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Posts Tagged ‘épistémologie’

André Pichot, La santé et la vie, 2008

13 juillet 2018 Laisser un commentaire

Résumé : La santé et la vie. – Les mots « santé » et « maladie » ne s’emploient que par métaphore dans le cas des objets inanimés. Seuls les êtres vivants peuvent être en bonne santé, comme seuls ils peuvent être malades. En outre, la santé sous-entend la possibilité de la maladie, et l’inéluctabilité de la mort exclut même tout absolu de santé. Quelles sont, plus explicitement, les relations qu’entretiennent la santé et la vie ?

La santé a manifestement quelque rapport avec la vie. En effet, cette notion (comme celle de maladie) ne s’emploie guère que par métaphore dans le cas des objets inanimés. Seuls les êtres vivants peuvent être en bonne santé, comme seuls ils peuvent être malades.

Ainsi Bichat écrivait-il :

« Il y a deux choses dans les phénomènes de la vie, 1° l’état de santé, 2° celui de maladie : de là deux sciences distinctes ; la physiologie, qui s’occupe des phénomènes du premier état ; la pathologie, qui a pour objet ceux du second. […] La physiologie est aux mouvements des corps vivants, ce que l’astronomie, la dynamique, l’hydraulique, l’hydrostatique, etc., sont à ceux des corps inertes ; or, ces dernières n’ont point de sciences qui leur correspondent comme la pathologie correspond à la première. Par la même raison, toute idée de médicament répugne dans les sciences physiques. Un médicament a pour but de ramener les propriétés à leur type naturel ; or, les propriétés physiques, ne perdant jamais ce type, n’ont pas besoin d’y être ramenées. » [Bichat 1994, 232]

La santé ne se réduit pas à un état physico-chimique, et elle sous-entend la possibilité de la maladie ; n’est en santé que ce qui peut être malade (l’inéluctabilité de la mort excluant même tout absolu de santé). Particularité que n’ont pas les simples objets physiques. L’explication vitaliste qu’en donnait Bichat n’est plus acceptable aujourd’hui. Comment alors en rendre compte ? Lire la suite…

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Baudouin Jurdant, La colonisation scientifique de l’ignorance, 2007

30 avril 2018 Laisser un commentaire

Où l’on montre que la vulgarisation scientifique a quelque chose à voir avec la propagation du scientisme et avec sa mise en scène dans la psychanalyse

Dans cette intervention, je défendrai la thèse suivante : la vulgarisation scientifique, entendue comme cette opération qui, dès les débuts de la science moderne en Europe, tente de faire partager par un large public, la vision qu’ont les scientifiques du monde et de ses problèmes, peut sans doute être considérée comme l’outil de propagation privilégié de l’idéologie scientiste. Lire la suite…

Radio: Olivier Rey, Le darwinisme en son contexte, 2015

21 mars 2018 Laisser un commentaire

Dans la série Racine de Moins Un, émission de critique des sciences, des technologies et de la société industrielle, je vous propose d’écouter une conférence du philosophe et mathématicien Olivier Rey sur la critique du darwinisme, donnée à Strasbourg en novembre 2015.

En fait, Olivier Rey ne cache pas qu’il formule cette critique notamment à partir de sa foi chrétienne. Mais il n’est pas créationnisme pour autant, il ne croit pas que c’est Dieu en personne qui a créé les différentes espèces, ni partisan de l’Intelligent design, du dessein intelligent comme on dit dans les pays anglo-saxons, c’est-à-dire de l’idée que ce serait une puissance intelligente qui serait à l’origine de l’évolution des espèces.

