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Posts Tagged ‘Erwin Chargaff’

Erwin Chargaff, Amphisbène, 1963

3 décembre 2015 Laisser un commentaire

Erwin Chargaff est un biochimiste, né en Autriche le 11 août 1905, décédé le 20 juin 2002. En 1938, fuyant le nazisme, il émigra de Vienne à New York. À l’aide de méthodes expérimentales, Chargaff a découvert les deux règles qui portent son nom et qui ont joué un rôle essentiel dans la découverte de la structure en double hélice de la molécule d’ADN : le rapport entre les paires de bases A-T et C-G constituant l’ADN est égal à 1.

Les textes qui suivent sont des extraits tirés de son ouvrage de biochimie Essays on Nucleic Acids [Essais sur les acides nucléiques, ouvrage non traduit en français], 1963. Ce livre s’ouvre sur cette dédicace :

« À la mémoire de mon professeur, Karl Kraus. »

Le chapitre 11 est un pot pourri d’une multitude de conversations auxquelles j’ai pris part au cours de ces dernières années ; il s’agit, bien entendu, d’un assemblage de plusieurs de ces conversations, une sorte de collage : personne ne pourrait être individuellement aussi obtus.

Je ne doute pas qu’il y aura des gens pour penser qu’il est par trop déplacé et frivole de faire usage, à propos de problèmes scientifiques, de l’humour, de la satire et même des jeux de mots, ces hoquets métaphysiques du langage. Mais la critique devrait s’exercer à plusieurs niveaux ; et la critique de certains concepts de la science moderne, et en particulier de ses aberrations, a pratiquement disparu à une époque où elle est plus nécessaire que jamais ; où la polarisation de la science est si avancée que l’on « fait » désormais « campagne » pour des récompenses scientifiques comme pour des élections politiques ; où les conférences scientifiques commencent à ressembler aux discours à thème des congrès politiques ; où le reportage scientifique a remplacé les potins intimes d’Hollywood ; où la force de conviction des applaudissements s’est substituée à celle de la vérité ; à une époque où les cliques s’appuient sur la claque. L’émergence d’un Establishment scientifique, d’une élite de pouvoir, a donné naissance à un phénomène remarquable : l’apparition de ce que l’on peut appeler des dogmes 1 dans la pensée biologique. La raison et le jugement tendent à capituler face à un dogme ; mais c’est une erreur. Tout comme dans la vie politique, une attitude flegmatique cache souvent un point faible. Il est impératif de critiquer, de la manière la plus rigoureuse, les spéculations scientifiques qui se font passer pour des dogmes. Cette critique doit venir de l’intérieur ; mais elle ne peut être que celle d’un dissident.

Si le titre de ce dernier chapitre exige une explication, je peux citer le Nouveau Dictionnaire Universitaire Webster : « Amphisbène : légendaire serpent possédant une tête à chacune de ses extrémités et capable de se déplacer dans deux directions. » Si l’on a observé la séparation des brins d’ADN au Moyen-Âge, cela n’apparaît dans aucun témoignage. Lire la suite…

Erwin Chargaff, Amphisbaena, 1963

3 décembre 2015 Laisser un commentaire

To the memory of my teacher, Karl Kraus.

Chapter 11 [of Essays on Nucleic Acids, 1963] is a specimen of many conversations that I have participated in over the last few years; it is, of course, a composite of many such talks, a collage, as it were: no single person could be so dim.

There will be some, I am certain, that will find the application to scientific problems of the means of humor, of satire, and even of puns, these metaphysical hiccups of language, most unbecoming and frivolous. But there are many levels at which criticism ought to be exercised; and the critique of some of the concepts of modern science, and especially of its aberrations, has virtually disappeared at a time when it is more necessary than ever; at a time when the polarization of science has gone so far that one now “runs” for scientific awards as for a political office; that scientific lectures begin to sound like keynote speeches at political conventions; that scientific reporting has replaced the intimate gossip from Hollywood; that the persuasiveness of truth has been replaced by the strength of the acclamation; in other words, that cliques are surrounded by claques. The emergence of a Scientific Establishment, of a power elite, has given rise to a remarkable phenomenon: the appearance of what is called dogmas in biological thinking. Reason and judgment are inclined to abdicate when faced with a dogma; but they should not. Just as in political life, a stiff upper lip often conceals a soft underbelly. It is imperative that the most stringent criticism be applied to tentative scientific hypotheses that disguise themselves as dogmas. This criticism must come from within; but it can only come from an outsider at the inside.

