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Posts Tagged ‘épistémologie’

Jean-Marc Lévy-Leblond, La science est-elle universelle ?, 2006

18 avril 2017 Laisser un commentaire

Observer, nommer, décrire, théoriser : autant d’activités qu’on retrouve dans l’histoire de toute civilisation. Pour autant, chacune ayant tracé son propre chemin vers la connaissance, et les interactions étant plus rares qu’on ne le croit, qui saurait dire si « la » science est universelle ?

En 1848, dans L’Avenir de la science, Ernest Renan écrivait :

« La science étant un des éléments vrais de l’humanité, elle est indépendante de toute forme sociale, et éternelle comme la nature humaine. »

Si le scientisme du XIXe siècle a cédé beaucoup de terrain à la fin du XXe, il s’en faut que toutes ses idées reçues aient disparu.

L’universalité de la science reste une conviction largement partagée. Dans un monde où systèmes sociaux, valeurs spirituelles, formes esthétiques connaissent d’incessants bouleversements, il serait rassurant que la science au moins offre un point fixe auquel se référer dans le relativisme ambiant. Peut-être même le seul « élément vrai », pour reprendre l’expression de Renan. Lire la suite…

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Recension: E. F. Keller, Expliquer la vie, 2004

3 avril 2017 Laisser un commentaire

Evelyn Fox Keller, Expliquer la vie : modèles, métaphores et machines en biologie du développement, 2002, trad. fr. Gallimard, 2004.

Evelyn Fox Keller (née en 1936) est sans doute aujourd’hui l’une des figures les plus atypiques de l’histoire des sciences. Formée à la physique théorique, reconvertie à la biologie moléculaire, elle s’engage dès les années 1970 dans le mouvement féministe américain. La publication, en 1974, d’un premier article sur la place des femmes dans la société scientifique 1 l’entraîne sur la voie des Gender Studies qui cerneront dès lors le cadre théorique d’une partie de ses études sur la science.

Toutefois, dans sa quête des dimensions subjectives de l’activité scientifique, E. F. Keller semble privilégier depuis quelques années des pistes parallèles. Il en est ainsi dans son livre Refiguring Life : Metaphors of Twentieth Century Biology (1995) où elle tente d’analyser la portée effective des métaphores scientifiques – avec ce qu’elles recèlent de culturel et de métaphysique – pour illustrer le rôle du langage dans la science. Ironie de la démarche, c’est par l’exposition du concept d’« énoncé performatif » de J. L. Austin 2 que E. F. Keller aborde son ouvrage. Représentant éminent de la philosophie analytique d’Oxford, Austin se situe en effet à l’opposé des positions vaguement qualifiées de postmodernes d’E. F. Keller, dont il aurait sans aucun doute rejeté avec force les principes 3. Pour affirmer son ambition de décloisonner les savoirs, les cultures et de réconcilier la science avec ses détracteurs, E. F. Keller ne pouvait pas mieux s’y prendre. Lire la suite…

Jacques Dewitte, Hans Jonas, 2007

16 février 2017 Laisser un commentaire

philosophe de la nature

Hans Jonas (1903-1993) est principalement connu en France comme le philosophe par excellence de l’écologie critique. Comme celui qui s’oppose à l’artificialisation du vivant et à l’exploitation sans frein de la nature, au nom d’un nouvel impératif catégorique : « Agis de façon que les effets de ton action soient compatibles avec la permanence d’une vie authentiquement humaine sur terre » ; ou, pour l’exprimer négativement : « Agis de façon que les effets de ton action ne soient pas destructeurs pour la possibilité future d’une telle vie » ; « Ne compromets pas les conditions de la survie indéfinie de l’humanité sur terre » ; ou encore, formulé de nouveau positivement : « Inclus dans ton choix actuel l’intégrité future de l’homme comme objet secondaire de ton vouloir. » [Le principe responsabilité, 1990, pp. 30-31.] Qu’on l’accepte ou qu’on le refuse, il ne fait pas de doute que le « principe responsabilité » est au cœur des débats contemporains les plus aigus et les plus lourds de conséquences pour l’avenir. Toutefois, on en saisirait mal la portée si on l’isolait de l’ensemble de la trajectoire philosophique de Hans Jonas, qui est beaucoup plus riche et importante qu’on ne l’imagine le plus souvent dans l’hexagone. Lire la suite…

Nicolas Class, Goethe et la méthode de la science, 2005

24 juin 2016 Laisser un commentaire

Résumé

Malgré sa défiance pour la théorie, la recherche scientifique de Goethe n’est pas allée sans un soin tout particulier porté à la méthode qu’elle devait mettre en œuvre. Précisément parce qu’il fallait rendre compte du phénomène dans sa diversité et dans sa totalité, il importait de réfléchir aux moyens qui assureraient la réussite d’une telle démarche. Pour Goethe, il s’agissait de mettre en œuvre un concours harmonieux des différentes facultés de l’esprit humain, seul capable de répondre à la richesse du réel tel qu’il se manifeste à nous, et donc seul capable de fonder adéquatement une démarche expérimentale en science. Lire la suite…

