Dominique Boullier, Le biais Bronner ou la reductio ad cerebrum, 2021

Sous couvert de plus-que-scientisme, Apocalypse cognitive du sociologue Gérald Bronner court-circuite l’ensemble des principes de la rigueur scientifique. En proposant quelque chose de toujours plus gros, plus impressionnant, plus lointain dans l’histoire, l’auteur verrouille toute analyse détaillée des chiffres, des facteurs, des médiations. De quoi se retrouver estomaqué par tant de légèreté méthodologique et d’irresponsabilité politique.

 

N’est pas Molière qui veut mais ma critique du livre de Bronner, Apocalypse cognitive, pourrait se contenter de transposer la réplique fameuse : « Le poumon ! Le poumon, vous dis-je ! » en un « Le cerveau ! Le cerveau, vous dis-je ! ». La discussion académique exige cependant un peu plus d’arguments, même si le livre en question a débordé largement le monde universitaire.

Résumons donc l’ouvrage. Lire la suite »

Jules de Gaultier, Scientisme et pragmatisme, 1911

Au moment où Jules de Gaultier a écrit cet article, le pragmatisme et le scientisme étaient les sujets de l’heure. Felix le Dantec venait de forger le mot scientisme et au même moment les travaux de William James sur le pragmatisme paraissaient en traduction française.

 

C’est peut-être une loi générale de l’évolution sociale qu’à toute époque les esprits les plus représentatifs du moment actuel, ceux qui semblent s’opposer le plus fortement aux tendances anciennes et qui s’y opposent de la façon la plus consciente et la plus volontaire, se rattachent pourtant aux périodes précédentes par un lien étroit dont ils ignorent qu’ils subissent la contrainte et dont la pression leur impose pourtant une direction déterminée. Sans conclure à une aussi vaste généralisation, il semble du moins que l’on puisse relever à notre époque les symptômes d’un tel état de fait. A établir une opposition tranchée entre l’esprit d’hier et celui d’aujourd’hui, il apparaît en effet que la disposition à s’en rapporter à l’autorité de la tradition et de la foi religieuse sont les traits caractéristiques de l’un, tandis que le parti pris décidé de ne s’en rapporter qu’à la raison, à l’analyse, à l’expérience sont les traits caractéristiques de l’autre. Et voici, semble-t-il, deux antagonismes irréductibles. Lire la suite »

André Pichot, L’étrange objet de la biologie, 1987

Biologie, physico-chimie et histoire

 

Résumé

En s’abstenant de chercher la définition de la notion de vie, la biologie moderne, en tant que science autonome (mais non séparée) des sciences physico-chimiques, se ruine, en rendant impossible la construction d’un objet qui lui serait propre. Cet article fait le point sur cette question, en analysant comment le néo-darwinisme pallie l’insuffisance de l’explication physico-chimique de l’être vivant par une explication historique, sous le couvert de la théorie de l’information ; et comment il échoue dans l’articulation de ces deux explications, en raison d’une mauvaise prise en considération de la notion de temps. Lire la suite »

André Pichot, The strange object of biology, 1987

Biology, Physico-chemistry and History

 

Abstract

By abstaining from seeking to define the concept of life, modern biology, as a science autonomous (but not separate) from physico-chemical sciences, is ruining itself, by rendering impossible the construction of a specific objet. This article restates this question, by studying how neo-darwinism palliates the deficiency of the physico-chemical explanation of the living being with an historical explanation, under cover of the theory of information; and how it fails to articulate these two explanations, owing to a misappreciation of the concept of time. Lire la suite »

Fabrice Flipo, Démocratie des crédules ou arrogance des clercs ?, 2014

Gérald Bronner,
La démocratie des crédules,
éd. PUF, 2013.

 

Le thème de cet ouvrage est fortement d’actualité. Il est question en effet de la massification de l’information et de ses conséquences, notamment sur la vie en commun. L’auteur le souligne dès son introduction: la confiance étant au cœur de l’ordre social, celle-ci ne va-t-elle pas se trouver mise à mal par la prolifération anarchique de l’ « offre » d’information?

 

Les deux premiers chapitres décrivent quelles ont été les révolutions successives dans le domaine de la fabrication et la diffusion de l’information, que l’auteur appelle la «révolution sur le marché cognitif», et les dangers possibles. On ne reviendra pas ici sur le premier point, bien décrit dans d’innombrables ouvrages consacrés à la «société de l’information», son histoire et ses enjeux [1]. Venons-en tout de suite à ce qui nous paraît être l’apport du livre: la mise en évidence de diverses formes de biais qui peuvent se manifester dans l’acquisition de connaissances, en tant qu’elles se distinguent des croyances.Lire la suite »