If the title of the last chapter requires an explanation, I may quote Webster’s New Collegiate Dictionary: “amphisbaena – a fabled serpent with a head at each end, moving either way”. Whether strand separation was observed in the Middle Ages, is not recorded. Lire la suite…

Erwin Chargaff, La goutte d’eau continuelle, 1978

Quand j’ai rencontré F. H. C. Crick et J. D. Watson à Cambridge dans les derniers jours de mai 1952, ils m’ont fait l’effet d’un couple mal assorti. Cet événement nullement mémorable – « César tombant dans le Rubicon » – a été bien souvent peint et repeint, retouché et reverni. Les diverses hagiographies [1]dues à leur plume ou à d’autres ont si généreusement accumulé les auréoles jetables que j’ai du mal, malgré ma bonne mémoire des circonstances comiques et ma profonde admiration pour les Marx Brothers, à gratter ces incrustations de légende. Je vais néanmoins essayer de dégager les faits en espérant que les portraits brossés seront moins déformés que le fameux autoportrait du Parmesan visible au musée de Vienne. Lire la suite…

Erwin Chargaff, Gullible’s Troubles, 1978

When I first met F. H. C. Crick and J. D. Watson in Cambridge, in the last days of May, 1952, they seemed to me an ill-matched pair. This intrinsically unmemorable event has so often been painted — « Caesar Falling into the Rubicon » — repainted, touched up, or varnished in the several auto- and allo-hagiographies that even I, with my good memory for comic incidents and great admiration for the Marx Brothers films, find it difficult to scrape off the entire legendary overlay. I hope that the resulting portraits will be in sharper focus than the famous picture of Parmigianino in the Vienna museum. Lire la suite…

Erwin Chargaff, On the Dangers of Genetic Meddling, 1976

4 février 2013 Laisser un commentaire

A bizarre problem is posed by recent attempts to make so-called genetic engineering palatable to the public. Presumably because they were asked to establish « guidelines, » the National Institutes of Health have permitted themselves to be dragged into a controversy with which they should not have had anything to do. Perhaps such a request should have been addressed to the Department of Justice. But I doubt that they would have wanted to become involved with second-degree molecular biology. Lire la suite…

Erwin Chargaff, Il pericolo di un pasticcio genetico, 1976

4 février 2013 Laisser un commentaire

Il tentativo recentemente intrapreso di far gustare al pubblico il bricolage genetico, pone un curioso problema. I National Institutes of Health (NIH) si sono lasciati coinvolgere in una controversia probabilmente perché qualcuno li ha pregati di stabilire « linee direttrici » in cui non hanno proprio nulla da cercare. Forse, si sarebbe dovuto rivolgere una siffatta richiesta al dipartimento della giustizia, il quale, però, dubito che si sarebbe occupato dei problemi di una biologia molecolare colposa.

Anche se non credo che un’organizzazione terroristica abbia mai chiesto alla polizia federale di emanare direttive riguardanti l’esecuzione corretta di esperimenti con esplosivi, sono sicuro del tipo di risposta: dovrebbero mantenersi estranei a qualsiasi azione illegale. Ciò rientra anche nel caso di cui intendo ora parlare: nessuna cortina fumogena e nessun laboratorio di sicurezza del tipo P3 o P4 possono esimere il ricercatore dalla colpa, se ha recato danno a un suo simile. Devo riporre le mie speranze nelle donne delle pulizie e negli addetti agli animali impiegati nei laboratori a giocherellare con i DNA ricombinanti, o ne legislatore che deve ravvisare un’occasione d’oro nella possibilità di perseguire le pratiche biologiche illecite, e nelle corti d’assise che disdegnano dottori di ogni tipo. Lire la suite…