Johann Wolfgang von Goethe, De l’expérience considérée comme médiatrice entre l’objet et le sujet, 1792

18 juin 2016 Laisser un commentaire

L’homme, dès qu’il aperçoit les objets qui l’entourent, les considère de prime abord dans leurs rapports avec lui-même, et il a raison d’en agir ainsi; car toute sa destinée dépend du plaisir ou du déplaisir qu’ils lui causent, de l’attraction ou de la répulsion qu’ils exercent sur lui, de leur utilité ou de leurs dangers à son égard. Cette manière si naturelle d’envisager et d’apprécier les choses paraît aussi facile que nécessaire, et cependant elle expose l’homme à mille erreurs qui l’humilient, et remplissent sa vie d’amertume.

Celui qui, mu par un instinct puissant, veut connaître les objets en eux-mêmes et dans leurs rapports réciproques, entreprend une tâche encore plus difficile; car le terme de comparaison qu’il avait en considérant les objets par rapport à lui-même, lui manquera bientôt. Il n’a plus la pierre de touche du plaisir ou du déplaisir, de l’attraction ou de la répulsion, de l’utilité ou de l’inconvénient, ce sont des critères qui lui manquent désormais complètement. Impassible, élevé pour ainsi dire au-dessus de l’humanité, il doit s’efforcer de connaître ce qui est, et non ce qui lui convient. Le véritable botaniste ne sera touché ni de la beauté ni de l’utilité des plantes, il examinera leur structure et leurs rapports avec le reste du règne végétal. Semblable au soleil qui les éclaire et les fait germer, il doit les contempler toutes d’un œil impartial, les embrasser dans leur ensemble, et prendre ses termes de comparaison, les données de son jugement, non pas en lui-même, mais dans le cercle des choses qu’il observe. Lire la suite…

Johann Wolfgang von Goethe, The Experiment as Mediator of Object and Subject, 1792

18 juin 2016 Laisser un commentaire

As soon as we perceive the objects around us we consider them in relation to ourselves – and rightfully so. For our entire fate depends upon whether they please or displease, attract or repel, benefit or harm us. This completely natural way of considering and judging things seems as easy as it is necessary. But it also makes us susceptible to a thousand errors that can shame us and embitter our lives.

Those human beings undertake a much more difficult task whose desire for knowledge kindles a striving to observe the things of nature in and of themselves and in their relations to one another. We no longer have the standard that helped us when we looked at things in relation to ourselves. We lack the measure of pleasure and displeasure, attraction and repulsion, use and harm. We must renounce these and as quasi-divine beings seek and examine what is and not what pleases. True botanists should not be touched by the beauty or the utility of a plant. They should investigate the plant’s formation and its relation to the remaining plant kingdom. Just as the sun coaxes forth and shines on all plants, botanists should consider all plants with an even and quiet gaze and take the measure for knowledge – the data that form the basis for judgment—not out of themselves but out of the circle of what they observe. Lire la suite…

Johann Wolfgang von Goethe, Der Versuch als Vermittler von Objekt und Subjekt, 1792

18 juin 2016 Laisser un commentaire

Sobald der Mensch die Gegenstände um sich her gewahr wird, betrachtet er sie in bezug auf sich selbst, und mit Recht. Denn es hängt sein ganzes Schicksal davon ab, ob sie ihm gefallen oder mißfallen, ob sie ihn anziehen oder abstoßen, ob sie ihm nutzen oder schaden. Diese ganz natürliche Art, die Sachen anzusehen und zu beurteilen, scheint so leicht zu sein, als sie notwendig ist, und doch ist der Mensch dabei tausend Irrtümern ausgesetzt, die ihn oft beschämen und ihm das Leben verbittern.

Ein weit schwereres Tagewerk übernehmen diejenigen, deren lebhafter Trieb nach Kenntnis die Gegenstände der Natur an sich selbst und in ihren Verhältnissen untereinander zu beobachten strebt: denn sie vermissen bald den Maßstab, der ihnen zu Hülfe kam, wenn sie als Menschen die Dinge in bezug auf sich betrachteten. Es fehlt ihnen der Maßstab des Gefallens und Mißfallens, des Anziehens und Abstoßens, des Nutzens und Schadens; diesem sollen sie ganz entsagen, sie sollen als gleichgültige und gleichsam göttliche Wesen suchen und untersuchen, was ist, und nicht, was behagt. So soll den echten Botaniker weder die Schönheit noch die Nutzbarkeit der Pflanzen rühren, er soll ihre Bildung, ihr Verhältnis zu dem übrigen Pflanzenreiche untersuchen; und wie sie alle von der Sonne hervorgelockt und beschienen werden, so soll er mit einem gleichen ruhigen Blicke sie alle ansehen und übersehen und den Maßstab zu dieser Erkenntnis, die Data der Beurteilung nicht aus sich, sondern aus dem Kreise der Dinge nehmen, die er beobachtet. Lire la suite…

