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Posts Tagged ‘Ernst Haeckel’

Diane B. Paul, Darwin, darwinisme social et eugénisme, 2003

7 février 2017 Laisser un commentaire

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I – Ambivalences et influences

Quel est le rapport entre le darwinisme de Darwin, le darwinisme social et l’eugénisme ? À l’instar des nombreux détracteurs du darwinisme, le populiste et créationniste américain William Jennings Bryan (1860-1925) pensait que la théorie de Darwin (« un dogme d’obscurité et de mort ») amenait directement à croire qu’il est juste que les forts éliminent les faibles et que le seul espoir d’améliorer l’humanité réside dans la reproduction sélective 1. D’autre part, les partisans de Darwin voient habituellement dans le darwinisme social et dans l’eugénisme des perversions de sa théorie. Daniel Dennett s’exprime au nom de maints biologistes et philosophes de la science lorsqu’il décrit le darwinisme social comme « un détournement détestable de la pensée darwinienne » 2. Peu d’historiens professionnels croient que la théorie de Darwin mène directement à ces doctrines ou leur est directement reliée. Mais le débat porte à la fois sur la nature et sur la portée de ce lien.

Dans cet article, j’examine les propres opinions de Darwin et celles de ses successeurs, ce qu’implique sa théorie pour la vie de la société, et j’évalue les conséquences sociales de ces idées. En particulier : la section II étudie les débats autour de l’évolution humaine qui ont suivi la publication de L’Origine des espèces de Darwin (1859) 3. Les sections III et IV analysent les contributions ambiguës de Darwin à ces débats. S’il exaltait parfois la lutte concurrentielle, il souhaitait aussi en atténuer les effets, mais pensait que réguler la reproduction était irréaliste et immoral. Les sections V et VI examine comment d’autres ont interprété à la fois la théorie scientifique et la portée sociale de Darwin. Les successeurs de Darwin ont trouvé dans ses ambivalences de quoi légitimer leurs propres préférences : capitalisme et laissez-faire, certes, mais également réformisme libéral, anarchisme et socialisme, conquête coloniale, guerre et patriarcat, mais aussi anti-impérialisme, pacifisme et féminisme. La section VII examine le lien entre le darwinisme et l’eugénisme. Darwin et nombre de ses successeurs pensaient que la sélection ne jouait plus son rôle dans la société moderne, car les faibles d’esprit et de corps n’en sont plus éliminés. Cela laissait entrevoir une dégénérescence qui inquiétait des gens de tous les horizons politiques ; mais il n’existait pas de consensus sur la manière de déjouer cette menace. Dans l’Allemagne nazie, l’eugénisme s’inspirait d’un darwinisme particulièrement brutal. La section VIII examine le « Darwinismus » tel que l’ont d’abord adopté les progressistes, puis ultérieurement les nationalistes racistes et réactionnaires. La section IX est une conclusion qui évalue l’influence de Darwin sur les problèmes de la société tente de comprendre quelle est notre position actuelle. Lire la suite…

Diane B. Paul, Darwin, social Darwinism and eugenics, 2003

7 février 2017 Laisser un commentaire

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I. Ambivalences and influences

How does Darwin’s Darwinism relate to social Darwinism and eugenics? Like many foes of Darwinism, past and present, the American populist and creationist William Jennings Bryan thought a straight line ran from Darwin’s theory (“a dogma of darkness and death”) to beliefs that it is right for the strong to crowd out the weak, and that the only hope for human improvement lay in selective breeding 1. Darwin’s defenders, on the other hand, have typically viewed social Darwinism and eugenics as perversions of his theory. Daniel Dennett speaks for many biologists and philosophers of science when he characterises social Darwinism as “an odious misapplication of Darwinian thinking” 2. Few professional historians believe either that Darwin’s theory leads directly to these doctrines or that they are entirely unrelated. But both the nature and significance of the link are disputed.

This chapter examines the views held by Darwin himself and by later Darwinians on the implications of his theory for social life, and it assesses the social impact made by these views. More specifically: section II discusses the debates about human evolution in the wake of Darwin’s Origin of Species (1859) 3. Sections III and IV analyse Darwin’s ambiguous contribution to these debates. Sometimes celebrating competitive struggle, he also wished to moderate its effects, but thought restrictions on breeding impractical and immoral. Sections V and VI see how others interpreted both the science and social meaning of Darwinism. Darwin’s followers found in his ambiguities legitimation for whatever they favoured: laissez-faire capitalism, certainly, but also liberal reform, anarchism and socialism; colonial conquest, war and patriarchy, but also anti-imperialism, peace and feminism. Section VII relates Darwinism to eugenics. Darwin and many of his followers thought selection no longer acted in modern society, for the weak in mind and body are not culled. This raised a prospect of degeneration that worried people of all political stripes; but there was no consensus on how to counter this threat. In Nazi Germany, eugenics was linked to an especially harsh Darwinism. Section VIII sees “Darwinismus” embraced initially by political progressives, and only later by racist and reactionary nationalists. Section IX concludes by assessing Darwin’s impact on social issues and by reflecting on where we are now. Lire la suite…