Jean-Marc Lévy-Leblond, La science et le progrès, quel rapport ?, 2000

La science entretient avec l’idée de progrès un rapport privilégié, à un double titre. D’une part, depuis le XVIIIe siècle, la science est conçue comme le parangon du progrès, comme l’une des (rares) pratiques humaines où le progrès semble incontestable. Après tout, l’on peut discuter longuement pour savoir si le sens moral de l’humanité ou ses œuvres d’art témoignent d’un réel mieux au cours des siècles. Mais il semble exister un domaine où le doute n’est pas de mise : nos connaissances scientifiques ne sont- elles pas, de toute évidence, supérieures à celles de nos prédécesseurs, et en constant accroissement ? L’idée de progrès telle qu’elle s’est développée à l’époque des Lumières, ce grand projet qui visait l’ensemble des activités humaines, disposait ainsi d’au moins un exemple qui pouvait le garantir contre une trop manifeste utopie. D’autre part, la science, par-delà son statut comme exemple emblématique du progrès, se vit promue au rang de source même du progrès – de tout progrès : le progrès scientifique entraînerait le progrès technique, lui-même fécondant le progrès économique, origine à son tour du progrès social, qui provoquerait le progrès culturel, conduisant enfin au progrès moral, selon une causalité inéluctable – elle-même évidemment inspirée du déterminisme scientifique. Lire la suite »

Olivier Rey, La confusion des lois, 2015

Dans les dictionnaires français contemporains, comme le Trésor de la langue française (1971-1994), les multiples acceptions du mot « loi » se rangent sous deux grandes rubriques :

I. Règle générale impérative.

II. Régularité générale constatable.

Dans le premier cas, la loi s’énonce sur le mode d’un devoir, de ce qui doit être – elle est impérative. Dans le second, elle s’énonce comme un état de fait, comme ce qui est – on peut la constater. Cette ambivalence n’est pas une singularité du français, mais se retrouve dans toutes les langues européennes (avec les termes law en anglais, Gesetz en allemand, legge en italien, ley en espagnol, lei en portugais, nomos en grec, etc.) Un net contraste existe pourtant entre les deux acceptions du mot. Lire la suite »

Ivan Illich, Critique de la pensée du risque, 2002

Ivan Illich est mort brusquement le 2 décembre 2002. Le matin même, il avait retravaillé ce texte et l’avait pourvu de notes. Au cours des semaines précédentes, nous nous étions rencontrés régulièrement pour méditer ensemble sur la bonne manière d’aborder par écrit la destruction de l’expérience concrète et sensuelle du présent par l’obsession pour le risque statistique. C’est finalement l’essai de Gerd Gigerenzer, Penser le risque. Apprendre à vivre dans l’incertitude [1] qui nous a offert l’occasion de mettre nos ruminations communes par écrit sous forme d’une recension critique. Après m’avoir congédiée plus d’une fois après lecture de mes premiers brouillons, il m’a finalement invitée à m’asseoir à sa table et, durant de longues heures, nous avons discuté des formules les plus aptes à exprimer une position commune et avons patiemment forgé les phrases les exprimant. Je lui suis très reconnaissante de ses dernières corrections, que j’ai introduites seule dans notre texte.

Silja Samerski

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Goulven Laurent, La Biologie de Lamarck, 1996

I. Invention du mot Biologie,
une nouvelle science

Il est significatif que ce soit dans les toutes premières années qui ont suivi son invention de la théorie Transformisme (ou de l’Évolution), que Lamarck ait éprouvé le besoin de créer un mot nouveau pour désigner l’étude de la vie. Le rapprochement des dates de ces deux événements dans l’œuvre de Lamarck est en effet assez suggestif : 1800, première proclamation et première formulation de la théorie de la transformation des espèces ; 1801, première proposition du mot Biologie.

Lamarck avait conscience de professer une nouvelle représentation du monde animé quand il défendait sa « conclusion particulière » [1], opposée à la « conclusion admise jusqu’à ce jour », sa vision transformiste opposée à la vision fixiste et créationniste de Cuvier.

Cette vision révolutionnaire de la transformation historique des êtres vivants allait entraîner immédiatement un autre élargissement de la pensée du naturaliste. II étend sa « physique terrestre » à l’origine des êtres vivants, et, par conséquence, à celui de l’apparition de la vie elle-même sur la terre. En raccordant les êtres entre eux dans une vision de passages graduels des uns aux autres, Lamarck entrevoit en effet la possibilité de les relier, à leur base, directement avec la matière elle-même. Lire la suite »

Recension: A. Pichot, Histoire de la notion de gène, 1999

André Pichot,
Histoire de la notion de gène,
éd. Flammarion, coll. Champ, 1999.

 

Le concept de gène, gros d’une dimension à la fois virtuelle et effective, a mûri longuement, et mûrit encore. Cette Histoire l’ignore et tombe à plat.

Sous le prétexte que la notion de gène et celle d’hérédité ne se présentent pas d’une manière simple à comprendre et univoque, André Pichot en propose une histoire qui tient plutôt du réquisitoire et où le jugement de valeur sans fondement tient lieu d’examen rigoureux des faits. Lire la suite »