Étienne Rabaud, Les phénomènes de convergence en Biologie, 1925

I. Des critères en biologie.

Sous une apparence d’extrême simplicité, la question de la signification de la forme des parties diverses qui composent un organisme est, au fond, parmi les plus complexes. Si elle ne paraît point telle aux yeux des naturalistes et si elle ne retient pas leur attention autant qu’elle le mérite, c’est que, l’examinant d’une façon superficielle, ils acceptent la première solution qui se présente à l’esprit et semble s’accommoder avec les faits. Dès lors, ils accordent aux formes une valeur prépondérante et voient en elles le moyen de résoudre toutes les difficultés que soulève l’étude des organismes vivants.

Au premier abord, certes, les faits plaident en faveur de l’opinion courante qui attribue à la morphologie une importance presque exclusive. Mais ne serait-ce pas précisément le cas de répéter que si, dans l’ordre scientifique, les faits sont tout, ils ne sont cependant rien par eux-mêmes ? Faut-il redire que leur valeur dépend de leur nombre, des rapprochements qu’ils suggèrent et des rapports qu’ils soutiennent les uns avec les autres ? Cette vérité, depuis longtemps banale en d’autres disciplines, acquiert à peine droit de cité parmi les naturalistes. Implicitement ou non, ils considèrent comme définitif un certain groupement de faits et lui reconnaissent une valeur absolue ; en conséquence, ils n’aperçoivent pas qu’ils interprètent et que, pour interpréter, ils font intervenir des notions étrangères au domaine strict de l’observation et de l’expérimentation.

Sans discussion, les naturalistes admettent une relation étroite, s’établissant par un moyen ou par un autre, entre la forme d’un côté, le fonctionnement et la manière de vivre d’un autre côté. Certains faits, à coup sûr, évoquent violemment cette relation. Ils laissent pourtant le champ libre à deux interprétations différentes, voire opposées, quant à la manière dont cette relation s’établit. L’interprétation de Cuvier, attribuant aux diverses parties de l’organisme un enchaînement morphologique visant un but, tend à renaître de ses cendres. Elle s’oppose à l’interprétation transformiste suivant laquelle se produirait une adaptation des formes aux conditions d’existence, quel qu’en soit d’ailleurs le mécanisme : influence directe du milieu ou sélection des formes avantageuses. Lire la suite…

Richard C. Lewontin, Les causes et leurs effets, 1991

17 février 2016 Laisser un commentaire

« Il faudra que certains aient le courage d’intervenir sur la lignée germinale [humaine] sans être sûrs du résultat. De plus, et personne n’ose le dire, si nous pouvions créer des êtres humains meilleurs grâce à l’addition de gènes (provenant de plantes ou d’animaux), pourquoi s’en priver ? Où est le problème ? »

Déclaration de James Watson,
– codécouvreur de la structure en double hélice de l’ADN en 1953 –
lors d’une conférence à l’université de Californie en 1998.

Ce qui suit est un ensemble d’extraits adaptés et commentés du chapitre III (Causes and their effects) du livre de Richard C. Lewontin, Biology as Ideology, the doctrine of DNA (1991). Les passages que nous avons réécrits, parce que Lewontin considère que son lecteur possède déjà des connaissances en biologie, sont entre points (•…•) et les commentaires que nous avons ajoutés, parce qu’il ne va pas toujours au bout de ses raisonnements, sont entre crochets et en italiques ([…]) ; toutes les notes de bas de page ont été ajoutées par nous. Lewontin, en tant que scientifique, emploie le “nous” pour parler des travaux et des activités des chercheurs. Dans nos commentaires et nos corrections, notre point de vue étant différent, nous avons employé d’autres tournures. Lire la suite…

Olivier Rey, Une science qui aimerait le monde, 2009

21 janvier 2016 Laisser un commentaire

En la personne de Simone Weil, nous n’avons pas affaire à une philosophe qui penserait tantôt la religion, tantôt la « question sociale », tantôt l’art, etc. : chez elle, comme chez peut-être tout philosophe authentique, la pensée met en permanence en jeu le tout de la pensée. Il en résulte que l’attention portée à la science, dont l’œuvre de Simone Weil porte de nombreux témoignages, n’est pas une province séparable de l’ensemble de sa réflexion. Le souci de la science ne cesse, au contraire, d’adhérer à ses préoccupations fondamentales – qu’il s’agisse de concevoir une science participant de la spiritualité, au lieu de combattre celle-ci, ou de déplorer les égarements d’une science moderne complice du malheur de notre temps, du malheur moderne. Ce malheur que Péguy, dans Notre Jeunesse, donnait pour général :

« Dans le monde moderne tout le monde souffre du mal moderne. Ceux qui font ceux que ça leur profite sont aussi malheureux, plus malheureux que nous. Tout le monde est malheureux dans le monde moderne. » 1

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