Sa critique est plutôt d’ordre épistémologique et philosophique, en ce qu’elle s’attache à comprendre les conditions de possibilité et de pérennité de la formulation des idées et concepts scientifiques. Conditions qui sont souvent oubliées par les scientifiques eux-mêmes, dans le cours même de l’énoncé de leurs propres conceptions. Lire la suite…

Andréas Sniadecki, Jean-Jacques Kupiec, l’ignorance au cœur de la cellule, 2018

20 mars 2018 Laisser un commentaire

Les idées de Jean-Jacques Kupiec ne sont que l’intériorisation
des contraintes extérieures auxquelles il est lui-même soumis :
soit une apologie du conformisme sous la forme du darwinisme.

« Le hasard est le nom
que nous donnons à notre ignorance »
Henri Poincaré.

Un penseur étrange en biologie a fait connaître ses théories ces dernières décennies : Jean-Jacques Kupiec et son idée d’ontophylogenèse 1. Pour lui, le fonctionnement de la cellule vivante et la formation de l’être vivant au cours du développement (ontogenèse) sont fondées sur des mécanismes identiques à ceux de l’évolution des espèces (phylogenèse), à savoir, le hasard des variations et la sélection naturelle, selon la théorie de Charles Darwin, le coryphée de la biologie et de l’évolution dans sa forme moderne.

Concernant l’ontogenèse, il fonde cette idée sur le fait que contrairement à ce que croyaient les biologistes moléculaires, les relations entre protéines, enzymes, etc. ne seraient pas stéréospécifiques – ne seraient pas strictement déterminées pour réagir seulement avec tel ou tel substrat – et se feraient donc « au hasard » ; et l’expression des gènes loin d’être le produit d’un programme génétique serait également « stochastique ». De là Kupiec met en avant ce qu’il appelle son « darwinisme cellulaire » qui, toujours selon lui, remet en question les fondements de la biologie moléculaire tels qu’ils existent depuis plus d’un demi-siècle.

C’est là tout le fondement de cette théorie que l’on nous présente comme absolument révolutionnaire et que Kupiec répète telle quelle à qui veut l’entendre depuis maintenant plus de 30 ans, soit depuis 1981 : une généralisation du darwinisme au métabolisme cellulaire et à la physiologie des organismes. Lire la suite…

Bertrand Louart, Les êtres vivants ne sont pas des machines, 2018

8 février 2018 Laisser un commentaire

Notes & Morceaux choisis

Bulletin de critique des sciences, des technologies et de la société industrielle

N°13 – hiver 2018

Les êtres vivants ne sont pas des machines

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Prospectus:

Aujourd’hui plus que jamais,
la conception de l’être vivant comme machine
est indissolublement liée au fait que nous vivons
dans une société capitaliste et industrielle :
elle reflète ce que les instances qui dominent la société
voudraient que le vivant soit,
afin de pouvoir en faire ce que bon leur semble.

Cette évidence constitue le point de départ de notre enquête et de nos analyses critiques sur la biologie moderne, qui s’articulent autour de trois points principaux :

1. Aussi étonnant que cela puisse paraître, le point aveugle de la biologie moderne, c’est son « objet », l’être vivant, l’organisme et la vie qui l’habite. Non seulement les biologistes et les biotechnologues ne savent pas ce qu’est un être vivant, mais surtout, ils ne veulent pas le savoir et préfèrent en faire une « machine complexe » qu’ils se font forts de « reprogrammer » à volonté. Lire la suite…

Georges Canguilhem, Qu’est-ce qu’une idéologie scientifique?, 1969

6 février 2018 Laisser un commentaire

I.