Jacques Roger, Darwin, Haeckel et les Français, 1982

16 février 2016 Laisser un commentaire

On sait que les Français font assez triste figure dans l’histoire du darwinisme. Darwin s’en plaignait déjà à Dareste 1 et Huxley n’hésitait pas à parler d’une « conspiration du silence » 2. Mais surtout, on reproche aux Français de n’avoir pas compris l’originalité de la pensée darwinienne, de n’y avoir vu qu’un avatar du lamarckisme, et d’avoir finalement choisi Lamarck contre Darwin au moment où Weismann rendra le choix nécessaire.

Cette « non-introduction » du darwinisme en France au XIXe siècle a été magistralement étudiée par Yvette Conry 3 et il est inutile d’y revenir ici. Je voudrais seulement m’attarder sur le rôle joué dans cette affaire par le célèbre darwinien allemand Ernst Haeckel, dont l’influence en France a été considérable, et sur un petit livre qui, je crois, a donné aux Français la première occasion de découvrir dans leur langue la pensée de Haeckel, le petit ouvrage de Léon Dumont intitulé : Haeckel et la théorie de l’évolution en Allemagne, publié en 1873 à Paris chez Germer-Baillière. J’examinerai donc ici rapidement le « darwinisme » de Haeckel et la présentation qu’en fait Léon Dumont. Lire la suite…

Émile Gautier, Le darwinisme social, 1880

14 janvier 2016 Laisser un commentaire

Présentation

Nous proposons ci-dessous le texte où a été employé pour la première fois l’expression « darwinisme social », une brochure (112 pages, éd. Derveaux, 1880) du journaliste français, militant et théoricien anarchiste Émile Gautier (19 janvier 1853 – 20 janvier 1937). Gautier s’oppose à l’interprétation anti-socialiste que fait Ernst Haeckel (1834-1919) – grand vulgarisateur du darwinisme dans la seconde moitié du XIXe siècle – du mécanisme de la sélection naturelle appliqué à la société.

Dans sa critique, Gautier reprend, sans probablement le savoir, une idée de Lamarck : les effets des « lois de la nature » se modifient selon les circonstances dans lesquelles elles sont appliquées. Partant de là, pour lui, la « lutte pour la vie » permanente impliquée par la « loi de la sélection naturelle » diminue d’intensité à mesure que les institutions sociales se développent. L’assistance mutuelle et la solidarité sociale sont les moteurs du progrès de l’humanité et constituent le véritable contenu du « darwinisme social », bien plus que la lutte et la victoire du « plus apte ».

C’est en quelque sorte le précurseur de l’effet réversif de l’évolution®, un siècle avant que l’hagiographe officiel du darwinisme en France Patrick Tort ne le revendique !

Cette occurrence est signalée par Mike Hawkins dans son ouvrage Social Darwinism in European and American thought, 1860-1945 (éd. Cambridge University Press, 1997, p. 177) qui emploie le terme de « tract » (qui signifie en anglais tract, opuscule ou brochure) pour désigner cette brochure, que manifestement il a lue. Patrick Tort a manifestement lu le livre de Hawkins puisque dans une interview donnée au journal Libération en 2008, il désigne cette brochure comme un « tract », que manifestement il n’a pas lu.

Selon Patrick Tort, dont l’œuvre consiste à laver Darwin de toute tache, le darwinisme social devrait plus justement être attribué à Herbert Spencer (1820-1903), celui-ci ayant prétendument « détourné » l’idée de « lutte pour la vie » et de « survie du plus apte » vers les domaines politiques et sociaux. C’est oublier que Darwin reprend la première dans le titre de son ouvrage de 1859 et la seconde dans le mécanisme de la sélection naturelle. Et ici Gautier s’oppose à la même généralisation faite par Haeckel à partir des idées exprimées par Darwin. La chose porte donc bien le nom qui lui convient.

Gautier est impliqué dans le « procès des 66 », qui s’ouvre le 8 janvier 1883, à la suite des violentes manifestations des mineurs de Montceau-les-Mines d’août 1882 et des attentats à la bombe perpétrés à Lyon en octobre 1882. Avec Pierre Kropotkine (1842-1921) et quelques autres anarchistes, Gautier l’un des accusés les plus en vue du procès.

Cette brochure a-t-elle inspiré Kropotkine pour son ouvrage L’entr’aide, un facteur de l’évolution, qu’il rédigera à partir des années 1890 ? Nous ne saurions le dire…

Jacques Hardeau, janvier 2016. Lire la suite…