut fonctionnaire de l’État, d’un « corpsard » en sus. Il est dommage – et dommageable – qu’aujourd’hui encore trop souvent l’arrogance des hommes d’État l’emporte sur le débat et l’échange. Les membres du prestigieux Corps des mines apparaissent particulièrement souvent comme au-dessus de toute demande de justification de leurs discours et de leurs actes de la part des représentants de « l’opinion publique »… si demande en est faite. Le cinquantième anniversaire du CEA est une bonne occasion pour rendre publique ce document dans sa quasi totalité, Pierre Guillaumat ayant été l’architecte de son développement.

Georg Blume et Mycle Schneider Lire la suite…

Roger Godement, Science et Défense, 1994

26 septembre 2012 Laisser un commentaire

Nous [Gazette des mathématiciens] entamons un dossier/débat sur le thème des rapports entre les scientifiques (et particulièrement les mathématiciens bien sûr) et les applications militaires de leur science. Le débat entre M. Carayol et R. Godement sera notamment suivi dans le prochain numéro d’un texte de R. Godement développant son point de vue et les informations esquissées lors du débat.

Après la guerre du Golfe, et l’éclatement de l’URSS, il semblait intéressant de faire le point sur ce sujet. C’est pourquoi l’I.S.M. (Institut des Sciences de la Matière) de l’Université Claude Bernard (Lyon 1) organisait un dîner débat en novembre 1991 sur ce thème. Les invités étaient :

M. Michel Carayol

ingénieur général de l’armement

Chef des services des Recherches de la DRET

et

M. Roger Godement

Professeur honoraire de Mathématiques

Université Paris 7 Lire la suite…

Roger Godement, Mathématiciens (purs) ou putains (respectueuses) ?, 1971

25 septembre 2012 Laisser un commentaire

Chers Collègues,

Vous m’invitez à participer à une 1972 Summer School on Modular Functions qui sera financée par l’OTAN. Je n’y participerai pas dans de telles conditions, et vous le savez parfaitement bien puisque je vous l’ai dit il y a déjà quelques mois.

Je ne suis à vendre à aucune espèce de militaire ; j’ai commis une fois dans ma vie (en 1965, à la Boulder Conference on Algebraic Groups) l’erreur de participer à une réunion financée, totalement ou en partie, par une organisation militaire, et je pense que c’est déjà beaucoup trop pour mon goût. Je ne vois aucune relation entre les fonctions modulaires et une institution telle que l’Organisation du Traité de l’Atlantique Nord (OTAN). Si vous en voyez une, cela montre que les vertus éducatives des mathématiques sont vraiment très réduites, puisqu’on trouve partout dans le monde des dizaines de milliers d’étudiants de première année qui seraient en mesure de vous expliquer qu’un scientifique ne peut pas coopérer décemment, même et surtout pour la cause de la science, avec des gens dont la seule vocation scientifique est de transformer le progrès scientifique en armements. Je préférerais accepter de l’argent de nos maquereaux parisiens – ils ne tuent presque jamais personne -, ou de la branche américaine de la Maffia (puisqu’elle désire entrer dans les affaires régulières, elle pourrait s’intéresser au financement de la théorie des fonctions modulaires, ne serait-ce que pour le prestige…). Lire la suite…

Roger Godement, Pourquoi faites-vous des sciences ?, 1971

25 septembre 2012 Laisser un commentaire

Comment passe-t-on de la science pure à la science appliquée, à la technologie, à la quincaillerie ? Existe-t-il une idéologie de la science ? Les mathématiques sont-elles un instrument de répression des fils de prolos en France, et peuvent-elles servir à les libérer en Chine ? Avez-vous réfléchi aux obstacles psychologiques que doit surmonter le chercheur débutant ? Existe-t-il des hiérarchies sociales à l’intérieur du milieu scientifique ? Le problème est-il de faire calculer les réacteurs des Mirages par des fils de prolos plutôt que par des fils de bourgeois ? Possède-t-on des informations statistiques sur l’origine sociale des scientifiques ? Lire la suite…

Alexandre Grothendieck, La vie mathématique en République Démocratique du Vietnam, 1967

I.

Au début de cette année, j’ai reçu par personnes interposées, de la part de quelques mathématiciens de la R.D.V., la demande de tous les tirages à part dont je pourrais disposer dans les sujets de la Géométrie Algébrique et de l’Algèbre. Comme sans doute beaucoup de mes collègues « occidentaux », j’ignorais jusqu’à ce moment-là l’existence d’une vie mathématique en R.D.V., et a fortiori de collègues vietnamiens de là-bas désireux de se mettre au courant d’une partie de la Mathématique moderne qui n’est pas réputée facile, comme la Géométrie Algébrique. Il va sans dire que j’étais enchanté de pouvoir être utile à nos collègues vietnamiens, et je me suis empressé de leur faire envoyer, en même temps que tous les tirages à part personnels que j’avais, tous les textes mathématiques disponibles diffusés par les soins de l’I.H.E.S. Lire la suite…

Jules Isaac, Paradoxe sur la science homicide, 1922

7 décembre 1922 Laisser un commentaire

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Jules Isaac (1877-1963) offre, bien au-delà de sa notoriété comme co-auteur des fameux manuels d’histoire Malet et Isaac, l’une des plus nobles figures intellectuelles de la première moitié du vingtième siècle. Compagnon de Péguy, cet agrégé d’histoire va d’abord s’engager dans la défense de Dreyfus et, hors parti, pour le socialisme.

Blessé pendant la Première guerre mondiale, il en revient avec une conscience de « mort-vivant » mais « libéré des préjugés ». Le niveau jusque-là inconcevable de la violence technicisée pendant ces années renvoie les anticipations antérieures (comme celle de Robida) au niveau d’aimables bluettes. À partir de cette expérience, Jules Isaac écrit en 1922 ce « Paradoxe sur la science homicide », qui rompt avec le scientisme bien-pensant de l’époque et s’avère à bien des égards prémonitoire – évoquant, par exemple, la libération des « réserves d’énergie emprisonnées dans l’atome ». Lire la suite…