Qu’est-ce qu’une idéologie scientifique ? Cette question me semble posée par la pratique de l’histoire des sciences, et c’est une question dont la solution importerait pour la théorie de l’histoire des sciences. En effet, n’importe-t-il pas avant tout de savoir de quoi l’histoire des sciences prétend se faire l’histoire ? Il est apparemment facile de répondre que l’histoire des sciences fait l’histoire de ces formes de la culture que sont les sciences. Encore est-il nécessaire d’indiquer précisément quels critères permettront de décider que telle pratique ou telle discipline qui se donne, à telle époque de l’histoire générale, pour science mérite ou non ce titre, car il s’agit bien d’un titre c’est-à-dire d’une revendication de dignité.. Et par suite, il est inévitable que soit posée la question de savoir si l’histoire de ce qui est science authentique doit exclure, ou tolérer, ou bien revendiquer et inclure aussi l’histoire des rapports d’éviction de l’inauthentique par l’authentique. C’est à dessein que nous disons éviction, c’est-à-dire dépossession juridique d’un bien acquis de bonne foi. Il y a longtemps qu’on a cessé de mettre, comme le faisait Voltaire, les superstitions et les fausses sciences sur le compte de machinations et de fourberies cyniquement inventées par des derviches astucieux et perpétuées par des nourrices ignorantes 1. Lire la suite…

Georges Canguilhem, What Is a Scientific Ideology?, 1969

6 février 2018 Laisser un commentaire

I.

What is a scientific ideology? This is a question that arises, or so it seems to me, in the practice of the history of science, and its answer may be of importance for the theory of that subject. Perhaps the first question to ask is what it is that the history of science claims to be the history of. An easy answer is that the history of science is the history of a certain cultural form called “science”. One must then specify precisely what criteria make it -possible to decide whether or not, at any given time, a particular practice or discipline merits the name science. And it is precisely a question of merit, for “science” is a kind of title, a dignity not to be bestowed lightly. Hence another question becomes inevitable: Should the history of science exclude or, on the contrary, should it tolerate or even include the history of the banishment of inauthentic knowledge from the realm of authentic science? I use the word banishment quite intentionally, for what is at stake is nothing less than the legal withdrawal of legitimately acquired privileges. We have long since ceased to believe as Voltaire believed, that superstitions and false beliefs were invented by cynical dervishes and foisted upon the innocent by ignorant nursemaids 1. Lire la suite…

Thomas Droulez, L’homme, la bête et le zombi, 2009

24 décembre 2017 Laisser un commentaire

L’originalité de l’esprit animal :
entre le réflexe et la réflexion, la conscience

La définition du terme « animalité » apparaît d’emblée comme très problématique si l’on entend par là, non simplement une sorte de qualification morale servant à établir un repoussoir par rapport à l’« humanité », mais plutôt une caractérisation positive de ce qui constitue l’originalité et la spécificité de l’essence de la vie animale, à la fois par rapport à l’essence de la vie végétale et celle de la vie humaine.

Il est intéressant de revenir aux implications de l’étymologie même des mots « animal » et « animalité ». L’animal c’est d’abord, dans une approche intuitive ancienne, l’animé, l’être doté d’une anima, c’est-à-dire d’un souffle de vie, d’une respiration gonflant ses tissus ou d’un tressaillement agitant ses membres, et, par extensions et abstractions successives, d’une force subtile communiquant un mouvement autonome à son corps.

Mais cette approche « pneumatologique » primitive et naïve ne permet pas, en soi, de distinguer ce qui, dans la communauté des êtres dits « animés », sépare la croissance d’une plante des mouvements coordonnés et parfois imprévisibles d’un animal. Ne faudrait-il pas, à l’intérieur même du domaine du vivant, établir une distinction entre différents types d’« âmes » spécialisées assurant différentes fonctions, un peu à la manière d’Aristote qui distinguait l’âme végétative ou nutritive, l’âme sensitive ou désirante et l’âme intellective ou réflexive ? L’on retrouve une idée semblable dans certaines conceptions orthogénétiques de l’évolution du vivant ou dans certaines interprétations récapitulationnistes de la psychologie du développement : cette hiérarchie et cette imbrication des fonctions seraient ainsi réinterprétées non plus dans un sens fixiste mais dans un sens évolutionniste, en faisant de chaque être vivant une sommation ou une récapitulation de certaines fonctions qu’il partage avec ses précurseurs et de certaines autres fonctions qui lui sont propres et préfigurent elles-mêmes l’avènement d’êtres ultérieurs. Le problème qu’il y a à surmonter dans l’optique d’une définition unitaire de ce qui fonde l’originalité de la vie animale provient surtout de la multiplicité des créatures vivantes plus ou moins exotiques et complexes que l’on entend regrouper et englober sous une même définition. Il y a donc un effort à faire si l’on tient à discerner et distinguer rigoureusement ce qui doit l’être. Il sera donc question ici de l’« animalité » de l’animal dans une perspective existentielle et surtout psychologique, cherchant à naviguer entre les écueils respectifs du « chauvinisme » anthropocentriste et du « libéralisme » panpsychiste. Ces deux types d’annexion de la vie animale oublient que l’un des véritables tournants de l’évolution du vivant s’est joué dans l’apparition des animaux, à savoir, comme nous allons le voir, la constitution d’une ouverture perceptive au monde et d’une auto-mobilité qui, libérée du réflexe, a rendu possible l’apparition de la conscience. Lire la suite…