Erwin Chargaff, Prémices d’une nouvelle barbarie, 1981

13 octobre 2011 Laisser un commentaire

Dans son admirable autobiographie Heraclitean Fire 1, parue en 1978, tout à la fois itinéraire scientifique et philosophique, Chargaff se décrit en quelque sorte lui-même en intitulant un de ses chapitres More foolish and more wise (plus fou et plus sage).

De nombreux épisodes dramatiques et parfois cocasses jalonnent sa vie. A Vienne, sa ville natale, la sauvage répression des milices ouvrières du parti social-démocrate par Schuschnigg, puis l’Anschluss et l’entrée des nazis qui le chassent de son pays le conduisent comme tant d’autres, aux États-Unis où, dès 1934, il recommencera à expérimenter et à enseigner au Mount Sinaï Hospital et à l’Université de Columbia à New York. Dès 1949, Chargaff décrit certaines irrégularités dans la composition de l’ADN et formule le concept de « complémentarité » (la loi de Chargaff), et un peu plus tard, met en évidence l’« appariement des bases » qui est la preuve la plus importante du fait que l’ADN a une structure de double hélice.

Biochimiste, Chargaff ne « situe » cependant pas sa découverte. La description finale de la structure de l’ADN vaudra en 1953 à Watson et Crick le prix Nobel que méritait bien, cependant, le génial et malchanceux biochimiste viennois.

La sombre vision qu’a Chargaff tout à la fois de l’avenir de la science et celle de l’humanité a-t-elle été suscitée par ces avanies ou provient-elle de son tempérament foncièrement pessimiste ? Quoi qu’il en soit, sa voix détonne dans l’univers ouaté, confortable et souvent béat de la communauté scientifique contemporaine, comme celle d’un moderne Isaïe prophétisant la chute du Temple et l’arrivée des quatre cavaliers de l’Apocalypse. Lire la suite…

Erwin Chargaff, Le danger du bricolage génétique, 1976

19 juillet 2011 Laisser un commentaire

Erwin Chargaff (1905-2002) est un biochimiste américain qui dans les années 1940 a contribué à la découverte de la structure de l’ADN. Cela ne l’empêcha pas par la suite d’être très critique concernant les développements et les applications de la biologie moléculaire. Dans cette Lettre ouverte au rédacteur en chef de la revue Science publiée en 1976, il dénonce les manipulations génétiques effectuées sur la bactérie Escherichia coli…

Les tentatives faites récemment pour intéresser le public aux astuces du bricolage génétique soulèvent un curieux problème. Les NIH (National Institutes of Health), sans doute parce qu’on leur avait demandé d’établir des «directives», se sont laissé entraîner dans une controverse où ils n’ont en fait rien à voir. Il eût mieux valu demander l’avis du ministère de la Justice. Je doute cependant que celui-ci eût été disposé à s’occuper des problèmes dus à l’imprudence de la biologie moléculaire. Je ne pense pas qu’aucune organisation terroriste ait jamais demandé à la police fédérale de fixer des directives pour l’expérimentation correcte de bombes, mais je n’ai aucun doute quant à la réponse qu’elles auraient reçue, en l’occurrence de s’abstenir de tout acte répréhensible. Cela vaut également pour ce dont je voudrais parler ici : aucun rideau de fumée, aucun laboratoire de haute sécurité de type P3 ou P4 ne peut absoudre un chercheur s’il a fait du tort à un seul de ses prochains. Il me faut mettre mon espoir dans les femmes de ménage et les soigneurs employés dans les laboratoires où l’on joue avec des acides nucléiques recombinés, dans les juristes qui doivent reconnaître que la poursuite des erreurs médicales biologiques est une occasion en or, et dans les cours d’assises qui abhorrent toute espèce de docteurs. Lire la suite…