Jean-Marc Lévy-Leblond, La science est-elle universelle ?, 2006

18 avril 2017 Laisser un commentaire

Observer, nommer, décrire, théoriser : autant d’activités qu’on retrouve dans l’histoire de toute civilisation. Pour autant, chacune ayant tracé son propre chemin vers la connaissance, et les interactions étant plus rares qu’on ne le croit, qui saurait dire si « la » science est universelle ?

En 1848, dans L’Avenir de la science, Ernest Renan écrivait :

« La science étant un des éléments vrais de l’humanité, elle est indépendante de toute forme sociale, et éternelle comme la nature humaine. »

Si le scientisme du XIXe siècle a cédé beaucoup de terrain à la fin du XXe, il s’en faut que toutes ses idées reçues aient disparu.

L’universalité de la science reste une conviction largement partagée. Dans un monde où systèmes sociaux, valeurs spirituelles, formes esthétiques connaissent d’incessants bouleversements, il serait rassurant que la science au moins offre un point fixe auquel se référer dans le relativisme ambiant. Peut-être même le seul « élément vrai », pour reprendre l’expression de Renan. Lire la suite…

Recension: E. F. Keller, Expliquer la vie, 2004

3 avril 2017 Laisser un commentaire

Evelyn Fox Keller, Expliquer la vie : modèles, métaphores et machines en biologie du développement, 2002, trad. fr. Gallimard, 2004.

Evelyn Fox Keller (née en 1936) est sans doute aujourd’hui l’une des figures les plus atypiques de l’histoire des sciences. Formée à la physique théorique, reconvertie à la biologie moléculaire, elle s’engage dès les années 1970 dans le mouvement féministe américain. La publication, en 1974, d’un premier article sur la place des femmes dans la société scientifique 1 l’entraîne sur la voie des Gender Studies qui cerneront dès lors le cadre théorique d’une partie de ses études sur la science.

Toutefois, dans sa quête des dimensions subjectives de l’activité scientifique, E. F. Keller semble privilégier depuis quelques années des pistes parallèles. Il en est ainsi dans son livre Refiguring Life : Metaphors of Twentieth Century Biology (1995) où elle tente d’analyser la portée effective des métaphores scientifiques – avec ce qu’elles recèlent de culturel et de métaphysique – pour illustrer le rôle du langage dans la science. Ironie de la démarche, c’est par l’exposition du concept d’« énoncé performatif » de J. L. Austin 2 que E. F. Keller aborde son ouvrage. Représentant éminent de la philosophie analytique d’Oxford, Austin se situe en effet à l’opposé des positions vaguement qualifiées de postmodernes d’E. F. Keller, dont il aurait sans aucun doute rejeté avec force les principes 3. Pour affirmer son ambition de décloisonner les savoirs, les cultures et de réconcilier la science avec ses détracteurs, E. F. Keller ne pouvait pas mieux s’y prendre. Lire la suite…